Ernest Blanc 1923-2010

Ernest Blanc est considéré, avec Robert Massard, comme l’un des deux plus grand baryton français de la seconde moitié du XXème siècle.

Il naquit le 1er novembre 1923 à Sanary-sur-Mer. Il exerça d’abord le métier de tourneur à l’arsenal de Toulon. Il était âgé de 20 ans quand il acheva son service militaire et se préparait à reprendre son métier de tourneur à l’Arsenal, métier qu’il l’avait choisi, qui lui convenait et qu’il continuera d’ailleurs d’exercer, pour le plaisir, à ses moments perdus. Ayant l’habitude de chanter à tue-tête tout en travaillant, il fut un jour remarqué par un officier mélomane qui l’incita à s’inscrire au conservatoire de Toulon. D’emblée considéré à tort comme une basse, il fut cantonné à étudier des morceaux trop graves pour lui et d’instinct, il sentit que cette tessiture n’était pas la sienne.

Il sortit malgré tout du Conservatoire, trois ans après, avec un prix d’excellence. C’est lors d’une rencontre avec un professeur de chant extérieur au Conservatoire que son parcours musical prit alors une nouvelle orientation: «Baryton Verdi», tel fut l’expertise du Maitre de chant. Ernest Blanc découvrit alors sa voix et le répertoire correspondant, ce qui va le conduire jusqu’à l’Opera de Marseille où il sera auditionné en 1949. 

Ernest Blanc

Il lui fut aussitôt proposé d’entrer dans la troupe de l’Opéra pour chanter des seconds rôles. Par précaution, il demanda un an de congé sans solde à l’arsenal de Toulon, restant ainsi en poste si d’aventure l’horizon radieux de l’art lyrique s’obscurcissait soudainement. A Marseille, Ernest Blanc fut pris en main par Michel Leduc qui l’habitua progressivement à la scène, puis dès qu’il le sent prêt, le recommanda à Maurice Lehmann. Quelques seconds rôles plus tard, on lui proposa d’apprendre le rôle de Rigoletto en français et de participer aux répétitions avant que le chanteur attitré n’arrive. L’essai fut concluant. Un an plus tard, en 1953, il interprèta Tonio dans Pagliaccio, puis Valentin dans Faust. L’année d’après, il fut appelé pour assurer une représentation-audition de Rigoletto au Palais Garnier. Le succès fut tel, qu’on lui proposa d’entrer dans la prestigieuse troupe de l’Opéra de Paris.

Le 15 avril 1955, il participa, au Palais-Garnier, à la création de la tragédie lyrique Numance de Henry Barraud (rôle de Théogène, aux côtés de Rita Gorr, d’Alain Vanzo, de Jean Giraudeau). À l’Opéra-Comique, il incarna Zurga (Les Pêcheurs de perles de Bizet). Dès lors s’ouvirent à lui des perspectives dont certaines seront tout à fait inattendues comme ce soir de 1957, où en sortant de scène, alors qu’il venait d’interpréter Germont dans La Traviata, il fut interpelé par le régisseur général qui attira son attention sur un homme à la silhouette longiligne qui l’attendait en coulisses. L’homme se tenait là depuis le début de la représentation et avait beaucoup insisté pour entendre le baryton dans Di Provenza. Cet énigmatique personnage, au visage impassible, et à la digne posture, était Hans Knappertsbusch, l’émissaire de Wieland Wagner lequel était à la recherche d’un baryton à la voix claire et aux aigus aériens. Ernest Blanc n’avait jamais songé à Bayreuth et voilà que Bayreuth venait à lui! 

Le baryton se retrouva alors en présence de Wieland Wagner, passant une audition pour chanter Telramund, qu’il réussira avec brio. Bayreuth lui ouvrit alors ses portes, et il interpréta donc Telramund dans la production de Lohengrin de 1958 aux côtés de Sándor Kónya et d’Astrid Varnay (Ortrud), dirigé par André Cluytens, rôle qu’il reprendra l’année suivante aux côtés, notamment, d’Elizabeth Grümmer, Sándor Kónya et de la grande mezzo belge Rita Gorr. Très apprécié par Wieland Wagner, ce dernier lui proposa alors le rôle de Wotan, tenu par Hans Hotter, mais le baryton français déclina l’offre, le personnage ne lui semblant pas en adéquation avec les rôles qu’il entendait incarner. Selon son fils, Jacques, la préparation pour Bayreuth s’est apparenté davantage à un parcours du combattant qu’à une promenade de santé, car Ernest Blanc n’avait aucune notion d’Allemand, et le rôle Telramund est non seulement difficile vocalement, mais très souvent rapide dans le débit des paroles. Le défi était grand et ce d’autant plus qu’Ernest Blanc était le premier chanteur masculin français à se produire sur la scène de Bayreuth. Il a donc été mis en relation avec un coach Allemand qui résidait à Stuttgart où le chanteur se rendait régulièrement pour étudier le rôle qu’il apprit entièrement phonétiquement.

Grâce à sa voix et à son physique avantageux, la carrière d’Ernest Blanc a alors pris une dimension internationale sur les scènes du monde entier (Covent Garden, Chicago, Festival de Glyndebourne, Édimbourg, San Francisco, Opéra de Paris, Naples, Milan). Mais le chanteur lui-même posa d’emblée des limites, en privilégiant sa vie de famille à sa carrière. Il n’acceptait pas des engagements à l’étranger qui l’amenaient à être absent plus d’un mois et demi du domicile familial. D’ailleurs, on lui reprocha d’avoir sacrifié sa carrière internationale à sa vie de famille. Après avoir chanté deux étés au Festspielhaus, en 1958 et 1959, le baryton avait renoncé au rite wagnérien: «Bayreuth vous mange la moitié de l’été» disait-il. A la gloire, il préférait le temps passé auprès de sa femme et son fils, qu’il considérait comme « les pivots de son existence ». Chez lui, d’ailleurs, pas de rupture: personnel et professionnel se confondent. «J’affirme que mon équilibre familial a servi de base nécessaire à l’évolution de ma vie d’artiste […] La qualité de la voix et l’épanouissement de l’être sont totalement imbriqués » et aussi : « Je ne vais pas faire contrôler ma voix chez un professeur. Mais à chaque représentation où assistent ma femme et mon fils, j’écoute très attentivement leurs critiques». 

Ernest Blanc dans Carmen, Rigoletto, Lohengrin (Friedrich von Telramund ) et Un bal masqué (avec Régine Crespin).

Et pourtant, Ernest Blanc était appelé partout, on le réclamait y compris au Metropolitan Opera de New-York où le directeur de l’époque, Rudolf Bing, lui avait proposé les quatre personnages maléfiques des Contes d’Hoffmann qu’il a finalement refusé compte tenu tant de la durée de l’engagement que de la coloration des rôles qui ne l’enthousiasmait guère. Car le baryton, au caractère bien trempé, avait une idée très précise des rôles qu’il devait interpréter. Il a chanté quelquefois Scarpia, mais a toujours refusé Iago, et Falstaff. En revanche, Il avait un intérêt particulier pour les rôles Verdiens, mais aussi pour certains rôles Wagnériens, comme Le Hollandais ou Wolfram, qu’il a chantés à plusieurs reprises même s’il a décliné Wotan. En 1959 il fut aussi un brillant Escamillo dans Carmen à la Scala de Milan. En 1960 il chanta Don Giovanni au Festival de Glyndebourne. Son répertoire comprenait aussi Golaud dans Pelléas et Mélisande de Debussy, le père dans Louise de Gustave Charpentier et le Château de Barbe Bleue de Bartók à l’Opéra Comique. Il chanta Massenet dans Thaïs, Bellini dans Les Puritains, Verdi dans Un bal masqué, Mozart dans Don Juan, Richard Wagner dans Tannhaüser, Camille Saint-Saëns dans Samson et Dalila, Hector Berlioz dans La Damnation de Faust. Il a aussi créé le rôle de Théogène dans Numance d’Henri Barraud en 1955.

Nicolai Gedda, Jeanine Micheau, Ernest Blanc, lors de l’enregistrement
des Pêcheurs de Perles en 1961  (collection privée de Jacques Blanc)
Jacques Blanc, fils de Ernest, qui fut chef d’orchestre et chef des choeurs au Grand Théâtre de Bordeaux

Ayant acquis et gardé durant plusieurs décennies une brillante réputation sur le plan international, il sut aussi conserver une immense popularité auprès du public de ses débuts, notamment dans les théâtres méridionaux où, jamais, à l’apogée de sa carrière, il ne dédaigna de continuer à se produire. Rolf Liebermann, nommé directeur de l’Opéra de Paris en 1973, fit revenir Ernest Blanc sur la scène du Palais Garnier pour interpréter notamment ces rôles de baryton héroïques dans lesquels il était incomparable. Dans la liste, à côté du Comte de Luna (Le Trouvère, 1976) et du Grand Prêtre (Samson et Dalila, 1978), on trouve Salle Favart, en 1980, le Barbe-Bleue de Bartok, Golaud (Pelléas et Mélisande de Debussy), le Père (Louise de Gustave Charpentier).

Lors de ses adieux en 1987, à l’âge de 70 ans, à l’opéra de Nice, dans Manon de Massenet, sa prestation fit une telle impression que le public se demanda pourquoi il mettait un terme à sa carrière. Il répondit, non sans humour, qu’il avait envie d’aller à la pêche ! Sa retraite, il la passa à faire du bateau, s’occuper de son petit fils et se remettre à sa passion de la mécanique. Rapporté par Georges Farret dans l’ouvrage Rita Gorr et Ernest Blanc, la scène se passe sur le port de Toulon: un couple d’allemands erre dans une limousine à la recherche de leur Yacht. Ils interrogent par hazard un ouvrier maculée peinture et de cambouis qui rafistolait la coque d’une embarcation. Ce dernier se met en quatre pour les renseigner. «Merci mon ami», conclut madame en lui tendant une pièce sortie de la poche de son vison. L’homme refuse. Ils engagent la conversation. «Alors vous êtes allé en Allemagne?» s’étonne la dame qui n’imaginait pas son interlocuteur plus loin que la digue du port. «Oui, madame, je suis même allé à Bayreuth!» «A Bayreuth, le plus grand théâtre wagnérien du monde? Mais il est impossible que vous connaissiez cet endroit! Et qu’y avez-vous entendu?» «Rien, madame, c’est moi qui chantais ! »

Son fils, Jacques Blanc, est devenu chef d’orchestre et chef des choeurs au Grand Théâtre de Bordeaux.

Ernest Blanc est décédé le 22 décembre 2010 en Gironde, dans l’Entre-Deux-Mers.

Ernest Blanc fait partie des barytons «grands seigneurs» dont on admire la probité du chant, la noblesse du ton, la pureté du style, la clarté de la prononciation, l’héroïsme… Si sa voix est innée, elle fut aussi le résultat d’un sérieux travail initié à Marseille. Il était très attiré par tous les rôles qui sollicitaient les aigus de sa voix, et avait en ce sens une affection toute particulière pour Renato du Bal masqué. Selon son fils Jacques, Il disait «piaffer d’impatience» pour arriver au fameux «Alzati…eri tu». Sa tessiture allait du sol grave au si bémol aigu. Il fut ainsi un magnifique Henri dans Les cloches de Corneille (Planquette) qui demande une voix de baryton martin possédant suffisamment d’aigus.

Tout l’art d’Ernest Blanc trouve son essence dans les fondamentaux les plus simples que beaucoup semblent avoir pourtant oublié. L’appui du souffle sur le diaphragme, la compréhension du texte. Et surtout la diction qui repose sur les consonnes qu’il faut chanter comme on chante les voyelles. «Ce travail sur les consonnes du texte améliore non seulement la diction mais également le legato», un leitmoviv répétée à l’envi à ses élèves par un autre artiste d’exception, José van Dam. 

Artiste emblématique dont le style, le phrasé et la prononciation sont la pure expression de la tradition du chant à la française, c’est dans l’opéra français qu’il fut inégalable ajoutant à la force de l’expression une diction et une élégance exceptionnelles. A écouter cette voix marmoréenne, on pourrait la croire inébranlable. Ernest Blanc avouait au contraire être très sensible à la qualité de ses partenaires, à l’acoustique des salles, aux réactions du public. Il savait aussi choisir les rôles qui lui convenaient. Des grandes âmes avant tout et non de vils manipulateurs comme Iago ou Scarpia, deux personnages qu’il n’aimait pas interpréter. Dans la deuxième partie de sa carrière, il accentua ce trait en restreignant encore son répertoire à un petit nombre d’œuvres qu’il estimait pourvues de hautes qualités artistiques. 

Durant sa longue carrière qui aura duré plus de 40 ans, il a enregistré, accompagné par les plus grands chefs (Sir Thomas Beecham, André Cluytens, Georges Prêtre…), de nombreuses intégrales (André Chénier, Carmen, Les Contes d’Hoffmann, Les Cloches de Corneville, Hérodiade, La Damnation de Faust, Lohengrin, Samson et Dalila, Tosca…, entouré des artistes les plus célèbres: Victoria de Los Angeles, Nicolaï Gedda, Janine Micheau, Mario Del Monaco, Nicolaï Gedda, George London, Joan Sutherland, Jon Vickers, Rita Gorr, Alain Vanzo, Régine Crespin, Robert Massard, Mady Mesplé…