Erin Wall 1975-2020

Erin Wall fut une soprano lyrique canado-américaine, réputée pour la qualité de sa voix et l’étendue de son répertoire. Elle eut une carrière internationale active de 2001 jusqu’à sa mort prématurée d’un cancer du sein en 2020. 

Née à Calgary, dans la province d’Alberta (Canada), le 4 novembre 1975, de parents américains, tous deux musiciens professionnels, Erin grandit à Vancouver, en Colombie-Britannique, où elle débuta le piano et la flûte. Elle ne commença à chanter qu’en dernière année de lycée, se concentrant à cette époque sur le jazz.  Elle travailla le piano à la Vancouver Academy of Music. Souhaitant apprendre le chant classique, elle postula à l’université de musique où elle fut tout d’abord refusée. Sans se décourager, elle essaya à nouveau l’année suivante et fut admise à la Western Washington University à Bellingham puis à la Shepherd School of Music de l’Université Rice à Houston, au Texas, où elle étudia le chant avec Kathleen Kaun et obtint une maîtrise en musique en 2000. Cette même année, Erin Wall étudia également au Aspen Music Festival et à la Music Academy of the West, où enseignaient Marilyn Horne et Warren Jones. Entrée au Lyric Opera de Chicago en 2001, elle s’y est rapidement imposée comme un talent d’avenir faisant apprécier une voix de soprano lyrique corsée mais agile avec une facilité éblouissante dans les registres aigus. Elle fut lauréate de la bourse d’études Sara Tucker (2002) et du prix Richard Tucker (2004), remis par la Fondation Richard Tucker.

C’est à l’Opéra de Chicago qu’elle fit ses débuts professionnel comme première infirmière dans Street scene de Kurt Weill en 2001. Elle fit une forte impression en septembre 2004 lors de la soirée d’ouverture de la saison en remplaçant au pied levé Karita Mattila dans le rôle de Donna Anna (Don Giovanni). Mark Thomas Ketterson d’Opera News écrivit: «(elle) a chanté glorieusement lançant avec vaillance sa volumineuse voix de soprano à travers les ensembles et parcourant la colorature avec précision et verve.» La revue Chicago Sun Times la décrivit comme «un instrument brillant et flexible». Opera Today exprima un enthousiasme similaire. John von Rhein, alors critique musical du Chicago Tribune, écrivit que «dans le style classique du showbiz, elle est venue, elle a chanté et elle a conquis». Il fit l’éloge de sa voix «large, étincelante dans les aigus et faisant flotter une ligne ravissante et transparente.»

Portraits de Erin Wall

Elle fit partie de la troupe de Chicago de 2001 à 2004 et y revint ensuite régulièrement pour un total de 13 rôles parmi lesquels on peut citer Marguerite (Faust), Freia (Das Rheingold ), Gerhilde (Die Walküre), Pamina (La Flûte enchantée), Fiordiligi (Così fan tutte), Konstanze (Die Entführung aus dem Serail), Helena dans la première à Chicago de A Midsummer Night’s Dream de Britten en 2010, Antonia (Les Contes d’Hoffmann) et Elettra dans Idomeneo

En juillet 2002, elle fit ses débuts internationaux dans le War Requiem de Benjamen Britten avec l’orchestre symphonique de Londres dirigé par Andrew Davis en la cathédrale St Paul. Dotée d’une voix à la fois puissante et théâtrale, au ton chaleureux, Erin Wall capta l’attention internationale du public et des critiques lorsqu’elle atteint en 2003 la finale du prestigieux concours BBC Cardiff Singer of the World Competition tenue au pays de Galles. La France la découvrit en 2005, campant une Fiordiligi volontaire et torturée dans le Così fan tutte que mettait en scène Patrice Chéreau à Aix-en-Provence. 

Elle se produisit ensuite sur les scènes les plus prestigieuses du monde dont l’Opéra National de Paris, le Wiener Staatsoper ou encore le Washington National Opera. Erin Wall élargit aussi son répertoire allant de Mozart à Mahler en passant par Beethoven.

Au Mostly Mozart Festival de New York en 2006, elle attira l’attention d’Alex Ross qui nota que «Erin Wall, une jeune Canadienne, a chanté Bella mia fiamma … Resta, o cara avec grâce et feu, montrant une juste rage évoquant les plus grandes Donna Anna. J’espère que quelqu’un du Met a pris des notes.» 

Au cours de la saison des festivals d’été 2007 elle chanta le rôle de Daphné dans Daphné de Richard Strauss. Elle fut à nouveau Donna Anna au Washington National Opera en octobre /novembre 2007. Elle retournera plus tard à l’Opéra de Santa Fe pour les rôles titres de Arabella de Richard Strauss (2012) et de Vanessa de Samuel Barber (2016). 

Erin Wall sur scène

Le 13 avril 2009, Erin Wall fit ses débuts au Metropolitan Opera de New-York dans le rôle de Donna Anna et fut acclamée par la critique. Elle y chantera par la suite Arabella et Héléna (Le Songe d’une nuit d’été de Britten).

Tout au long de sa carrière, Erin Wall montera sur les scènes les plus prestigieuses du monde et chantera aux côtés de chefs d’orchestre tels que Mariss Jansons, Edward Gardner, Pierre Boulez, Charles Dutoit, Bernard Haitink, Michael Tilson Thomas, Yannick Nézet-Séguin et Sir Andrew Davis avec lequel elle signa un enregistrement de Thaïs (de Massenet) au sujet duquel Davis observa: «Thaïs fut pour elle une véritable étape, car elle a parfaitement dépeint ce personnage extraordinaire qui passe du statut de courtisane à celui de religieuse. Montrer la progression psychologique et émotionnelle du personnage en 2 heures et demie, dans un décor de concert (à Edimbourg), m’a vraiment coupé le souffle.»  Soprano très polyvalente, elle a joué des rôles lyriques variés, allant de Bizet (Micaëla dans Carmen) à Wagner (Freia dans L’or du Rhin) et Stravinsky (Anne Trulove dans La Carrière du libertin). Elle a également joué le rôle-titre dans Susannah, de Carlisle Floyd, Musetta dans La bohème, en plus de jouer dans de nombreux opéras de Mozart, Strauss et Verdi.

Erin Wall dans Don Giovanni (rôle de Donna Anna) avec le ténor Stanislas de Barbeyrac en Don Ottavio, en 2017 (Opéra de San Francisco).

Le 24 juillet 2011, Erin Wall eut pour partenaire le légendaire baryton Ruggero Raimondi lors de l’ouverture du Gran Teatro Nacional, à Lima, au Pérou. Erin Wall fit ses débuts sur le sol canadien en 2012 avec la Compagnie d’Opéra canadienne. Elle joue le rôle de Clémence dans L’amour de loin, de Kaija Saariaho. Elle chante le rôle de Marguerite (Faust), en 2006, et de Violetta (La Traviata), en 2011, avec l’Opéra de Vancouver. Elle est la première à jouer le rôle de Cecilia dans The Inventor, de Bramell Towey.  En 2017 et 2019 elle se produisit dans Peter Grimes de Britten à Bergen, Oslo, Édimbourg et Londres. Elle endossa des rôles majeurs au Festival d’Aix-en-Provence, l’Opéra d’Atlanta, l’Opéra d’Arizona, le Bayerische Staatsoper, l’Opéra de Calgary, la Canadian Opera Company, l’Opéra Den Norske, le Festival d’Edimbourg, La Scala de Milan, l’Opéra de Los Angeles, le Michigan Opera Theatre, l’Opéra du Minnesota, le Théâtre municipal de Santiago, l’Opéra du Pacifique Victoria, l’Opéra de Paris, le Théâtre du Châtelet, le Théâtre an der Wien, l’Opéra de Vancouver et le Wiener Staatsoper. 

Elle collabora aussi au projet Mahler, de l’Orchestre symphonique de San Francisco et de Michael Tilson-Thomas, acclamé par la critique. Il s’agit d’un coffret de 16 disques, lancé entre 2002 et 2009, qui présente les œuvres du compositeur. L’un des sommets de sa courte carrière fut la 8e Symphonie de Mahler dirigée par Pierre Boulez et enregistrée pour Deutsche Grammophon et qui a remporté le prix Grammy du meilleur album classique de 2010. On peut aussi l’entendre dans cette même symphonie sur l’enregistrement de Yannick Nézet-Séguin pour le centenaire de la création américaine de l’œuvre, à Philadelphie. La même année, elle reçut le prix d’excellence des anciens du College of Fine and Performing Arts de l’Université Western Washington.

Bien que la majorité de son travail provienne des répertoires lyriques et symphoniques, Erin Wall a collaboré avec le clarinettiste Kimball Sykes et le pianiste John Kimura Parker  dans Le Pâtre sur le rocher, de Schubert. En 2013, elle a participé, en compagnie de John Hess, à un récital de la Music Totonto’s Discovery Series.

Bien qu’acclamée dans l’opéra, Erin consacra une grande part de son activité aux concerts et aux récitals. On retiendra en particulier un remarquable enregistrement des Quatre Derniers Lieder de Richard Strauss, le War Requiem de Britten, la Neuvième Symphonie de Beethoven et, en particulier, la puissante Huitième Symphonie chorale de Mahler, qui a été captée à plusieurs reprises. Ses récitals reflétèrent son éclectisme allant des lieder et mélodies de Mozart à Britten, en passant par Beethoven, Strauss, Gounod, Wagner, Massenet, Mahler et Barber.

Récital

C’est en janvier 2018 que lui fut diagnostiqué un cancer du sein à un stade très avancé, déjà métastasé, pour lequel elle dut subir quatre mois de chimiothérapie, suivis de deux opérations successives et de cinq semaines de radiothérapie quotidienne. Décidée à se battre, elle tint à maintenir ses nombreux engagements et continua à chanter à travers le monde, tout en jonglant avec ses rendez-vous médicaux. Quelques mois après ce diagnostic, elle courait le marathon de New York. En mai 2019 lors de la tournée de l’Orchestre du Centre National des Arts en Europe, elle chantait Lonely Child de Vivier. Erin Wall était une force de la nature, vocalement et physiquement. «Les gens ont été surpris d’apprendre que je suivais un programme d’exercices physiques tout au long du traitement. Non seulement l’exercice augmente les chances de survie des patients atteints de cancer, mais il est aussi un moyen incroyablement efficace de lutter contre la fatigue et l’épuisement. Bien que certains jours j’aie dû me traîner jusqu’au gymnase […] j’ai continué à avancer. J’ai pu recommencer à courir trois semaines après ma deuxième opération […]. J’ai même terminé le marathon de New-York le 4 novembre 2018, jour de mon 43ème anniversaire. C’était mon marathon le plus lent à ce jour, et un marathon très douloureux, mais je n’allais pas laisser un petit cancer me priver de la chance de participer à une course que j’attendais depuis plus de 10 ans, le nombre d’années qu’il m’a fallu pour obtenir une inscription par tirage au sort ! »

Cette ardeur entière a défini Erin Wall sur scène jusqu’à sa prise de rôle de Chrysothemis dans Elektra de Richard Strauss à la Canadian Opera Company en janvier 2019.

Premier jour de chimiothérapie, le 4 janvier 2018

Avant sa rechute, Erin Wall écrivait: «Je ne suis pas sortie de mon odyssée du cancer comme une femme complètement changée. À bien des égards, la vie est exactement la même; toujours un mélange compliqué de joie et de douleur, d’exaltation et de frustration. Je n’ai pu que rire lorsque, deux semaines après avoir terminé mon traitement, je suis tombée, me suis cassé le bras et dû me faire opérer le lendemain, ce qui porte mon total à trois opérations en quelques mois. Je suis heureuse que ma voix ait survécu à cela et que je puisse continuer à l’utiliser.» Elle monta sur scène le 19 janvier 2020 avec le City of Birmingham Symphony Orchestra dirigé par le chef Mirga Gražinytė-Tyla pour la huitième Symphonie de Mahler, production que la Philharmonie de Paris espérait donner en décembre mais qui fut annulée en raison de la pandémie de coronavirus. Elle chanta pour la dernière fois avec le Mississippi Symphony les Quatre dernier Lieder de Strauss. C’est ainsi quelle quitta la scène, en déclamant les vers crépusculaires d’Im Abendrotdont dont le dernier est «Ist dies etwa der Tod?» («Serait-ce donc la mort?»)

A gauche: Erin Wall dans la 9ème symphonie de Beethoven à Londres, 4 semaines après sa mastectomie et une semaine avant le début de la radiothérapie. A droite: au cours de la 8ème symphonie de Mahler à Rotterdam après 4 cycles de chimiothérapie.
Erin Wall le 31 Août 2018, à la fin de son traitement actif, avec son mari Roberto Mauro et leurs enfants, Michael et Julia.

Même en phase terminale, en 2020, elle était attristée par le fait de ne pas pouvoir remonter sur scène une ultime fois. La chanteuse tweetait à ce sujet le 25 juin: «Encore deux engagements annulés, un repoussé tardivement en 2021; c’est déprimant au-delà de toute mesure.» Erin Wall avait annoncé sa mort prochaine sur son compte Twitter le 29 août 2020: «Jadis, je fus une chanteuse d’opéra. Puis la Covid-19 et un cancer au stade IV ont tout changé. S’il vous plaît, n’utilisez pas le mot bataille pour évoquer ma vie ou ma maladie. Je déteste la phrase perdre la bataille contre le cancer et je reviendrai hanter celui qui l’utilisera pour décrire ma mort.»

Erin Wall est décédé à 44 ans le jeudi 8 octobre 2020 à Mississauga, en Ontario. Elle laissa dans le deuil ses parents, son mari, Roberto Mauro, directeur de la planification artistique à la Canadian Opera Company à Toronto, leurs enfants, Michael et Julia, et sa sœur, Shannon. Le Erin Wall Tribute Fund de la Canadian Opera Company a depuis été créé par sa famille en mémoire de sa vie et pour apporter un soutien vital à l’avenir de l’opéra. 

Elle était une artiste lauréate d’un Grammy Award. On peut l’entendre et la voir sur de nombreux CD et DVD. Outre la vidéo du Così aixois (Erato), sa discographie comprend entre autres un excellent Peter Grimes  dirigé par Edward Gardner (Chandos), un War Requiem par Andris Nelsons (Arthaus), le Stabat Mater de Dvorak avec Mariss Jansons (BR Klassik), Le Messie de Handel avec Andrew Davis (Chandos), chef qui la guide aussi dans ces tristement prémonitoires Quatre derniers lieder de Strauss (ABC Classics).