Ettore Bastianini 1922-1967

Moins médiatique qu’un Tito Gobbi, Ettore Bastianini n’en fut pas moins l’un des grands barytons italiens de l’après-guerre.  On se rappelle notamment sa participation, en Germont, dans l’inoubliable Traviata montée pour Maria Callas par Luchino Visconti en 1955. Sa carrière, qui faisait de lui un véritable baryton verdien, fut prématurément interrompue par un cancer de la gorge.

Bastianini naquit à Sienne dans la Contrada della Pantera le 24 septembre 1922. Il fut placé à l’âge de quinze ans comme apprenti chez un pâtissier, Gaetano Vanni. Ce dernier s’aperçut vite de son talent vocal et l’encouragea à rejoindre la chorale de la cathédrale de sa ville natale. Entre 1937 et 1938, il chanta les parties de basse à la messe et aux services religieux. En 1939, il commença à prendre des cours de chant avec Anselmo Ammanati qui le forma aux rôles de basse. Il donna ses premiers concerts professionnels en 1940 et 1941 à Asciano et à Sienne à la Fortezza Medicea et au Teatro dei Rozzi. En 1942, il remporta le premier prix du 6ème Concours national de chant au Teatro Comunale de Florence, mais fut enrôlé peu après dans l’armée de l’air italienne, ce qui l’empêcha de bénéficier immédiatement de la bourse accompagnant le prix. Après avoir servi dans l’armée de l’air italienne entre 1943 et 1944, Bastianini reprit sa carrière dès la fin de la Seconde Guerre mondiale. Le 28 janvier 1945, lors d’un concert à Sienne, il chanta les airs de basse Vecchia Zimarra de La bohème et La calunnia è un venticello du Barbier de Séville. En novembre, il fit ses débuts à l’opéra dans le rôle de Colline (La bohème) au Teatro Alighieri de Ravenne. Son fils unique, Jago, naquit en 1945. 

En 1946, Bastianini put enfin profiter de la bourse qu’il avait obtenue quatre ans plus tôt et commença à étudier au Teatro Comunale de Florence. Il y chanta en récital aux côtés d’autres futurs grands de l’opéra comme Mirto Picchi, Fedora Barbieri et Rolando Panerai. Cette même année, il se produisit dans divers opéras italiens de second rang tels que le Teatro Verdi de Florence. Parmi ses rôles cette année-là, il y avait ses premières représentations de Zio Bonzo (Madame Butterfly), Don Basilio (Il barbiere di Siviglia) et Sparafucile (Rigoletto). En 1947, Bastianini fit une tournée en Égypte, chantant au Caire, à Alexandrie et à Gizeh, partageant la scène avec le baryton Gino Bechi et la soprano Maria Caniglia, endossant toujours les rôles de basse, de Don Basilio et Sparafucile. Il a également chanté Raimondo (Lucia di Lammermoor). Il a ensuite passé l’année suivante à chanter le répertoire de basse dans des opéras de toute l’Italie, notamment au Teatro Regio di Parma et au Teatro Comunale di Bologna.

Portraits de Ettore Bastianini

Le 24 avril 1948, il fit ses débuts à La Scala en tant que Tiresias dans Œdipe Rex de Stravinsky. En 1949, il effectua une nouvelle tournée en Egypte et s’envola pour Caracas, au Venezuela, pour chanter dans des productions d’Aida (Ramfis), La bohème, Lucia di Lammermoor et Rigoletto. Après une nouvelle tournée en Egypte, il donna son premier récital diffusé à la radio italienne le 29 décembre 1950. Il chanta encore Colline en avril 1951 au Teatro Alfieri de Turin, mais ce fut son dernier emploi de basse. Estimant que sa voix était mieux adaptée au répertoire de baryton et encouragé par son professeur, Luciano Bettarini, Bastianini quitta la scène pendant sept mois, étudiant et recyclant son instrument vocal. Il fit ses débuts comme baryton le 17 janvier 1952, à Sienne, dans le rôle de Giorgio Germont (La Traviata). Sa performance n’ayant pas été suffisamment bien accueillie, il quitta une nouvelle fois la scène pour une brève période de travail vocal intense destiné à assurer ses notes algues. Quelques semaines plus tard il chanta avec succès le rôle titre de Rigoletto à Sienne. Il enchaîna avec Amonasro à Pescara et Germont à Bologne avec Virginia Zeani en Violetta. Suivirent plusieurs spectacles au Maggio Musicale Fiorentino, avec notamment le comte Tomski (printemps 1952) et le Prince Yeletsky (printemps 1954) dans La Dame de Pique de Tchaïkovsky ainsi que le prince André Bolkonsky dans Guerre et Paix de Prokofiev (printemps 1953) et le rôle-titre dans Mazeppa (1954). 

Bastianini dans Rigoletto
Bastianini dans divers rôles

En 1953, il fut, pour la première fois le partenaire de Maria Callas, comme Enrico Ashton dans Lucia di Lammermoor au Teatro Comunale de Florence avec Giacomo Lauri Volpi dans le rôle d’Edgardo. Cette même année, il chanta le rôle de Charles Gérard dans Andrea Chénier au Teatro Regio di Torino. 

Il fit ses débuts au Metropolitan Opera de New-York dans le rôle de Germont le 5 décembre 1953, aux côtés de Licia Albanese dans le rôle de Violetta et Richard Tucker dans le rôle d’Alfredo. Le mois suivant, il fut Enrico Ashton avec pour partenaires Lily Pons et Jan Peerce. Le 10 mai 1954, il fit ses débuts à La Scala mais comme baryton cette fois, dans le rôle-titre d’Eugène Onegin de Tchaïkovsky, avec Renata Tebaldi dans le rôle de Tatiana.

À l’automne 1954, Bastianini rejoignit la troupe du Metropolitan Opera où il chantera régulièrement jusqu’en mai 1957. Pendant cette période ses rôles au Met incluèrent Amonasro (Aida), Charles Gérard, le Comte di Luna (Il trovatore) , Enrico, Germont, Marcello, Escamillo (Carmen) , Rodrigo (Don Carlo) et le rôle-titre dans Rigoletto . Il revint plus tard au Met au printemps 1960 dans plusieurs rôles, dont Don Carlos di Vargas (La forza del destino) (qu’il avait superbement enregistré avec Molinari-Pradelli en 1956 pour Decca Records, suivi quelques années plus tard par un portrait électrisant du méchant Barnaba dans La Gioconda avec Gavazzeni pour le même label. Il retourna au Met à nouveau en janvier 1965, où il resta la majeure partie de l’année à chanter plusieurs de ses rôles antérieurs et à rincarner Scarpia dans (Tosca). Sa 87ème et dernière représentation au Met fut le rôle de Rodrigo, le 11 décembre 1965. Tout en se produisant régulièrement au Met au milieu des années 1950, Bastianini continua à chanter occasionnellement en Europe et dans d’autres opéras des États-Unis.

Bastianini avec quelques-unes de ses partenaires. On reconnait de gauche à droite et de haut en bas: Sena Jurinac, Antonietta Stella, Leontyne Price, renata Tebaldi, June Anderson, Giulietta Simionato, Leyla Gencer, Antonietta Stella.
Bastianini avec (en haut) Clara Petrella et Giulietta Simionato (Adriana lecouvreur, Scala 1958), avec Mario Del Monaco (Ernani, 1957), en bas dans Tosca avec Renata Tebaldi (Naples 1958) et Simionato (Adriana Lecouvreur, Scala 1958).
Bastianini dans le rôle de Figaro (à droite avec Eugenia Ratti)

Le 28 mai 1955, il fit partie de la célèbre production de La Traviata à la Scala, aux côtés de Maria Callas et Giuseppe di Stefano, mise en scène par Luchino Visconti et dirigée par Carlo Maria Giulini. L’été suivant, il réalisa le premier de plusieurs enregistrements pour Decca Records dans les rôles de Alphonse XI (La favorita) et Don Carlo di Vargas (La forza del destino). Le 31 Octobre 1955 il fit ses débuts avec le Lyric Opera de Chicago comme Riccardo (I Puritani) avec Callas (Elvira), Di Stefano (Arturo) et Nicola Rossi-Lemeni (Giorgio). Il chanta régulièrement à Chicago, entre 1955 et 1958, le Comte di Luna (aux côtés de Jussi Björling et Herva Nelli), Don Carlo, Germont et Marcello. En 1956, il revint à La Scala pour chanter son premier Renato (Un ballo in maschera) puis son premier Figaro (Il barbiere di Siviglia) aux Arènes de Vérone (après l’avoir enregistré avec Alberto Erede pour Decca).

Après avoir quitté le Met en mai 1957, Bastianini participa à une version filmée de Il Trovatore avec Leyla Gencer, Mario Del Monaco et Fedora Barbieri puis il chanta Don Carlo dans une production légendaire d’Ernani au Maggio Musicale Fiorentino sous la direction de Dimitri Mitropoulos avec Anita Cerquetti, Mario Del Monaco et Boris Christoff. Il enchaîna ensuite par des représentations de quatre opéras différents en sept jours à Bilbao et un retour à La Scala en décembre 1957 pour une autre production mémorable de Un ballo in maschera dirigée par Gianandrea Gavazzeni avec Callas, Di Stefano et Giulietta Simionato.

Bastianini à la contrada della Pantera

En 1958, Bastianini incarna son premier Scarpia (Tosca) au Teatro di San Carlo. Cela fut suivi par trois autres nouveaux rôles pour lui à La Scala: Belcore (L’élixir d’amour), Ernesto (Il pirata avec Callas et Franco Corelli) et le rôle-titre dans Nabucco. En juillet de cette même année, il fit ses débuts au Festival de Salzbourg (Rodrigo) sous la direction de Herbert von Karajan, puis revint à Bilbao en septembre pour plusieurs autres représentations. Vers la fin de l’année, il chanta quatre rôles en cinq jours au Palacio de Bellas Artes de Mexico, suivi de son seul rôle dans l’opéra baroque, Lichas (Hercule de Haendel) dirigé par Lovro von Matačić à La Scala. En septembre 1958, Bastianini chanta pour la première fois à l’Opéra national de Vienne le rôle de Scarpia face à la Tosca de Renata Tebaldi. Il s’y produisit régulièrement jusqu’à la fin de sa carrière, en 1965. À l’automne 1959, il fit ses débuts à l’Opéra de Dallas en chantant Figaro puis Enrico aux côtés de la Lucia de Maria Callas. Après décembre, il incarna son premier Michonnet (Adriana Lecouvreur) au Teatro di San Carlo, avec Magda Olivero. Il revint dans cette maison en 1960 pour le rôle de Don Carlo (Ernani), rôle qu’il interprète également au Festival de Salzbourg cette année-là. Toujours en 1960, il chanta Severo dans Poliuto de Donizetti, dans une célèbre production qui marqua le retour de Callas à La Scala. En février 1961, il fit ses débuts avec la Philadelphia Lyric Opera Company avec Rigoletto et quelques jours après on le vit dans deux productions de la Scala, Lucia di Lammermoor avec Dame Joan Sutherland et I puritani avec Renata Scotto. En décembre 1961, il revint à La Scala pour chanter ses premières et uniques représentations de Rolando dans l’opéra rarement donné de Verdi, La battaglia di Legnano. En 1962, il fit sa première et unique apparition au Royal Opera de Covent Garden dans le rôle de Renato, puis revint au Lyric Opera de Chicago pour chanter le rôle-titre de Rigoletto suivi du Conte di Luna à La Scala et au Festival de Salzbourg, plus quelques représentations avec l’Opéra national de Vienne.

Un plateau d’une qualité qu’il serait quasi impossible à réunir aujourd’hui: (de gauche à droite) Renata Tebaldi, Giulietta Simionato, Ettore Bastianini et Franco Corelli, pour l’opéra Adriana Lecouvreur.
Ettore Bastianini
Bastianini en famille

Quelques mois seulement après la mort de sa mère, en avril 1962, des suites d’un cancer, Bastianini fut frappé par le diagnostic d’un cancer de la gorge. Seuls sa famille et quelques amis très proches furent mis au courant, craignant l’impact négatif que la nouvelle pourrait avoir sur sa carrière. Il passa les quatre premiers mois de 1963 en traitement en Suisse, puis, en avril suivant, retourna sur scène pour plusieurs de ses rôles habituels à l’Opéra national de Vienne. Notant que sa voix semblait plus sèche qu’auparavant, les réactions des critiques furent mitigées. Alors que sa santé déclinait davantage, Bastianini devint déprimé et se demanda s’il devait continuer à chanter.

Sa santé déclina régulièrement au cours des deux dernières années de sa carrière. Ses performances devinrent très variables, certaines excellentes et d’autres médiocres. En 1964, il donna son dernier nouveau rôle, Mephisto (La damnation de Faust), au Teatro di San Carlo de Naples, avec de bonnes critiques, mais son Conte di Luna dans Il Trovatore à Prato cette année-là semble avoir été désastreux. En 1965, sa dernière année sur scène, il retourna au Lyric Opera de Chicago pour chanter Amonasro. Il a également incarné Scarpia au Teatro Comunale de Florence et Iago à l’Opéra du Caire. Il passa la majeure partie de 1965 au Met avec des résultats mitigés. Si certaines performances furent bien accueillies, il fut hué lors d’une représentation de Tosca. Il chanta pour la dernière fois à l’opéra en Rodrigo au Met, le 11 décembre 1965.

Il est émouvant de savoir que c’était le choix de protéger ce don vocal incomparable qui lui a coûté la vie. En fait, lorsque fut diagnostiqué ce cancer du larynx en 1962, Ettore choisit de ne pas subir l’opération qui eut été peut-être le seul traitement capable de le sauver mais aurait exclu toute possibilité de continuer à chanter. À un ami, il a écrit: «Je ne crains rien, dans ces moments, sauf de devoir rester sans ma voix.» Malheureusement, tout espoir de prolonger sa carrière s’est avéré vain et en 1965 Bastianini fut contraint de faire ses adieux à la scène.

Plaque apposée à Sienne sur
la maison natale de bastianini

Il passa sa dernière année de vie dans la solitude, interrompue seulement par quelques apparitions publiques dans la Contrada, son quartier natal, et par les visites de quelques amis. Il se retira définitivement à Sirmione où il succomba finalement des métastases cérébrales de son cancer, à l’âge de 44 ans, le 25 janvier 1967, à Sirmione. Deux jours plus tard, ses obsèques eurent lieu à Sienne en présence de toute la population de la ville. Il reçut les honneurs de capitaine en charge de la Contrada della Pantera. La municipalité de Sienne, à la demande de la Contrada della Pantera, donna son nom à une rue de ce quartier qui l’avait toujours connu comme un ardent Contradaiolo. Ce n’est qu’après sa mort que le public qui l’aimait tant et ses collègues ont appris son combat courageux contre la maladie.

Obsèques de Bastianini à Sienne

La vie privée d’Ettore Bastianini est mal connue. Collègues, amis et ceux qui l’ont connu le décrivent comme une personne gentille et bonne, généreuse en amitié et prête à sourire et à plaisanter, comme un bon toscan. Réservé et certainement timide de toute mondanité, Ettore était très attaché à sa mère et son fils Jago et avait un penchant particulier pour son beau chien, un berger allemand nommé Zabo.

Possédant une voix riche, puissante et variée, qu’il utilisait avec subtilité et musicalité, Bastianini fut sans égal à l’apogée de sa carrière dans son répertoire de prédilection de l’opéra romantique italien, comme le démontrent clairement les nombreux enregistrements live de ses performances. Son timbre était riche, dense, aux tonalités captivantes. Sa voix était si belle qu’elle fut comparée au bronze et au velours car elle était puissante et solide mais douce en même temps. Il possédait des notes algües ténorisantes et de belles sonorités sombres dans les notes graves; une voix ainsi capable de reproduire sans trop d’effort les grands passages de Verdi, mais émise avec sagesse et un grand déploiement de mezza voci expressifs et de nuances. «Une des meilleures voix du siècle, bronze, estampée, intrépide, étendue», telle que définie par les dictionnaires de la musique classique, et enrichie et embellie par la splendide diction toscane et par la présence scénique noble et élégante de l’artiste. Un vrai baryton «grand seigneur».