Rita Gorr 1926-2012

Rita Gorr fut une éminente mezzo-soprano belge considérée par certains comme la dernière véritable grande voix de mezzo-soprano. Son timbre chaud et homogène pouvait assumer un volume considérable. Elle connut une carrière particulièrement longue, se produisant sur scène jusqu’à l’âge de 81 ans.

Née Marguerite Geirnaert, le 18 février 1926 à Zelzate (Belgique), une petite ville industrielle à mi-chemin entre Gand et la mer du Nord, elle appartient à une famille flamande où l’on ne parlait pas le français dans son enfance, ce qui rend d’autant plus remarquable la qualité de sa diction dans cette langue. Son père, plâtrier, avait quitté Gand pour un nouvel emploi à Zelzate. Jules Geirnaert et son épouse Maria Lambrechts ont eu un fils aîné décédé à la naissance. Un autre frère est décédé à 33 ans d’un cancer. Sa sœur cadette Suzanne (Suzon) est née en 1930. Gorr a été baptisé Marguerite Philomène. Lorsque la famille est revenue à Gand, elle avait six ans. A l’époque, les marchands gantois du centre et de la meilleure banlieue refusaient souvent de parler le néerlandais ou faisaient semblant de ne pas le comprendre. Il en était de même pour presque tous les employeurs, industriels, commerçants. Parler français faisait chic à cette époque (ce qui n’est plus le cas aujourd’hui). La jeune Rita savait, comme tous les enfants de la classe ouvrière flamande, l’importance des langues étrangères (qui seraient si importantes dans sa carrière ultérieure). Jusqu’à ses derniers jours, si elle parlait parfaitement son dialecte gantois, elle eut toujours des difficultés à utiliser un néerlandais correct et moderne, ce qui lui causera parfois des situations embarrassantes. Sa prononciation française dans le chant était parfaite et seule un linguiste pouvait deviner que son français parlé n’était pas sa langue maternelle. De plus Gorr fut confrontée, à un âge précoce, aux langues étrangères, en particulier le français, l’anglais et l’allemand. Elle avait quatorze ans lorsque les Allemands envahirent le pays en y imposant leur langue, ce qui lui rendit plus tard service pour aborder les oeuvres de Wagner.  

Gorr était une très bonne élève à l’école primaire, mais pour les enfants de la classe ouvrière, Il fallait ensuite travailler vers l’âge de 14 ans. Gorr, en raison de plusieurs maladies infantiles, avait quinze ans lorsqu’elle termina ses huit années d’école primaire. Pendant une courte période, elle espérait devenir infirmière mais la famille n’avait pas les moyens de payer les cours et les uniformes, et de plus, Rita tolérait mal la vue du sang. Elle trouva un emploi de servante chez la famille Lecompte à Saint-Amandsberg, aujourd’hui banlieue de Gand. Les Lecompte étaient riches, éduqués et cultivés et ils étaient français, originaires de Lille.  Gorr était la servante classique de l’époque, faisant les courses, le ménage, la cuisine, la lessive (souvent dans de l’eau glacée) et s’occupant des enfants. Le soir, elle logeait dans une petite pièce du grenier. De plus, il semble bien que monsieur Gustave Lecompte exigeait d’autres services, ce qui n’était pas rare dans une relation entre patron et servante en ces temps difficiles. Mais Gustave Lecompte était professeur de musique et il fut le premier à distinguer quelque chose dans la voix de sa servante lorsqu’elle chantait des chants pour ses enfants ou lorsqu’elle chantait avec la radio. Plus tard, Gorr elle-même a dit qu’elle avait une jolie petite voix de soprano qui ressemblait un peu à la chansonnière française Rina Ketty. Monsieur Gustave fit l’éloge des talents de sa servante auprès de son frère Félicien qui s’intéressa également à elle. Félicien Lecompte, le frère de Gustave, vendeur de parfums dans une boutique d’une des plus belles rues du centre-ville de Gand, accepta de financer les études musicales de la jeune fille en échange, comme son frère, de certains services. 

Rita Gorr à l’âge de 2 ans, lors de sa communion, et en fin d’études.
Rita deuxième à gauche entre sa mère et son frère

Gorr commença alors à étudier avec une enseignante gantoise bien connue, Mme Polfliet. Elle n’étudia jamais dans l’un des conservatoires du pays. Polfliet reconnut bientôt le talent de son élève et eut la sagesse de la faire progresser lentement. Elle n’était pas autorisée à chanter plus haut qu’un fa moyen. Elle devait faire beaucoup de gammes et de vocalises. Sa voix s’épanouit ainsi progressivement, une voix une mezzo soprano riche et à l’époque plutôt sombre. Elle assistait parfois avec son oncle Robert Geirnaert et sa sœur Suzon aux représentations de l’Opéra de Gand. En raison du soutien allemand, le niveau des spectacles était assez élevé pendant la guerre. La mezzo en herbe a également consulté un célèbre professeur bruxellois, Jeanne Pacquot-D’Assy, formidable mezzo belge de 1,80m, épouse de la célèbre basse Pierre D’Assy. Pacquot avait été une soprano dramatique qui chantait souvent aussi des rôles de mezzo et il est possible qu’elle ait mis quelques idées dans la tête de Gorr sur la possible combinaison de rôles de soprano et mezzo, ce qui aura pour elle de graves conséquences dans le futur. A la libération, Gorr rencontra un jeune soldat canadien et rêva pendant un temps de quitter le pays. Mais, déçue, elle dut accepter de vivre chez Félicien Lecompte.

Rita Gorr et Félicien Lecompte
La sœur de Rita, Suzanne Geirnaert, qui fit une carrière de chanteuse sous le nom de  Suzy Wall.
Suzy Wall, soeur de Rita

La jeune Marguerite Geirnaert se présenta en 1946 à un célèbre concours de chant à Verviers, une ville wallonne de 60000 habitants au nord-est de Liège. Les biographies de Gorr mentionnent souvent son triomphe à ce concours, mais d’après Cardol, le vainqueur fut Gilbert Dubuc, un baryton wallon très admiré en Flandre. Marguerite reçut toutefois l’un des cinq Prix d’Honneur, ce qui n’était pas si mal pour une chanteuse inexpérimentée de vingt ans.  Le concours et le théâtre existent toujours, bien qu’il n’y ait plus de saison d’opéra à Verviers et que les lauréats ne sont plus de la qualité d’autrefois. Y furent en effet primés des artistes comme Leonie Rysanek, Walter Berry, Nicolae Herlea, Luisa Bosabalian, Tamara Sinjavskaya ou Renee Fleming (1985).  

Ce succès ne suscita aucun réel engagement et elle continua à étudier, cette fois avec une autre enseignante gantoise renommée, Yvonne Derieck. Ces années d’après-guerre furent financièrement difficiles pour tout le monde. Lecompte perdit beaucoup d’argent dans la réforme de la monnaie d’après-guerre, perdant la plupart des biens acquis pendant l’occupation (en vendant des parfums aux Allemands). Pour gagner un peu d’argent, Marguerite participa à des concours populaires où chaque chanteuse en herbe pouvait essayer de gagner quelques francs dans n’importe quel genre.

En 1949, elle obtint le troisième prix d’un concours de chant à Ostende. À l’époque, il semble qu’elle ait également eut des engagements radiophoniques à la radio publique flamande. C’est alors que par l’intermédiaire d’un baryton, Roger Barsac, elle se présenta à une audition à l’opéra de Strasbourg devant le directeur, Roger Lalande. Malgré sa fatigue, après une nuit entière passée dans le train, elle entama avec fougue l’air «Ne me refuse pas», de l’Hérodiade de Massenet. Subjugué par cette voix exceptionnelle, Lalande l’engagea sur le champ tout en précisant: «Si vous avez une voix bien placée et si vous n’avez pas la prétention de vouloir chanter tout de suite les grands rôles, vous avez une chance de m’intéresser». Elle obtint un contrat de trois ans avec l’Opéra de Strasbourg à partir de la saison 1949-1950. Félicien et elle s’apprêtaient à déménager à Strasbourg lorsqu’elle reçut la visite d’un représentant gantois de l’Opéra d’Anvers. Leur Fricka pour des performances de Die Walküre était tombée malade et il fallait trouver une remplaçante pour la semaine suivante. Gorr compta le nombre de lignes qu’elle devait chanter et décida d’accepter. C’est ainsi qu’elle fit ses débuts officiels à l’opéra à Anvers en mai 1949, chantant Wagner en langue flamande, selon les usages de l’époque.

De gauche à droite : Suzanne (sa sœur), Rita, son mari et une personne inconnue.
Rita Gorr au lac d’Annecy

Gorr et Lecompte partirent ensuite pour Strasbourg. C’est Félicien qui lui conseilla de changer son nom à consonance trop hollandaise en quelque chose de plus adapté à sa nouvelle carrière, facile à retenir. Ce fut Rita Gorr. Le couple était encore si pauvre qu’ils ont dû emprunter l’argent pour les frais du voyage. Pourtant, les souvenirs de la mezzo-soprano de ses trois années à Strasbourg sont extrêmement favorables. Elle y fit un apprentissage du métier «à l’ancienne», chantant des seconds rôles mais aussi quelques emplois principaux (Carmen, Dalila, Orphée). Elle perfectionna une technique qui lui permettra de chanter encore à 81 ans. Guidée par Roger lalande et des chefs d’orchestre comme Frédéric Adam et Ernest Bour, elle prit le temps d’élargir prudemment son répertoire avant d’affronter les grandes scènes d’opéra. Elle bénéficia de l’aide de la soprano Germaine Hoerner qui lui conseilla de maitriser son exubérance vocale. Au cours de la saison suivante 1950-1951, il y avait des rôles comme Maddalena dans Rigoletto et certaines parties pour lesquelles elle deviendra célèbre comme Orphée et Dalila. Au cours de sa dernière saison à Strasbourg, 1951-1952, elle eut l’occasion de se produire aussi à Gand dans le rôle d’Hérodias (Hérodiade). Il n’y eut pas de suite, probablement en raison de la jalousie de la directrice générale de la maison, la soprano Vina Bovy, qui combinait direction et chant dans son propre théâtre et voyait d’un mauvais oeil la concurrence d’une autre gantoise de classe mondiale. 

Portraits de Rita Gorr

Lors de sa dernière saison en Alsace, Gorr estima que ses progrès étaient tels que sa carrière pouvait passer à la vitesse supérieure. Elle employa une méthode courante aujourd’hui mais moins utilisée il y a 60 ans: participer à nouveau à un concours de chant. Elle choisit le concours de Lausanne, bien connu à l’époque, où 144 chanteurs tentaient leur chance. Cette fois, c’est elle qui remporta le concours ce qui lui ouvrit une audition devant le directeur des deux opéras parisiens, l’Opéra Garnier et l’Opéra-Comique. On lui proposa un contrat de trois ans en tant que «membre de la troupe» mais avec la possibilité de se produire dans d’autres théâtres. Elle fit ses débuts parisiens à l’Opéra-Comique dans le rôle de Charlotte (Werther), dont elle dira qu’il ne lui demandait aucun effort particulier pour l’interpréter. Si elle en avait la voix, certains remarquèrent qu’elle n’en avait guère l’apparente fragilité. Elle était taillée pour les grands rôles de mezzo-soprano qui marqueront sa carrière et qu’elle aborda au Palais Garnier: ceux de Wagner (Magdalene dans Les Maîtres chanteurs, Venus du Tannhäuser, ainsi que Sieglinde et Fricka), de Saint-Saëns (Dalila), de Lalo (Margared du Roi d’Ys, de Massenet (Hérodiade, Mme de la Haltière dans Cendrillon), de Cilea (la Princesse de Bouillon d’Adriana Lecouvreur), de Mascagni (Santuzza dans Cavalleria rusticana) et de Verdi (Amneris et Azucena). Elle chanta également Kostelnicka de Jenufa, la Mère de Louise (de Charpentier) et Geneviève (Pelléas).

Malgré tous ces emplois, le séjour à Paris ne lui donna pas pleine satisfaction. Pour une fille de la classe ouvrière gantoise, Paris avait une réputation magique de ville-lumière, de frivolité et de culture, en plus d’être la capitale de la langue mondiale la plus importante (comme beaucoup de gens, nés pendant les années d’avant-guerre le pensaient à tort). A l’opéra de Paris, Gorr découvrit bientôt une autre réalité qui contrasta avec ses expériences strasbourgeoises. Certes, elle affirmera plus tard qu’elle fut très heureuse dans cette «grande famille»de l’Opéra, mais elle dut faire face à la dure compétition de consoeurs comme Hélène Bouvier, Inès Chabannes et Denise Scharley. Elle pensait naïvement que le niveau artistique parisien était de classe mondiale et découvrit que les performances étaient souvent banales, les productions vieilles et usées, la préparation musicale souvent bâclée, tandis que l’éthique de travail était faible, ce qui entraînait des grèves incessantes. Les membres de l’orchestre, par exemple, ont rédigé eux-mêmes une liste non officielle des maladies pour les mois de janvier et février. Ensuite, la plupart des joueurs «malades» revenaient bronzés de vacances à la neige. Et puis il y eut la désillusion des rôles proposés: souvent des emplois comme Magdelaine (Les Maîtres Chanteurs de Nuremberg), Bellone (Les Indes Galantes), Albine (Thaïs), Magdalena (Rigoletto) en plus de beaucoup d’autres petits rôles. Un autre motif de mécontentement était le fait que Lecompte n’aimait pas Paris. De plus les grands rôles ne lui furent donnés que lentement. Elle débuta à Bruxelles et devint rapidement populaire dans la capitale de son propre pays où ses dons exceptionnels furent reconnus. Elle y chanta une série de Carmen et certains de ses meilleurs rôles comme Charlotte, Orphée et Dalila. Sa renommée lui a valu d’autres engagements à Liège et à Verviers. À Paris, elle obtenait de temps en temps des grands rôles comme Amneris et Dalila, mais même dans sa troisième et dernière saison 1954-1955, elle devait encore jouer des rôles tels que Puck dans Obéron, une voix dans Prince Igor et femme de Théogène dans Nuance de Barraud. Sa relation avec l’Opéra de Paris se termina tristement à l’occasion d’un scandale peu clair dont personne ne comprit jamais les tenants et les aboutissants. La rumeur populaire dit longtemps que Régine Crespin avait fait renvoyer sa collègue pour chanter à sa place dans La Dame de Pique, accusation qui fut toujours vivement démentie par les deux intéressées.

Rita Gorr dans le rôle de Vénus (Tannhäuser)

À partir de l’automne 1955, elle se sentit suffisamment sûre d’elle pour devenir chanteuse indépendante. Néanmoins, elle est restée dans l’âme une fille de la classe ouvrière gantoise encore impressionnée par la France et y centrant sa carrière ainsi qu’avec la Belgique. C’étaient les dernières années de l’école du chant français et l’on est frappé par la richesse des talents: Vanzo, Poncet, Botiaux, Mallabrera, Chauvet, Lance (Australien), Laroze parmi les ténors; Jaumillot, Sarroca, Micheau, Crespin, LeBris, Angelici, Guiot, Monmart parmi les sopranos; Massard, Borthayre, Dens, Blanc, Bianco parmi les barytons. Outre ces mezzo déjà mentionnés, Gorr a également été rejoint par Rhodes, Berbié et Kahn. Peut-être que ses perspectives flamandes et provinciales ont empêché Gorr de se lancer dans une véritable carrière internationale, même si elle a joué à quelques reprises dans le rôle de Dalila avec une vraie star mondiale comme Mario Del Monaco à Marseille en 1956. 

Rita Gorr dans le Dialogue
des carmélites

Le monde entier eut une idée de cette voix exceptionnelle à la fin de 1957 lorsque sortit le premier enregistrement complet du Roi d’Ys. Les critiques et certaines directions ont remarqué qu’il s’agissait d’une chanteuse qui évoquait un retour à l’âge d’or du chant français du début du XXème siècle. Lentement, Gorr se rendit compte qu’il y avait aussi un monde lyrique hors de France et qu’elle y avait sa place. Elle a commença à étudier les livrets dans leur langue d’origine, en particulier ceux de Wagner. Gorr chanta des rôles comme Vénus (avec Beirer à Paris), Ortrud (avec Windgassen à Strasbourg) et Fricka (avec Hotter et Varnay à Bruxelles). Sa réputation parvint évidemment à Wieland et Wolfgang Wagner. Rita Gorr, éminente wagnérienne depuis ses débuts, dont l’allemand était aussi parfait que son français et d’une intelligibilité rare, auditionna pour le Festival de Bayreuth où elle débuta en 1958, dans Fricka (L’Or du Rhin) puis, l’année suivante, dans Fricka  (La Walkyrie) et la Troisième Norne du Götterdämmerung.  Gorr obtint un grand succès dans Ortrud, dans la production de Wieland Wagner, avec Elisabeth Grümmer, incomparable Elsa et Sándor Kónya en Lohengrin. Elle chanta également Ortrud, aux côtés du Telramund du baryton français Ernest Blanc (1923-2010), sous la direction de Lovro von Matacic. La soirée du 4 août 1959, parue sur disque, sous le label autrichien Orfeo, en 2006, montre à quel point d’incandescence vocale et dramatique ces deux artistes étaient parvenus. Windgassen la voulait comme partenaire dans Parsifal, mais elle refusa. Wieland Wagner la voulut pour Isolde en 1960 et 1961. Elle a eut peur et à refusé. On se demande lequel des deux eut raison à l’écoute du sublime Mield und liese dont elle nous a laissé l’enregistrement studio de 1962 sous la direction d’André Cluytens. Elle chanta sa première Kundry à Bayreuth, qu’elle reprit à La Scala sous la direction du même André Cluytens.
Son nom circulait de plus en plus dans les cercles lyriques et à la fin de l’année, on lui demanda de participer à un grand projet, «L’histoire de la musique dans le son»; une série de disques et de livres produits par EMI. Elle y enregistra des airs des Troyens et de la version française originale de La Vestale (un rôle pourtant de soprano). On a également demandé à Gorr d’enregistrer le rôle de Marthe Schwertlein dans le ré-enregistrement stéréo de Faust avec De los Angeles, Gedda et Christoff.

Rita Gorr dans quelques uns de ses rôles

On associe d’autant mieux Rita Gorr au répertoire français qu’elle prononçait notre langue sans accent et qu’elle avait incarné à la scène et au disque, où sa carrière fut également florissante, de nombreux ouvrages lyriques de Massenet (Charlotte dans WertherHérodiade), Gounod (Dame Marthe dans Faust) Roussel (Padmâvati), Gluck (Orphée), Saint-Saëns (Dalila de Samson et Dalila) et Poulenc. De ce dernier, elle assurera la création en France du rôle important de Mère Marie, dans les Dialogues des Carmélites, à l’Opéra de Paris, en 1957 (rôle qu’elle interprète dans la première intégrale discographique de l’ouvrage, chez EMI). A la fin de sa carrière, quand sa voix et son âge ne lui permettaient plus de tenir des tessitures hautes et des rôles de jeunes héroïnes, Rita Gorr devait incarner la vieille prieure des mêmes Dialogues. On se rappelle l’avoir entendue, à la Salle Pleyel, sous la direction de Michel Plasson, interpréter sa fameuse scène d’agonie, hallucinée et blasphématoire, avec une crudité et une force dramatique extraordinaires. Le disque aura également conservé son interprétation, gravée en 1990 avec Kent Nagano et les forces de l’Opéra de Lyon.

Rita Gorr et Régine Crespin
en 1963

Sa véritable carrière internationale débuta en 1959. Elle chanta l’Orfeo de Gluck en italien pour ses débuts au San Carlo de Lisbonne. Opera Magazine rapporta: «Rita Gorr comme Orphée a chanté cette musique d’une beauté sereine avec un sentiment et une conviction authentiques. Ses mouvements expressifs semblaient si masculins et provenir si naturellement de l’intérieur que seul un mouvement brusque de la tête féminine çà et là a brisé le charme de la conviction complète.» Mai 1959 vit enfin ses débuts italiens comme Brangäne à Rome (avec Nilsson et Windgassen). Elle fut ensuite sollicité pour remplacer Regina Resnik à Londres pour le rôle Amneris (Aida) avec Leontyne Price et le ténor Flaviano Labo. Pour le critique H.D. Rosenthal: «Miss Gorr possède une voix de mezzo très belle et pleine, même dans tout son registre, et utilisée avec la plus grande musicalité et intelligence. Le public n’avait aucun doute sur ses capacités et l’a récompensée par une formidable ovation.»

Elle était alors à son apogée. La voix avait perdu un peu de son velours sombre d’il y a quelques années, mais gagné en intensité dramatique et acquis des notes de tête lumineuses. Néanmoins Gorr n’avait pas oublié ses humbles origines flamandes et elle se sentait encore un peu intimidée lorsqu’elle chantait avec une diva consacrée comme Renata Tebaldi avec laquelle elle participa à une Aida de légende.  Quelques semaines plus tard, Gorr retourna dans le studio d’enregistrement; cette fois pour son premier récital vocal.

Rita Gorr

Elle fut à nouveau invitée à Bayreuth où elle interpréta Ortrud dans l’un des meilleurs Lohengrin de tous les temps, Sándor Kónya, avec Elisabeth Grümmer et un collègue de baryton français de longue date, Ernest Blanc, dans le rôle de Telramund.

Et puis il y a eu les débuts de Gorr à La Scala en 1959 dans le rôle de Kundry (en allemand et pour soprano), reçu avec beaucoup d’enthousiasme. Gorr elle-même a toujours affirmé, et il y a peu de raisons de ne pas la croire, ce rôle lui fut confié comme compensation car la Scala lui avait demandé une série d’Amneris et Didone (en italien avec Mario Del Monaco) mais Giulietta Simionato, furieuse, exigea que «ses» rôles ne soient pas confiés au mezzo flamand. Simionato grognait déjà sur l’ascension de jeune Fiorenza Cossotto et elle a opposé son veto à la venue d’un autre mezzo redoutable et encore plus expérimenté qui avait quelques décibels supplémentaires. La Scala céda aux demandes de Simionato et Rita chanta Kundry avec André Cluytens dans la fosse et Sándor Kónya comme Parsifal. A Edimbourg, elle chanta quelques performances d’Iphigénie en Tauride (encore une fois un rôle de soprano).

Rita Gorr dans le rôle d’Amneris (Aida); en bas avec Renata Tebaldi

Elle s’imposait chaque fois par la puissance et la longueur de sa voix, ainsi que la richesse de son timbre, en dépit d’un aigu tendu dans les rôles qui exposaient le haut de sa longue tessiture. C’est pourquoi, elle refusa de chanter l’Ariane de Barbe-Bleu, Isolde pourtant proposée par Solti, Brünnhilde que Wolfgang Windgassen voulait chanter avec elle. Notons aussi son excellente Padmâvati, d’Albert Roussel, sous la direction de Jean Martinon (1969, rééditée par la firme Gala).
Pour RCA, elle enregistra Fricka dans le magnifique Die Walküre avec Nilsson, Vickers, Brouwenstein). En 1962, elle interprèta à nouveau Iphigénie à Florence ainsi que plusieurs Medée à Paris, encore un rôle de soprano. En septembre 1962, elle enregistra sa Dalila pour EMI avec Jon Vickers.

Rita Gorr en 1964

Un mois plus tard, elle fit ses ses débuts au Metropolitan. Elle commença à 1.000 $ la représentation et une saison plus tard, ses honoraires passèrent à 1500 $, les plus élevés pour tous les mezzo de la troupe, à l’exception de Simionato qui recevait le même montant que les sopranos vedettes. Les débuts de Gorr furent un triomphe. La voix résonnait librement et les anciens conviennent toujours que certaines de ses performances en tant qu’Amneris et Santuzza sont parmi leurs plus grands souvenirs de ce nouvel âge d’or du chant. Sa cinquième performance a été diffusée et fut l’une des plus grandes performances live d’Aida jamais enregistrées. En quatre saisons, elle chanta au Met pour 36 représentations avec notamment les rôles de Santuzza, Eboli, Azucena et Dalila. Dans son «Sign Off for the Old Met», Paul Jackson consacre plusieurs pages au chef d’orchestre et aux chanteurs (Solti, Price et Bergonzi) et ne tarit pas d’éloges sur la mezzo. En détail, il décrit sa dignité dans le phrasé et le jeu d’acteur, son glorieux si bémol pendant la scène du jugement et sa maîtrise facile de la tessiture meurtrière couronnant la scène avec un la. Il pense que Gorr est une fanfare à elle seule et glisse ensuite une petite phrase un peu moins flatteuse: «elle contourne le haut du terrain de temps en temps.» Probablement peu de gens l’ont remarqué en octobre 1962, alors que nous savons maintenant que c’est le signe prémonitoire d’un effondrement vocal.. 

Rita Gorr dans le rôle de la princesse Eboli
(Don carlos) au Met en 1963

Après ses performances réussies, Gorr a fièrement envoyé des photographies dédiées à ses parents et à sa sœur. L’année suivante, Gorr a surtout chanté des rôles de mezzo (Eboli à Londres et New-York), Amneris (New-York), Ortrud (Londres). Elle ne put s’empêcher de chanter aussi quelques rôles de soprano comme Anita dans un concert new-yorkais de La Navarraise et on se demande pourquoi elle voulait absolument chanter «Dich teure Halle» et une partie du rôle de Sieglinde au Het Festival van Vlaanderen dans sa ville de Gand.

1964 était probablement sa dernière année insouciante. Son agenda montre quelques performances à Paris et dans les plus grands théâtres provinciaux français, le Met à New-York et un dernier retour à La Scala pour le rôle de Brangäne (encore une fois avec Nilsson et Windgassen). Elle a finalement enregistré sa magnifique Charlotte avec Albert Lance pour une nouvelle compagnie, fondée par d’autres chanteurs et en juillet elle enregistra son deuxième récital pour EMI composé d’airs italiens pour mezzo. À ce moment-là, Gorr connaissait sa valeur et ne tarda pas à le montrer. Lors de la répétition générale de Samson et Dalila à Dallas, Mario Del Monaco se présenta dans un costume de cow-boy tout juste acheté; Gorr refusa de continuer s’il ne prenait pas la répétition au sérieux.

Rita Gorr avec Mario Del Monaco (photo de gauche), avec Tebaldi (au centre), et Tebaldi et Uzunov (à droite).

L’année 1965 marque l’apparition de problèmes vocaux. Pendant les 7 premiers mois de 1965, Gorr se produisit en Europe: Werther à Paris, Samson au Liceu (avec Fernandi et le ténor flamand Jan Verbeeck (on prétend que pendant un temps elle eut le béguin pour lui mais il lui préféra une danseuse wallonne), Aida à Strasbourg, Tannhäuser à Paris. En août, elle partit pour les États-Unis où elle chanta une seule représentation d’Ortrud (Lohengrin) à Tanglewood. Ce fut une excellente préparation pour l’enregistrement qui se déroula du 23 au 28 août au Symphony Hall de Boston. Ses co-stars étaient Sándor Kónya, Leontyne Price et William Dooley. Price ne se présenta pas ou n’avait pas appris son rôle et lors des sessions et c’est Lucine Amara qui dut sauver l’enregistrement. On ne sait toujours pas ce qui s’est passé lors de l’enregistrement, mais la voix de Gorr y semble en mauvais état. Les aigus sont en lambeau et elle émet des sons paraissant douloureux. La voix s’est quelque peu récupérée en octobre comme le prouve une bande “live” de Werther lorsqu’elle revint au Koninklijke Vlaamse Opera d’Anvers. À la fin de l’automne, elle retourna au Met qui donnait sa dernière saison dans les anciens locaux. À ce moment-là, il est clair que sa voix était toujours en difficulté et elle ne put pas invoquer le rhume qui avait ravagé les sessions de Lohengrin. «Le son est terne et non infléchi» déclara un critique sur Samson et Dalila. Le directeur général du Met, Rudolf Bing, ne put pas manquer d’entendre les problèmes de Gorr mais ne fut probablement pas trop inquiet car cette même saison, Grace Bumbry faisait ses débuts.

Rita Gorr

De l’ancien Met, Gorr partit en France pour Brangäne à Paris et Charlotte à Marseille. Au printemps, elle chanta une belle série d’Ulrica (Un bal masqué) au Covent Garden de Londres, sans problème particulier en raison d’une tessiture moins haute. En juin 1966, elle revint à Londres pour Eboli (Don carlos), un rôle particulièrement difficile et cette fois, les critiques se montrèrent moins enthousiastes. Opera Magazine nota que “O don fatale« lui fut fatal dans les notes aiguës. À ce moment-là, Rudolf Bing sut définitivement qu’il y avait un problème qui ne pouvait pas être réparé. Pour la saison d’ouverture du nouveau Met au Lincoln Center, il pensa d’abord à Gorr comme à Laura dans La Gioconda mais opta finalement pour Biserka Cvejic. Gorr n’obtint que 4 représentations d’Amneris et le 2 décembre 1966, sa carrière au Met était terminée. Avec Bumbry, Cernei, Cvejic, Dalis, Ludwig, Dunn et d’autres encore, Bing avait le choix et de plus venait d’entamer des négociations avec la nouvelle star italienne Fiorenza Cossotto. Au moment même de ses dernières Aida, l’enregistrement de Lohengrin sortit sur le marché américain. La plupart des critiques furent toujours polis mais ils écrivirent tous que Rita Gorr chantait à plat et hurlait plus ou moins ses notes aiguës. Tout se sachant assez vite dans le milieu du lyrique, en 1967, ses théâtres ne furent plus le Met ou La Scala, mais Bordeaux, Arles, Rouen, Limoges. Ses partenaires n’étaient plus Franco Corelli, Richard Tucker ou Leontyne Price mais Géri Brunin, Tony Poncet, Jean Brazzi, Adrien Legros. En mai 1967, elle donna des concerts à l’Opéra de Gand avec Giuseppe Di Stefano, Berit Lindholm et Renato Capecchi. 

Sa carrière s’essouffla lentement mais elle ne s’arrêta pas pour autant. A la fin des années soixante, début des années soixante-dix, elle se produisit la plupart du temps dans son propre pays ou en France. De temps en temps, elle chanta avec succès à Covent Garden, la seule grande maison qui l’engageait encore, mais toujours pour des rôles à tessiture plutôt basse comme Ulrica. Il faut remarquer que dans ces années de déclin, sa voix n’était pas complètement en ruine, mais était surtout irrégulière; il y eut des mauvais jours mais parfois de glorieux moments.

En 1972, après une absence de vingt-trois ans, elle revint en Flandre et commenca à vivre dans la villa Casa Lyra à Deurle, un village proche de Gand. Elle reçevait de moins en moins de propositions d’engagement. En 1973, une Amneris à l’Opéra de Gand fut un désastre. En conséquence, Bart Lottigiers, le nouveau directeur refusa de l’inviter à nouveau. La santé mentale de son époux, Félicien Lecompte était par ailleurs en déclin depuis des années et il décèda en 1976.

Gorr commença alors à vivre avec une amie, Jocelyne Hourriez. C’est Hourriez qui l’incita à poursuivre sa carrière et même à accepter des rôles moins brillants. Hourriez géra dorénavant jalousement chaque action de la vie et de la carrière de Rita et certains pensent que leur relation fut plus qu’amicale.

Rita Gorr, passé 70 ans, resta présente sur scène. On put l’entendre, dans les années 1990, dans les rôles d’Herodias, Madame de Croissy (Le Dialogues des Carmélites), Marthe (Faust) et Filipyevna (Eugene Onegin). Elle s’imposait encore par son incontestable présence scénique, à son public fidèle comme aux metteurs en scène qui aimaient travailler avec cette artiste inventive.
En 1999, l’Opera d’Anvers l’invita pour une série de représentations de La Dame de Pique pour fêter le 50e anniversaire de ses débuts à Anvers. Fin 2002 elle revint à Anvers pour le rôle de la princesse de Suor Angelica de Puccini. Elle se rendit alors compte que sa carrière était maintenant terminée alors qu’elle souffrait de problèmes cardiaques. Elle parlait de plus en plus de sa retraite et de son retour dans sa bien-aimée ville de Gand. Elle termina définitivement sa carrière avec une dernière comtesse dans sa ville natale en 2007, à l’âge de 81 ans. Pendant une courte période, elle tenta de reprendre une nouvelle vie à Gand mais cette ville moderne devenue totalement flamande n’était plus la ville de sa jeunesse. L’opéra n’y occupe plus la même place et les chanteurs d’opéra à la retraite ne sont plus des célébrités mais simplement des personnes âgées. Madame Hourriez ne se sentait pas non plus chez elle à Gand et le couple déménagea dans la petite ville de Javea (Xabia) sur la Costa Dorada espagnole où Gorr possèdait une villa depuis les années soixante-dix. Madame Hourriez put mieux l’isoler et éviter trop de relations avec la famille flamande de Gorr.

Les adieux à Gand
Sa longévité scénique, exceptionnelle, a duré jusqu’en 2007, année de ses adieux au Vlaamse Oper à Gand dans le rôle de la Comtesse dans La Dame de pique de Tchaïkovsky.
 58 ans après ses débuts sur scène, Rita Gorr décida de rechanter pour le public de Gand, sa ville natale. Pour quatre représentations, elle endossa une dernière fois le costume de la Comtesse dans La Dame de Pique, un rôle qui l’a déjà menée aux quatre coins du monde. Et, ce qui est encore plus étonnant, elle se présenta dans une forme éblouissante. Certes, la voix n’était plus jeune, mais elle était toujours impressionnante de puissance. Elle avait aussi conservé cette autorité qui faisait de Rita Gorr une Dalila, une Ortrud et une Amneris inoubliables. Cette Comtesse fut saluée justement par une ovation interminable.

La fin de vie de Rita Gorr ne fut pas facile. Elle devait se déplacer en fauteuil roulant et vécut ses derniers jours dans une maison de repos “Casa Bon Repos«. Souffrant d’insuffisance cardiaque elle décèda à l’hôpital de Denia le 21 janvier 2012. Elle voulait être enterrée à Gand mais même son dernier souhait ne fut pas exaucé et elle a une simple tombe à Javea.

La tombe de Rita Gorr à Denia

Elle a été faite Commandeur des Arts et Lettres par Maurice Fleuret, le 7 octobre 1984 à l’issue d’un récital où elle était accompagnée par David Abramowitz au piano et Gérard Caussé à l’alto.

La voix de Rita Gorr était remarquable par sa puissance, sa largeur et la phénoménale richesse de son timbre, en dépit d’un aigu tendu dans les rôles qui exposaient le haut de sa longue tessiture. Elle a sans doute eut le tord d’explorer certains rôles de soprano. Avec la noblesse dans le phrasé, elle possédait un legato parfait. Ses splendides notes aiguës furent qualifiées de «Eine Bombenhöhe» par les critiques allemands.  Pour Manu Couvreur, l’auteur de référence pour l’histoire de l’opéra à La Monnaie de Bruxelles: «c’est certainement l’une des plus grandes chanteuses belges, et sans doute l’une des plus grandes mezzos, qui ait jamais existé, non seulement Belge, mais étrangère ». Il ajoute, pour souligner la puissance de la voix de Rita Gorr: « les murs de La Monnaie tremblaient, quand Rita Gorr chantait, c’était extrêmement impressionnant!.»

Rita Gorr laisse derrière elle une discographie foisonnante dont on retiendra un Amnéris survitaminée sous la direction de Georg Solti ainsi qu’une Mère Marie poignante et véhémente sous la direction de Pierre Dervaux.