Alexia Cousin 1979-

Alexia Cousin (1979- )

Pour différentes raisons, j’ai pris le parti de consacrer ce site de biographies exclusivement à des chanteurs et chanteuses remarquables mais aujourd’hui disparus. Alexia Cousin sera une exception, car par bonheur elle vit toujours, mais, pour l’avoir personnellement vue et entendue dans des lieder de Strauss, je n’ai pu résister à la tentation de la faire figurer dans ce panthéon des grandes voix “du passé«, sa carrière étant maintenant arrêtée. Elle fut en effet une magnifique étoile filante de l’art lyrique puisque sa carrière à duré à peine sept années, et qu’elle promettait d’être la grande diva française du XXIème siècle, comme l’ont été dans le passé des Germaine Lubin ou des Emma Calvé, cela avant de mettre brutalement un terme à sa carrière. Devant la rareté des informations concernant cette artiste, le texte qui suit collige largement des documents essentiellement présents sur Internet. J. PETER

Alexia Cousin naquit en 1979 près de Paris, et contrairement à beaucoup d’autres grandes chanteuses, dans une famille non musicienne où l’on n’écoutait pas de musique classique. Très jeune, elle aimait le spectacle, la récitation de poèmes, les feux de la rampe. La jeune Alexia passa même chez Jacques Martin dans l’émission L’école des fans. “Se retrouver ainsi, à chanter devant un micro, c’était magique» dira-t-elle plus tard.
L’école tout court, en revanche, ne sembla pas l’intéresser vraiment et elle décida de commencer l’étude du piano. Suivirent le solfège, la gymnastique, la guitare, la peinture et la danse. Elle n’imaginait pas encore faire de la musique son métier: «Ça me donnait beaucoup trop de plaisir ! La musique, ce ne pouvait pas être un travail

A 14 ans elle ignorait encore tout de l’opéra: «Ma famille n’était ni musicienne ni mélomane, mais j’étudiais le piano. C’est mon professeur qui a trouvé que j’avais une jolie voix et a interrompu un cours pour m’emmener tout droit dans la classe de chant. J’ai commencé à étudier avec un haute-contre, Daniel Delarue, et aujourd’hui encore je vais le consulter. J’avais un énorme avantage, celui de n’avoir aucun repère. Toute petite, j’avais vu Kimera à la télévision, c’est tout. J’ignorais ce qui était facile ou difficile. J’ai passé un bac scientifique, je suis restée trois jours en faculté, et je me suis décidée pour le chant. Avec Daniel Delarue, j’ai appris la technique, la respiration, l’émission, la place du son. Il n’y a pour moi qu’une technique ; après viennent les questions de style.» Elle découvrit ainsi le chant grâce à son professeur de solfège à Aubervilliers. Le chant classique répondait à son désir de démarquer sa personnalité de l’uniformité réglant le monde des adolescents : «Le chant, c’était pour moi une forme de subversion
Elle découvrit le répertoire, les grandes voix, achèta son premier disque: une compilation de Maria Callas, «simplement parce que j’avais entendu prononcer son nom» et elle assista à son premier concert, salle Gaveau: un récital de Gwyneth Jones. «En l’écoutant chanter Wagner, je suis restée clouée à mon siège! J’ai acheté tous ses enregistrements, puis ceux de toutes les grandes wagnériennes.»

Quelques portraits d’Alexia Cousin

Commencent alors de sérieuses études musicales. Alexia travailla quatre heures par jour, au retour du lycée, et renonça à des études en classe préparatoire puis à l’université, avec l’accord et le soutien de sa mère. «Lorsque j’ai commencé à lire des partitions, à me plonger vraiment dans l’histoire de la musique, j’ai éprouvé comme une sorte de folie en pensant à tous ces personnages qui me tendaient les bras. Je ne me lance jamais dans un rôle en tenant compte de ce qu’on peut dire de lui, mais uniquement en fonction de la partition. Si sa tessiture me convient mais s’il ne correspond pas à mon univers, alors, je dis non. Je suis malheureusement trop jeune pour avoir vu sur scène des chanteurs que j’admire, à l’exception de Gwyneth Jones. Elle demeure, pour moi, l’un des derniers témoins d’une époque qui me fait rêver, celle des grands interprètes de Wagner, de Richard Strauss, qui se consument sur scène.»
Elle suivit une formation de chant au Conservatoire National de Région de La Courneuve avec Daniel Delarue qui lui donna «de solides bases techniques. Il a rempli mon sac à dos pour que je puisse maintenant partir à l’aventure.»

1998-2005: une carrière éclair

C’est le 24 février 1998, salle Favart à Paris, que le Concours «Voix Nouvelles» la révèla, à 19 ans. Ce soir-là, à l’Opéra-Comique de Paris, elle se présenta avec l’air d’entrée d’Elvira de Ernani de Verdi, une page ardue, qu’elle maîtrisa, de façon magistrale. Elle obtint un triomphe et dut bisser son air. Ce n’était que la deuxième édition de ce concours qui avait couronné, dix ans auparavant, une certaine Natalie Dessay. Elle raconte: « Beaucoup de directeurs de théâtre français étaient membres du jury ; ils m’ont demandé d’auditionner pour eux. Plusieurs directeurs d’opéra étrangers m’ont aussi contactée, intrigués par la médiatisation qui a suivi le concours. Tous ces gens qui s’agitaient autour de moi, franchement, cela m’est un peu passé au-dessus de la tête. Je n’avais jamais fait un pas sur une scène et les propositions affluaient, aussi bien des petits rôles comme Poussette dans la «Manon» de Massenet que la Salomé de Richard Strauss. Je n’ai jamais eu peur que les choses aillent trop vite, j’ai suivi mon chemin tout naturellement.»

Suivit une tournée de concerts prévue par le Prix: Opéra-Comique – Paris ; Opéra Berlioz – Montpellier ; Théâtre de Caen ; Grand-Théâtre de Tours ; Grand-Théâtre de Limoges ; Angers-Opéra ; Opéra-Théâtre de Besançon ; Opéra-Théâtre d’Avignon et des Pays de Vaucluse ; Esplanade-Opéra – Saint-Etienne; Opéra-Théâtre de Metz ; Château d’Ansouis (Vaucluse).

Alexia dans le rôle de Blanche
de la Force
du Dialogue des
Carmélites de Poulenc

Elle se produisit ensuite en récital à la Scala de Milan et à Paris à l’Opéra Comique. A Dresde, elle donna L’Enfant et les Sortilèges de Ravel en version concert sous la direction de Michel Plasson. En 1999, elle se produisit salle Gaveau et à Grenoble, dans Le Couronnement de Poppée de Monteverdi en version concert dirigée par Marc Minkowski. Puis à Poissy, elle apparut dans le rôle de Diane dans Iphigénie en Tauride de Gluck avec comme partenaires Mireille Delunsch (Iphigénie), Laurent Naouri (Oreste), Yann Beuron (Pylade), Stephen Gadd (Thoas) et Les Musiciens du Louvre, sous la direction de Marc Minkowski. Elle rejoua ce rôle de Diane peu après à La Maison de la Radio, Studio 104, toujours en version concert avec Delunsch, Naouri, Beuron, Keenlyside, Norman-Webb, Alvaro, Kennedy, Delgado-Boge. Au mois de juin elle chanta à Avignon pour le Dialogues des Carmélites (elle est Blanche de la Force) de Poulenc, puis le War Requiem de Benjamen Britten à la Basilique Saint-Denis avec l’Orchestre National de France dirigé par Yutaka Sado. Le 25 juin elle participa au festival de Saint-Denis et donna le 6 août un concert avec Elodie Méchain. En septembre, elle redonna le Dialogue des Carmélite à l’Opéra de Vichy.

Elle ne s’était produite jusque-là qu’en récital ou en versions concerts. Le récital restera pour elle une activité essentielle. « Je donne fréquemment des récitals, ils sont le complément indispensable de la scène. Ils obligent à dire des mots qui vont au coeur des gens. Je travaille beaucoup, mais je ne souhaite pas faire plus de trois productions par an, quatre au maximum. La grosse difficulté de notre métier, c’est le surmenage, l’excès de voyages. Mais je ne m’abîmerai pas la voix. Je me ménage de longues plages de repos. La forêt de Chantilly est proche de chez moi. Je vais y écouter le silence. »

Alexia dans le rôle de Melisande à Genève

C’est à Nantes, les 22, 24, 26 octobre 1999 qu’elle fit ses débuts sur scène, dans un opéra avec décors et mise en scène, dans le rôle d’Iphigenie dans Iphigénie en Tauride. Puis en février 2000, six représentations à Genève comme Melisande dans le Pelléas et Mélisande de Debussy avec José Van Dam et Simon Keenlyside. Elle avait 20 ans et chantait ici son troisième rôle. D’une voix douce, d’un ton posé, la jeune fille sage vous dit son émotion d’aborder ce personnage fascinant aux côtés des monstres sacrés que sont José Van Dam, Simon Keenlyside ou Nadine Denize. Engagée par Renée Auphan, directrice du Grand Théâtre, après une audition, elle n’en est pas encore revenue: «J’étais à mille lieues de penser qu’on me confierait Mélisande. D’ailleurs, j’ai commencé par refuser. Et puis j’ai entrepris de «visiter» Pelléas, comme un monde dans lequel on met du temps à entrer.» Cette même année elle passa aussi à Lyon, puis au théâtre des Champs Elysées pour le Gloria de Poulenc et le Requiem de Fauré avec l’orchestre Philarmonique de Lille et Jean-Claude Casadesus, puis l’Alte Oper de Francfort et au Festival de Dresde pour le Jerusalem de Verdi (Version Concert). Le 14 mai 2000 ce fut un récital à l’Institut Culturel français de Varsovie avec Bertrand Halary au piano dans des oeuvres de Fauré, Duparc, Ravel, Poulenc.

Les 2, 4 et 6 juin 2000 elle incarna Micaëla à Avignon dans Carmen. Cette même année elle chanta encore à Antibes, à Monte-Carlo, au jardin du Luxembourg, au Théâtre Carlo Felice de Gênes où elle fut Hélène dans Jerusalem et à Genève pour Micaëla. Le 29 décembre elle était à Monaco pour le concert de fin de millénaire avec l’Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo dirigé par Marek Janowski dans des oeuvres de Johann et Josef Strauss, Lehar et Offenbach.

Alexia Cousin dans Salomé du Herodiade de Massenet

Pour 2001 on la vit dans un concert pour la Société des droits des artistes, l’ADAMI, puis en mars à Saint-Etienne et à Avignon où elle joua Salomé dans Hérodiade de Massenet avec Béatrice Uria-Monzon, Luca Lombardo et Alain Fondary. «L’engagement d’Alexia Cousin en Salomé emporte tout sur son passage. La voix, la projection, sont de fait exceptionnelles, l’incarnation scénique incandescente. Et ce sont ces qualités même qui, justement, autorisent les plus vives réserves. La beauté de l’artiste, sa rayonnante jeunesse, ce rapport enthousiaste à la scène, l’amènent à “sur-dimensionner” presque constamment un chant déjà plus que généreux de nature et d’une facilité déconcertante. Elle puise sans mesure, bousculant à plusieurs reprises sa ligne de chant, exacerbant l’aigu et ne parvenant pas à stabiliser les piani. Au premier air de Salomé, “il est doux, il est bon”, modulé et contenu, répond un second, “charme des jours passés”, qui semble vouloir repousser les limites humaines. L’artiste, encore une fois, fascine assurément et peut soulever une salle. Pour autant, Alexia Cousin cherche-t-elle à se prouver quelque chose ? Le chemin abordé semble semé d’embûches et, par certains aspects, artificiel, sinon fort dangereux… D’autres s’y sont brisé les ailes !»(José Pons, Opera International, avril 2001, sur la représentation du 4 mars).

Alexia dans le rôle de Desdemone (Otello de Verdi)

En avril 2001 elle donna un récital Ravel, Gluck, Massenet, Strauss avec l’Orchestre National de Lille (Casadesus) à Nice et au théatre des Champs Elysées. En juin, elle fut Desdemone à Nantes dans l’Otello de Verdi.  «À 22 ans, ce soprano en pleine ascension a convaincu par sa voix pleine, soutenue et projetée mais capable de nuances (l’air du saule). Son interprétation du personnage n’est pas effacée et soumise comme à l’accoutumée, mais véhémente et fière comme la fille d’un noble vénitien. Lorsque son mari va trop loin, elle commence par lui tenir tête puis, par amour, cède à l’humiliation et finit par se mettre genoux à terre comme il l’exige » (Elie-Gérard Souquet, Altamusica, 10 juin 2001).

En juin c’est à Saint-Denis qu’elle donna récital de Lieder de Strauss sous la direction de Paavo Järvi. Les 13, 14, 15 septembre 2001 elle chanta à Bruxelles au Palais des Beaux-Arts pour le Poème de l’amour et de la mer de Chausson, et Shéhérazade de Ravel avec l’Orchestre Philharmonique de Liège dirigé par Louis Langrée. Enfin, elle se rendit à Gand puis Anvers en novembre pour Pelléas et Mélisande (rôle de Mélisande).

L’année 2002 commença par un récital au Capitole de Toulouse puis Pelléas et Mélisande à Montpellier. Le 25 février, invitée à la 3ème finale du concours Voix Nouvelles organisé à Radio France, elle chanta un air de Tannhäuser et un air du Semiramide de Rossini . En mars, elle chanta dans Christus de Liszt à Laon et à Fontevraud. Le 28 avril ce fut un concert Richard Strauss au Teatro Carlo Felice de Gênes. Du 30 avril au 18 mai elle pasa à Genève où on lui confia le rôle de la troisième Norne du Crépuscule des Dieux avec l’Orchestre de la Suisse Romande dirigé par Armin Jordan. Toujours à Genève, les 6, 10, 14, 17, 20, 23, 25, 27 juin 2002 elle incarna Tatiana dans Eugène Onéguine de Tchaïkovsky. le 27 septembre, elle participa à un récital Wagner au Théâtre des Champs-Élysées sous la direction de Myun Wung Chung.

Alexia dans le rôle de Juliette à l’opéra Garnier dans “Juliette ou la clef des songes de Martinů

Les 6 , 9, 13, 18, 22, 25, 27 novembre 2002 elle fut Juliette à l’Opéra Garnier dans l’ouvrage Juliette ou la clef des songes, de Bohuslav Martinů, en version française. C’est un ouvrage qui entrait au répertoire. Ecrit en tchèque et créé à Prague en 1938, mais inspiré d’une pièce française de Georges Neveux, il a été traduit en français et donné à la radio en 1962. Le metteur en scène, Richard Jones, aida Alexia Cousin à dessiner une héroïne plus transparente que charnelle, quittant progressivement l’enfance pour un monde plus grave.

Après une nomination pour le titre d’artiste lyrique de l’année aux Victoires de la musique classique avec Mireille Delunsch et Patricia Petibon. elle donna un récital à Liège sur des oeuvres de Magnard, Duparc, Chausson avec l’Orchestre Philharmonique de Liège dirigé par Louis Langrée.

Les 11, 14, 16 et 19 novembre 2003 elle tint le rôle titre de la Traviata à l’Opéra de Lausanne. Suivirent une Symphonie lyrique de Zemlinsky à Bruxelles et à Liège, et le 7 décembre au Châtelet un récital Ravel, St Saëns, Schubert, Kosma, Pfitzner, Rachmaninov, Berg, Tchaikovsky, Jolivet, Turina, Bernstein, Mompou, Rosenthal avec Bertrand Halary au piano. En décembre elle joua dans La mort de Cléopâtre de Berlioz au Alte Oper de Francfort.

Alexia dans le rôle de Violetta dans la Traviata de Verdi à Lausanne en 2003 (avec l’Alfredo de Tracey Welborn)


Les 19, 21 et 22 février 2004 elle donne un récital Fauré, Duparc, Ravel et Chausson à Liège et Bruxelles avec l’Orchestre Philharmonique de Liège dirigé par Louis Langrée. Un enregistrement de mélodies françaises avec orchestre était en projet chez Virgin Classics, a été réalisé avec Louis Langrée, mais n’est jamais sorti.

Roberto Alagna et Alexia Cousin Dans Manon à l’opéra Bastille en 2004

Alexia accepta la prise de rôle en Manon à l’Opéra Bastille de Paris, pour un rôle apprécié des mélomanes français qui ont encore dans les oreilles des interprètes comme Bidu Sayao, Anna Moffo, Beverly Sills, Ileana Cotrubas et plus récemment Angela Gheorghiu, Leontina Vaduva ou, dans la même production, Renée Fleming, c’est-à-dire des voix bien plus “légères” que la sienne. Les représentations eurent lieu les 13, 18, 20, 24, 27 et 30 avril 2004 avec Roberto Alagna dans le rôle de des Grieux. Ce rôle fit polémique. Acclamée par la majorité du public, la critique de la presse ne fut pas bonne. Dans Concert-Classic, Jean-Charles Hoffelé écrit: ” L’autre visage de Manon: Alexia Cousin ose une Manon différente. A la première, Alexia Cousin s’est faite huer et la critique ne s’est pas montrée tendre envers elle. Deux soirées plus tard la tendance s’était inversée, quelques rares huées, et de francs bravos pour la jeune soprano. “Sa Manon est grisante, fascinante, perverse, elle efface le portrait habituel de la jeune fille fragile et perdue par ses désirs, elle commande à son destin dès le second tableau du premier acte. La composition un peu pataude de tout le premier tableau, où Cousin joue la jeune fille de province encore enfant (…), est vite oubliée dès qu’elle règne sur l’alcôve et sur Des Grieux. (…) Sa caractérisation dramatique laissait pantois, tenait le spectateur en haleine. Si tout le I l’avait montrée souffrant de problèmes de passage, les aigus durcis, elle y instilla aussi des diminuendo surprenants, des soufflets rarement entendus, un art prosodique inédit, sans la moindre des minauderies qu’on y entend trop souvent. Le plus admirable dans son chant, outre la caractérisation dramatique pour le moins incendiaire, est bien la clarté de la diction chez une voix si grande. (…) Jusque dans la mort au tableau du Havre elle continua à se montrer volontaire, (…) décidée, consciente du destin qu’elle a choisi. Cette mort ressemblait presque à un suicide.
De mai à juillet 2004, elle participa à une tournée en Angleterre et donna le 3 août 2004 un récital airs d’opéra à l’abbatiale de Paunat en Dordogne et un autre le 28 août à Saint-Michel-de-Crouttes, avec Bertrand Halary au piano (Debussy, Duparc, Wolf, Strauss). Suivit un autre concert à Bratislava pour Shéhérazade de Ravel et le Stabat Mater de Poulenc avec la Philharmonie Slovaque et Stéphane Denève.

Alexia dans l’Aiglon

Le dernier rôle interprété sur scène par Alexia Cousin est celui de L’Aiglon, le rôle-titre de l’opéra écrit en collaboration par Jacques Ibert et Arthur Honegger, une oeuvre rarement donné, sur un livret inspiré par la pièce d’Edmond Rostand (1900), créée par Sarah Bernhardt. Le rôle avait été créé par Fanny Heldy en 1937. Ce fut à marseille les 1,3,6 et 8 octobre 2004.
Il s’agit d’une grande fresque balzacienne (qui évoque les récits de grognards qu’on peut trouver, par exemple, dans le Médecin de Campagne) racontant la jeunesse du Duc de Reichstadt, fils de Napoléon Ier et de Marie-Louise, sa volonté d’émancipation de la tutelle des princes européens, la fascination qu’il a pour l’écrasante figure paternelle et finalement sa mort. Ce rôle, tel qu’il a été interprété par Alexia Cousin, a marqué durablement les spectateurs.

Alexia Cousin dans l’Aiglon à Marseille en 2004

Extraits de critiques : «Alexia Cousin trouve en Franz un autre rôle-clef de sa jeune carrière. Il ne suffit pas de dire que, physiquement, elle est le personnage : elle entre en scène, en uniforme blanc, et l’on croit voir s’animer le portrait peint par Daffinger. Sans jamais forcer sa voix purement lyrique [sic], en la modulant jusqu’au murmure, elle incarne un Aiglon blessé, juste réchauffé par un faible espoir» (M. Parouty, 3 octobre 2004, Les Echos).
«Elle est le duc de Reichstadt par le charme et l’autorité de sa voix comme par la jeunesse et l’intensité de son jeu» (J. Doucelin, 4 octobre 2004, Le Figaro).
«Le rôle du duc de Reichstadt, l’Aiglon, va comme un gant à Alexia Cousin. Elle y est magnifique. Champ et prestance. Elle crache ses éponges mitées avec infiniment d’émotion. Elle est unique
» (L. Décygnes, 6 octobre 2004, Le Canard enchaîné).
«Alexia Cousin sera pour longtemps encore un Aiglon de référence» (Marseille Hebdo).

Extraits d’une interview d’Alexia Cousin avec Jérémie Rousseau diffusée sur France Musique le 16 octobre 2004, avant la diffusion de l’opéra :

Jérémie Rousseau : (…) Vous avez chanté ce rôle-titre de L’Aiglon dans une jolie production de l’Opéra de Marseille qui vient juste de se terminer. Comment avez-vous découvert cet opéra ?
Alexia Cousin : Alors tout d’abord, pardonnez-moi, mais ce n’est pas une « jolie » production ! (rires)
JR(faussement étonné) : Ce n’est pas une jolie production ?
AC : Non, ce n’est pas une « jolie » production, c’est une magnifique production ! (rires) J’ai découvert cet opéra très récemment, je ne connaissais pas du tout L’Aiglon et c’est la proposition de Renée Auphan qui m’a permis de découvrir l’œuvre. J’avoue que j’étais un peu sceptique, au départ.
JR : Pourquoi étiez-vous sceptique ?
AC : Parce que je trouve que le rôle travesti est une vraie difficulté, à l’opéra. J’aimais beaucoup la pièce, que je connaissais, mais je me demandais ce qu’on pouvait y ajouter. Je n’étais pas partante d’emblée et puis, finalement, en découvrant l’œuvre, en travaillant et en dépassant aussi certains a priori, je me suis vraiment passionnée pour elle.
JR : C’est un rôle écrasant. L’opéra est court, il dure moins de deux heures, je crois, mais vous êtes quasiment tout le temps sur scène, ça demande un gros effort.
AC : Oui, c’est vrai. C’est un vrai rôle-titre qui vaut vraiment le coup d’être endossé, à la fois pour le personnage et aussi vocalement : c’est un vrai enrichissement que de jouer cet Aiglon.

JR : C’est la première fois que vous jouiez un rôle travesti ?
AC : Oui, c’est la première fois et je crois qu’il y aura certainement peu d’autres occasions, parce qu’il y a peu de rôles travestis pour sopranos, à l’opéra.
JR : Pour un soprano dramatique comme vous, qui plus est.
AC : Oui.
JR : Pouvez-vous nous dire quelques mots sur ce spectacle ? On a dit que c’était une magnifique production, qui est signée Patrice Caurier et Moshe Leiser, Qu’est-ce que vous voudriez dire aux auditeurs de France Musique qui vont entendre cette retransmission de l’Opéra de Marseille mais qui n’auront pas, bien sûr, l’image, pour expliquer un peu l’atmosphère de cette production d’opéra ?
AC : Evidemment, c’est difficile de parler d’un spectacle. Ce qui est sûr, c’est que le travail a été tellement intense et tellement profond que, au-delà du fait que c’est, bien sûr, toujours dommage de ne pas voir un spectacle, ils entendront notre travail parce que tout est imbriqué et qu’on chante un personnage au sens littéral, c’est-à-dire qu’on le joue en le chantant. Le chant est imprégné de tout ce qui est ressenti, de tout ce qui peut être vu sur scène.
JR : Est-ce que vous vous êtes amusée, avant de chanter ce rôle, à écouter de vieux enregistrements de Sarah Bernhardt, par exemple, ou d’autres comédiens et comédiennes ?
AC : J’ai entendu, oui, un petit extrait de Sarah Bernhardt dans le rôle, effectivement.
JR : Depuis toujours, quasiment, cet Aiglon a été joué par une femme.
AC : Ah oui ! Depuis toujours. Enfin, après, il y a eu des reprises par certains comédiens mais, bien sûr, à la création, c’était une femme qui le jouait. Mais je crois que, finalement, le travesti apporte un trouble qui va bien à ce personnage.

Après le succès de l’Aiglon, ce sera encore quelques concerts. Les 4 et 5 novembre 2004 au Grand Théâtre de Reims; le 19 décembre 2004 à Opéra de Vichy; le 15 novembre à Bruxelles; le 18 janvier 2005 à Lille (Brahms, Wagner, Wolf, Berg); le 4 février à Genève (Lieder de Brahms et les Wesendonck lieder de Wagner).

Fin de carrière

3 mars 2005, un communiqué sur le site de son agent, puis un encart dans un programme du Théâtre des Champs-Élysées, quatre jours plus tard, annoncèrent une nouvelle aussi inhabituelle qu’inattendue: Alexia Cousin «a décidé de mettre fin à sa carrière», à l’aube de ses 26 ans. Cette annonce fut vécue comme une catastrophe par de nombreux mélomanes et amateurs de voix d’exception. Pour toute explications, ces quelques phrases sibyllines qui ont été publiées par son agent: «J’ai pris la décision de mettre un terme à ma carrière artistique. C’est la passion et l’intégrité profonde avec lesquelles j’ai toujours chanté qui orientent aujourd’hui ma vie vers d’autres activités. Je remercie du fond du cœur les personnes qui, de près ou de loin, d’un côté ou de l’autre du rideau, m’ont soutenue dans cette aventure extraordinaire; et en particulier mon agent, Laurent Delage, en qui j’ai pu placer toute ma confiance, et qui m’a assistée avec énergie et perspicacité en toutes circonstances.» Elle n’a jamais donné d’autres détails.

Suite à son départ, elle annula notamment: Léonore de Beethoven au théatre des Champs Elysées,  La voix humaine de Poulenc, en Suède, Manon Lescaut de Puccini en juin 2005, à Vienne (Ozawa/Carsen, Shicoff, un récital au Châtelet (Brahms, Wolf, Wagner), la reprise de Juliette de Martinu à Garnier en février 2006. La rumeur l’annonçait en Rachel à Bastille si Marc Minkowski avait dirigé l’œuvre. Par ailleurs, elle avait finalement renoncé à une Belle Hélène pour la reprise de décembre 2001 au Châtelet, après s’être libérée en annulant un récital à Lagord, prévu en novembre 2001.

Eléments d’explications

Depuis, les témoignages sonores circulent régulièrement sur les réseaux sociaux, donnant lieu à des commentaires où alternent admiration, regrets et incompréhension. Pourquoi avoir décidé ainsi de mettre prématurément terme à une carrière aussi prometteuse? Sur Facebook, Daniel Delarue a décidé de lever une partie du voile. « Pourquoi la chanteuse la plus exceptionnelle de sa génération, celle qui aurait dû devenir une des plus grandes chanteuses du XXIe siècle, pourquoi cette jeune fille que j’ai formée, à qui j’ai tout appris concernant le chant, pour qu’ensuite elle continue de grandir et dépasse le maître, pourquoi tout cela s’est arrêté ? » A travers l’histoire d’un parcours extraordinaire, celui qui fut son professeur de chant de 1994 à 2005 « livre une clef ou deux pour non pas comprendre le pourquoi d’une telle décision, mais pour voir une lucarne s’entrouvrir ». En cause la jalousie, l’aveuglement artistique, les préjugés, la médiocrité de la critique, la cruauté du public… « Si Alexia a tout arrêté le 3 mars 2005, à l’âge de 25 ans, ce n’est certes pas parce que sa voix ne répondait plus. C’est autre chose qui ne répondait plus. Qui répond en général ? Celui ou ceux à qui l’on pose des questions, ceux de qui on attend des retours. Un artiste questionne son public, questionne ceux qu’il aime et questionne son inconscient. Les réponses aux questions ont fait qu’elle a pris la décision irréversible de tout arrêter. Cela, de l’extérieur, peut paraître invraisemblable… ». C’est ainsi que des cendres de la chanteuse consumée par son art, est en train de naître le mythe.

Quelques photos d’Alexia Cousin en scène.Ces attitudes permettent d’imaginer l’engagement physique total qu’elle mettait dans son chant

Daniel Delarue, son fidèle professeur du Conservatoire d’Aubervillier, est sans doute le mieux placé pour nous aider à lever un coin du mystère de cette décision. Voici ce qu’il a publié:

De ci de là, je vois les vidéos d’Alexia Cousin qui circulent, avec des commentaires, la plupart du temps élogieux, sensibles et émouvants, parfois acides et parfois ridicules ou calomnieux.
Depuis onze ans je me tais. Le temps a passé, vite, et il m’a permis de faire mon deuil, d’autant qu’il est peu courant de faire son deuil d’une personne qui est encore vivant
S’il y a une personne au monde qui peut parler d’Alexia Cousin chanteuse, c’est moi. D’août 1994 à mars 2005, il n’y a pas une seule journée où nous n’avons pas été en contact, que ce soit en leçons, en conversations face à face ou téléphoniques, en voyage ensemble pour les concerts et représentations…
Avant qu’elle ne vienne vers moi pour travailler l’art du chant, je l’avais déjà remarquée, car elle était étudiante en piano au conservatoire d’Aubervilliers-La Courneuve, et elle avait été aiguillée par son professeur de formation musicale vers la classe de chant de ma collègue de l’époque. Je l’avais donc écoutée, chantant avec une maturité étonnante le « Non so piu » de Cherubino, dans les Nozze di Figaro de Mozart, à l’âge de 14 ans.
Lors de ce concours, elle avait entendu mes élèves et elle s’était dit que c’est comme cela qu’elle avait envie de chanter.
En juillet 1994, elle suivit un stage de piano à Besançon avec Thierry, mon fidèle pianiste à la classe de chant, et elle se retrouva, lors de ce stage à davantage chanter que jouer du piano. Elle lui parla de son désir de travailler avec moi, et, lors du stage que je donnais en Normandie le mois suivant, il vint avec elle et ce fut le début d’une rencontre unique.

Je compris tout de suite qu’avec Alexia, il ne fallait pas raisonner en se préoccupant de l’âge. Je n’avais pas en face de moi une adolescente de quinze ans. Que ce soit physiquement, intellectuellement, vocalement, elle était hors norme. Ce qui me frappait dès le départ chez elle, c’était la concentration, l’attention, la compréhension immédiate, et la puissance de travail.
La voix n’était pas placée, elle chantait avec de gros sons laryngés, elle avait tout à apprendre. Lors du concert de ce stage, ce qui était étonnant, plus que la voix, c’était la personnalité théâtrale, la « présence ». Elle avait à peine 15 ans et déjà on ne voyait qu’elle. Et quel aplomb. Elle ne semblait avoir peur de rien. Une force émanait d’elle, ce qui intimidait les autres stagiaires, et les rendaient admiratifs, et ce, dès le démarrage.
A partir de cet été 1994, Alexia travailla avec moi sans relâche. J’étais le témoin unique, privilégié, acteur vivant de la transformation, de semaines en semaines. Elle était ignorante du chant puisqu’elle n’avait pas été élevée dans un environnement musical. Je lui faisais découvrir les enregistrements, les vidéos des grands chanteurs du passé, anciens et récents. Elle fut subjuguée par Callas. Et les grandes voix lui parlaient immédiatement. Astrid Varnay, Régine Crespin, Kirsten Flagstad, Birgit Nilsson, Gwyneth Jones… D’ailleurs, le premier récital de chant qu’elle alla écouter fut avec Gwyneth Jones. La grande chanteuse galloise donnait un récital salle Gaveau où elle faisait revivre Malvina Schnorr von Carosfeld. Jones, accompagnée de Graham Johnson, chantant Weber et Wagner, de la Rezia d’Obéron jusqu’à la Liebestod d’Isolde en passant par Senta, Elizabeth ou Elsa, en habitant ses personnages d’une manière incandescente. Alexia ressortit littéralement bouleversée de cette soirée. Elle savait où était sa famille artistique, où étaient ses modèles.
Notre travail portait ses fruits à une vitesse incroyable. Ce que je lui expliquais lors d’une leçon, cela était réalisé, en place, lors de la leçon suivante, digéré à jamais. Sa mémoire phénoménale enregistrait chaque parole, définitivement.
Dès 1996, la voix devenait celle d’un soprano dramatique, avec une ampleur, une puissance, mais aussi une souplesse incroyable.

Notre travail était quasiment quotidien, et elle absorbait la technique, le répertoire, les styles, les langues, dévorant tout ce qu’elle pouvait en partitions, en enregistrements, en lectures.
J’avais entre les mains la plus extraordinaire des élèves qu’il m’ait été donné de rencontrer durant toute ma carrière de professeur. Et j’avais en face de moi la voix et la personnalité la plus incroyable jamais rencontrées.
La somme de talents, réunie chez une même personne, était totalement insolente. Une voix incroyable de richesse harmonique, de beauté de timbre, de puissance, de souplesse, de malléabilité, une musicalité hors-pair, une théâtralité époustouflante, une personnalité incandescente, une présence unique, une beauté physique remarquable, une force de concentration impressionnante, une mémoire phénoménale, une puissance de travail colossale…. C’était un cadeau des Dieux !
Les autres étudiants étaient impressionnés, admiratifs, subjugués par cette jeune fille aussi exceptionnelle. Je ne sentais chez personne de la jalousie ou de l’envie. Elle gardait en plus une modestie, une simplicité totalement sincères. Bien sûr, elle était consciente de sa différence, mais elle était habituée, car dès sa naissance elle était différente des autres enfants
.

La voix était magnifique et … prête. Elle pouvait tout faire, du plus impalpable pianissimo jusqu’à la plénitude du forte sans jamais forcer, pouvant vocaliser avec une vélocité remarquable. (ah ! l’exercice journalier des vocalises d’artistes de Panofka).
Elle dévorait tous les répertoires : français, italien, allemand, russe, espagnol, l’opéra bien sûr, mais aussi la mélodie, le lied qu’elle affectionnait particulièrement, Schumann, Brahms, R Strauss…
En juin elle passa son prix au conservatoire, où elle fut évidemment remarquée. Je savais que dans le petit monde étriqué du chant parisien, elle dérangerait. Les deux membres du jury présents déversèrent leur bile, ne pouvant faire autrement que lui donner ce premier prix, mais bien à contre cœur.
Comment ! Une jeune fille de 18 ans qui chantait avec cette insolence vocale « Divinités du Styx » dans Alceste de Gluck, l’air d’Elvira dans Ernani de Verdi… Même le choix de «Stille Träne» de Schumann et le «Paganini» de Poulenc fut critiqué.
Si j’avais douté un seul instant qu’elle se heurterait dès le départ à l’incompétence, à la frilosité et la jalousie des gens du «métier», cette première confrontation était là pour me le rappeler. Il faudrait se battre contre la médiocrité, et plus l’étoile brille, plus la noirceur se manifeste.
Nous décidâmes de nous faire les dents avec un premier concours de chant, celui de Mâcon, pas trop exposé, créé récemment. Donc en novembre 1997, nous voilà partis dans le Mâconnais.
Elle passe les éliminatoires sans problèmes et se retrouve en finale.
Il n’y avait personne qui était de son niveau, mais une autre voix sortait du lot, un soprano canadien. L’antithèse d’Alexia. Une brune avec un physique que l’on qualifiera de pas facile. Une voix jolie, placide, molle et surtout pas dérangeante.
Elle eut le premier prix d’opéra et Alexia le second prix. En consolation Alexia eut le premier prix de mélodie contemporaine.
C’était totalement injuste et je pense que lors de ce premier concours du 22 novembre 1997, elle ressentit très fort dans le creux de son ventre, dans son corps, dans son âme, cette injustice.
Mais nous continuions de travailler intensément, et je lui ai proposé de l’inscrire au concours « Voix Nouvelles ». C’était la deuxième édition de ce concours. La première avait eu lieu 10 ans plus tôt et avait récompensé une certaine Natalie Dessay.
Elle passe l’éliminatoire régionale, puis la finale régionale. Cela avait lieu aux ateliers Berthier le 18 décembre 1997. Une certaine Thérèse Cedelle était dans la salle et ce fut un des grands chocs de sa vie que de voir et entendre Alexia chanter le « Divinités du Styx ». A peine sortie de scène, Alexia se retrouva en face de Thérèse. Le lendemain elle me consultait pour savoir si elle devait dire oui ou non à la proposition de cette dernière d’entrer dans son agence. Ma réponse fut positive et elle devint une des principales chanteuses de l’agence, avec Natalie Dessay.
Comme cadeau de bienvenue, elle chanta lors d’un récital dans les foyers de la Scala le 14 février 1998 avant la finale Voix Nouvelles.
Elle se retrouva à la demi-finale nationale à l’Opéra-comique avec l’air d’entrée d’Elizabeth de Tannhaüser « Dich teure Halle » et les directeurs de théâtres présents dans le jury, entre autres Raymond Duffaut, furent impressionnés, le mot est faible, par cette si belle jeune fille de 18 ans.
Une rumeur commençait à circuler, une nouvelle Lubin, ou Crespin (selon les goûts) était née. (Lubin, Crespin, Cousin, l’essentiel est que le nom se termine par « in » ).
Donc, avant même la finale, on parlait déjà beaucoup d’elle.
Et le mardi 24 février eut lieu la fameuse soirée.
Ce concours avait lieu grâce au mécénat de France-Télécom, et beaucoup de places avaient été réservées par cette société. Un grand nombre de personnes se pressaient aux portes de la salle Favart et cela posa quelques problèmes d’organisation. Les personnes devant les grilles refusaient de s’écarter pour laisser passer les soi-disant invités, et finalement tout le monde entra, ce qui fit une salle en surnombre avec des grappes humaines partout, dans les loges et allées, donc, dès le départ, une ambiance survoltée.
15 candidats restaient en lice lors de cette finale, sur les 450 inscrits au démarrage, Alexia passait en septième position.
Première surprise, la petite jeune fille inconnue de La Courneuve, encore élève au conservatoire, reçoit une ovation à son entrée en scène ! Simplement, de par sa beauté, sa démarche, son port de tête et ce « magnétisme » qui n’appartient qu’à quelques artistes d’exception. Elle chanta le récit, la cavatine et la cabalette d’Elvira dans Ernani de Verdi « Ernani, involami » ; Ce fut magique et la salle croula dans un délire de bravos à la fin de l’air.
Pendant les délibérations, les « anciennes » lauréates chantèrent et Dessay fit une Lakmé et un « Glitter and be gay » d’anthologie. J’étais avec Alexia et Bernard en fond de scène, cachés du public et Alexia hurla de toutes ses forces des bravos après la prestation de Natalie.

Ensuite résultat ! 6ème prix, 5, 4, 3, 2… Je dis à Alexia, c’est bon, donne-moi tes lunettes et prépare-toi à aller en scène. Elle me dit : « J’attends d’entendre mon nom ». Et nous entendîmes : 1er prix ALEXIA COUSIN.
Nous nous étreignîmes, en restant quelques secondes émus, les deux cœurs battant très fort à l’unisson, ce qui permettra à certains de répandre quelques rumeurs nous concernant…
Elle arriva sur la scène et la salle fut debout à l’ovationner. Raymond Duffaut annonça qu’elle allait bisser l’air d’Ernani. Elle revint deux secondes en coulisses pour me laisser en dépôt provisoire le chèque et le diplôme qu’elle venait de recevoir, me disant que ce n’était pas prévu qu’elle rechante l’air et qu’elle regrettait d’avoir hurlé bravo quelques minutes auparavant, histoire d’avoir la gorge qui gratte un peu .
Mais elle chanta avec encore plus d’abandon et de joie son air, et je ne suis pas près d’oublier lors de sa sortie de scène le regard qu’elle a échangé avec Natalie Dessay qui était en coulisses et qui venait seulement de l’entendre pour la première fois. Cette admiration réciproque, ces deux paires d’yeux brillants d’émotion, de joie et de bonheur, c’était un moment privilégié, la première rencontre entre deux merveilleuses artistes.
Les jours qui suivirent furent assez effervescents.
Voix Nouvelles s’occupait du suivi, voire d’une formation de «perfectionnement» pour les lauréats. Quoi suggérer à Alexia ? Elle chantait mille fois mieux que n’importe qui… Elle passa devant une commission, où elle sut répondre poliment mais fermement à une personnalité du monde musical français, incontournable à l’époque mais qui n’était pas présente au concours et qui l’attaquait sur son répertoire, que cela n’était pas très sérieux de la part d’une professionnelle de critiquer une chanteuse que l’on n’avait jamais entendue !
Voix Nouvelles lui offrit royalement huit leçons chez cette professionnelle incontournable, et la dame ne put qu’admirer la jeune chanteuse dès la première «leçon».
Elle y était allée pour travailler Blanche de la Force, et cela nous réjouissait de savoir que Francis Poulenc détestait la chef de chant en question, étant donné qu’il a dit et écrit qu’elle était nulle et incompétente, notamment en ce qui concerne sa propre musique, à lui, Poulenc. En fait des huit leçons, elle y alla deux fois, et la dame lui dit que c’était parfait.
Le 25 mars, je rencontrai Thérèse Cedelle et nous parlons du répertoire et de l’avenir, proche et lointain. Nous nous sommes entendus tout de suite. Les propositions affluaient de partout, avec des Lady Macbeth, des Amelia, et autres bluettes que nous refusions.
Le 17 mai, Alexia chantait à Dresde le Rossignol dans l’Enfant et les Sortilèges de Ravel, sous la direction de Michel Plasson.
Le 21 juin elle chantait en concert en Avignon, et, bien entendu, les leçons de chant continuaient au conservatoire ou à la maison, avec toujours une grande régularité. Nous avions du pain sur la planche avec les projets qui se profilaient.
J’ai fait refuser des dizaines de rôles, car je jugeais que c’était trop tôt, et surtout : “Nous avions le temps”….
Si j’avais su que tout s’arrêterait à l’âge de 25 ans, j’aurais peut-être dit oui à ces rôles énormes qu’elle n’a jamais chantés. La «légende», entretenue par les jaloux, dit qu’elle a chanté toute jeune des rôles énormes. Le rôle qu’elle a le plus chanté est celui de Mélisande. Elle a débuté en Avignon avec Blanche de la Force, qui, s’il est dramatiquement éprouvant, est vocalement sans danger, puis elle fit toujours chez Raymond Duffaut, Micaëla. Etc, etc…
Le seul rôle wagnérien qu’elle a chanté en scène, c’est la troisième norne dans le Götterdämmerung, à Genève ; 5 mn de chant, à peine.
Tous ces donneurs de leçons, qui sont aigris, jaloux, ont participé à cette énergie négative qu’elle recevait directement dans le ventre. Le venin venait souvent de chanteuses en fin de carrière ou qui ne chantaient plus. Elles auraient sans doute rêvées d’être comme Alexia. Malheureusement, elles n’étaient qu’elles-mêmes, fades, sans talents, moches et aigries.
L’été 1998, elle participait au stage, à Bonsecours, comme chaque année, avec toujours cette simplicité et cette gentillesse avec ses camarades. Le 23 septembre, elle chantait pour l’enterrement de ma grand-mère, le libera me du requiem de Verdi.
La tournée Voix Nouvelles s’effectuait tout au long de l’année et partout c’était des retours magnifiques. Le 27 octobre, elle chantait à Lille dans la salle nouveau Siècle l’air de Thaïs, que l’on trouve sur internet et qui a toujours des commentaires élogieux. C’était pour l’émission de Jacques Chancel « Quatre saisons » et Jean-Claude Casadesus dirigeait.
Elle avait déjà chanté pour la TV Le fameux air d’Ernani chez Jacques Martin, dix jours après voix Nouvelles, et enregistrait un musique au cœur chez Ruggieri, avec la Chanson du Saule de Desdemona, dans Otello de Verdi et l’air d’Agathe « Wie, nahte mir des Schlummer » dans le Freischütz de Weber, ainsi qu’une émission de Duault, filmée au conservatoire.
Cela de l’extérieur pouvait paraître beaucoup. Ce n’était pour le moment que quatre télévisions, quelques concerts avec la tournée, et quelques concerts encore rares.
Elle chanta et enregistra Diane dans Iphigénie en Tauride de Gluck, avec Minkowski. Je me rappelle une réflexion de Jean-Pierre Brossmann, disant que c’était bien la première fois que tout le monde parlait quasiment exclusivement de Diane, après une représentation d’Iphigénie !
Je ne résiste pas à vous livrer d’ailleurs l’hommage que Laurent Naouri a laissé sur internet, quelques temps après l’arrêt de la carrière d’Alexia.
“Arrêtez ! Ecoutez mes décrets éternels.” Trois notes. Ni très aiguës, ni très graves. De quoi passer totalement inaperçue. Diane, le deus ex machina d’Iphigénie en Tauride. Mes premiers concerts avec Alexia. Je dois admettre qu’à chacun d’entre eux, ce n’était pas “Malheureuse Iphigénie” ou “Dieux qui me poursuivez”, ou bien encore “Unis dès la plus tendre enfance” que j’attendais, malgré le talent immense de leurs interprètes. Non, à chaque concert c’étaient ces trois fameuses notes : “Arrêtez !” que je guettais, leur impact sur moi, et aussi sur le public, de façon si directe, palpable. Si jamais l’expression anglaise “showstopper” a signifié quelque chose, c’était bien à cette occasion ! Cette jeune femme de 19 ans à peine en savait au fond plus sur la musique que je n’en saurai jamais. On peut parler de miracle, pour une fois le mot n’est pas galvaudé. J’ai eu par la suite le plaisir de la retrouver, notamment dans Pelléas et Mélisande, rôle qu’elle ne voulait plus chanter alors. Et comment ne pas faire le parallèle entre l’artiste et la petite fille trouvée au bord de l’eau, toutes deux si nimbées de mystère, mais toutes deux aussi finalement peu désireuses de l’entretenir, ce mystère. Il leur colle à la peau comme malgré elles, d’autant plus impénétrables qu’on tente de le percer. Mais il y a peut-être des choses qu’il ne faut pas expliquer, simplement les recevoir comme un beau cadeau dont on ignore la provenance. Elle me manque. »

Angers, Tours, Limoges, Toulouse, Bordeaux, Paris…. La tournée Voix Nouvelles sillonne la France.
En ce qui concerne Iphigénie, c’est Madrid, Amsterdam au Concertgebouw, Paris, et d’autres capitales européennes.
En 1999, elle est toujours au conservatoire.
En juin elle doit partir à Avignon pour cette fameuse Blanche dans les Dialogues. Au conservatoire, je montai une production de ces Dialogues, qu’elle joua et chanta juste avant de partir pour Avignon. C’est dire si Jean-Claude Auvray et Raymond Duffaut trouvèrent la petite débutante prête ! Elle venait de chanter le rôle en scène et en public. Elle fut bouleversante dans cette production et rares sont les interviews de Jean-Claude Auvray où il ne cite pas Alexia. Quant à Raymond Duffaut, à chaque fois que je le croise, il me parle d’Alexia, avec une émotion et une admiration qui restent vives et intactes.
En juin de la même année, elle subjugue tous les participants et spectateurs du Festival de Saint-denis en chantant la partie de soprano dans le magnifique War Requiem de Britten. Seul, l’article du Monde crache du venin, parlant de vibrato sinusoïdal… Pauvre homme !
Elle chanta également au festival de Chartres, accompagnée par le jeune et talentueux Sergio Tiempo, petit protégé de Martha Argerich.
Puis elle chante Iphigénie, cette fois-ci le rôle-titre, à Nantes. Je partage une loge avec ma chère Mady Mesplé, qui fut, elle aussi, très admirative d’Alexia. Elle était à cette époque le professeur de Jean-Sébastien Bou, qui fut un talentueux Oreste dans cette production.
Alexia fut malheureuse pendant les répétitions car, hélas, les metteurs en scène n’étaient pas à la hauteur, mais elle eut du bonheur à chanter ce rôle magnifique.
En janvier 2000, elle part à Genève. Mélisande, entourée de Simon Keenlyside dans Pelléas, José Van Dam dans Golaud, Louis Langrée à la baguette, Moshe Leiser et Patrice Caurier comme metteurs en scène, et le tout chapeauté par cette grande directrice d’opéra que fut Renée Auphan. Elle a tout juste vingt ans !
Il y a un avant et un après Pelléas pour Alexia !
Ce fut un bouleversement total pour elle, de se retrouver avec cette équipe, et de chanter ce rôle, qu’elle redoutait au départ, qu’elle aborda prudemment, puis qu’elle aima intensément.
Pour ma part, j’ai rarement vu une aussi belle production d’opéra que ce Pelléas. Entre la générale et la première Renée Auphan lui donna la permission d’aller chanter l’air d’entrée d’Elizabeth dans Tannhaüser à Lyon, dirigée également par Louis Langrée, pour les victoires de la musique.
L’après Pelléas fut particulier. Elle devait chasser Mélisande de son corps, de son esprit, de son âme. C’est à cette période qu’elle s’est coupée les cheveux; les cheveux de Mélisande…..
Mélisande, cette jeune fille mystérieuse, Debussy, cette musique en miroirs, l’eau terriblement présente… Beaucoup d’éléments symboliques qui pouvaient agir sur une personne aussi sensible, aussi sensitive qu’Alexia.
S’ensuivit un magnifique concert avec Casadesus au Théâtre des Champs-Elysées où Alexia chantait la partie de soprano du Gloria de Poulenc, puis un récital avec l’orchestre Provence-Côte d’Azur au festival d’Antibes.
Et les rôles continuaient, tranquillement.

Gênes, avec Jérusalem de Verdi, dans la version française. Elle eut beaucoup de bonheur à chanter cette Hélène, et les italiens furent électrisés par la «grande voce francese» et le contre-ré concluant la cabalette du second acte les rendaient fous !
Un autre rôle qui a marqué les esprits, les oreilles et les cœurs, c’est celui de Salomé. Celle de Massenet, et non celle de Strauss, que Genève lui avait proposé et que j’ai fait refuser. C’est un de mes regrets car elle pouvait évidemment chanter cette Salomé. Je me disais que ce serait pour plus tard, mais avec elle plus tard n’a jamais existé.
Donc Salomé dans Hérodiade, pour inaugurer la nouvelle salle de l’opéra de Saint Etienne, après l’incendie. Uria-Monzon, Fondary, et Alexia, qui a chanté, joué, habité une Salomé hallucinante. Il y eut une critique dans le figaro totalement insultante pour Béatrice et très détaillée pour Alexia, lui disant d’aller apprendre à chanter avant de revenir hurler sur scène, etc, etc… J’ai failli aller casser la figure à ce critique connu, j’aurais dû….

Un autre papier de journaliste, d’un autre ton, cette fois-ci à Genève, lorsqu’elle chanta d’une manière bouleversante Tatiana dans l’Onéguine de Tchaikovsky. Il lui demandait pourquoi elle donnait tant, car le public d’opéra ne méritait pas une telle torche vivante en scène, qu’elle se consumait merveilleusement, qu’elle habitait le rôle, théâtralement et musicalement avec une telle intensité que peu de gens ne pouvaient, n’avaient la capacité de recevoir autant. Elle répondait invariablement que si une seule personne pouvait recevoir ce qu’elle donnait, alors cela valait le coup.
Elle chanta Desdémone dans l’Otello de Verdi à l’opéra de Nantes. Là-aussi, ce fut une prise de rôle remarquée, composant une Desdémone de caractère, tenant tête à Otello. Elle fut bouleversante, notamment dans le quatrième acte, avec la chanson du Saule, l’Ave maria et la mort.
De nombreux concerts et récitals terminèrent cette année 2001.
Elle fit ses débuts en 2002 à l’Opéra de Paris dans « Juliette où la clef des songes » de Martinù.
Belle production où elle fut remarquable par l’intensité du jeu, l’incarnation du personnage et la puissance de la voix, malgré l’orchestration épaisse de Martinù.
Ensuite il y eu une pause… d’un an, où elle annula tout. Desdémone à Orange entre autres, et bien d’autres engagements.
Elle quitta l’agence Cedelle et prit Laurent Delage pour gérer la suite de sa carrière.
Elle revint de son année sabbatique en octobre 2003 avec Violetta de Traviata, qu’elle chanta à Lausanne, retrouvant pour l’occasion Moshe Leiser et Patrice Caurier. Tous ceux qui ont vu sa Violetta ont été bouleversés par l’intensité du jeu, l’émotion, la puissance dramatique…. Il y eu une tournée en Angleterre avec cette production. Je me souviens d’un soir à Bristol, sous une pluie diluvienne, dans un théâtre qui ressemblait à un cirque à l’ancienne. Les anglais, pourtant réservés, furent conquis et aussi bruyants que des latinos à la fin du spectacle.
En avril 2004, elle chanta à l’Opéra Bastille Manon de Massenet. Elle proposa une Manon à la mesure, où plutôt à la démesure de sa voix. Elle se jeta à corps perdu dans le personnage. J’avais vu cette production auparavant avec la si sage Renée Fleming, qui avait été plutôt fade, ne faisant jamais vivre le personnage, et chantant dans un français approximatif, avec une voix ténue et monocorde.
Alagna était Des Grieux auprès d’Alexia, et c’était difficile de trouver un couple aussi mal assorti. L’une, torche brûlante en scène, et l’autre, bras écartés, face au public…
On a beaucoup glosé sur cette Manon. J’étais à toutes les représentations et à trois d’entre elles, il y a eu quelques agitateurs dans le public. Une quinzaine environ. Mais quinze personnes qui sifflent et huent, ça peut faire du bruit et ça déstabilise le public. A une de ces représentations, j’étais sur scène au moment des saluts, juste au bord, derrière le rideau, caché, mais de la scène, on entend très très bien la salle. Alexia a reçu ces huées dans le ventre et elle a eu très mal. Chaque soir elle se donnait complétement, jusqu’au bord de l’épuisement, comme jamais aucune Manon ne s’est donnée et ne se donnera. Cela vous met dans un état particulier, entre la fatigue des trois heures de spectacle, surtout lorsqu’on se jette à corps perdu dans le personnage, entre l’état émotionnel, l’hypersensibilité, le dédoublement encore présent, et entendre, prendre dans la figure, dans le ventre, ces huées, peu nombreuses mais bruyantes, cela tue en vous l’essence même de ce que vous êtes.
Donc, ces quelques jeunes gens irresponsables ont tué ces trois soirs une deuxième fois Manon, et ils ont touché Alexia au cœur.

C’était terriblement injuste, terriblement scandaleux, et humiliant.
Huer un artiste médiocre, ça ne se fait pas, mais huer une artiste géniale, une femme qui se donne de cette manière, c’est franchement dégueulasse.
Mais chaque soir, elle prenait courageusement son rideau, seule, en dernier…
Cette jeune femme qui venait d’avoir 25 ans, qui était dans les premières années d’une carrière exceptionnelle, qui aurait dû devenir LA chanteuse du XXIème siècle se posait la question du « A quoi bon ! »
Elle continuait les concerts, avec son pianiste Bertrand Halary.
En octobre 2004, elle empoigna le rôle de l’Aiglon de l’opéra d’Ibert et Honegger, à Marseille, chez sa chère Renée Auphan, retrouvant ses metteurs en scène aimés, Moshe Leiser et Patrice Caurier. J’étais en Corse au début des répétitions et je l’avais tous les soirs au téléphone, comme chaque soir depuis le début de sa carrière, et elle désespérait de devenir un homme. « Daniel, je n’arrive pas à être un jeune homme. Mon corps reste celui d’une femme ! »
Et petit à petit, elle devint malgré tout ce jeune homme, ce fils de Napoléon, si fragile et si touchant. Les représentations furent exceptionnelles. Elle fut un Duc de Reichstadt bouleversant de fragilité, d’émotion, de force également. Et nous avions chaque soir devant nous un jeune homme descendu tout droit de la miniature de Perrin.
Et la voix, puissante, solaire, rayonnante. Je dis cela car ce fut son dernier grand rôle, puisque quatre mois plus tard, elle mettait un terme à sa carrière. Elle est partie dans une forme vocale incroyable, contredisant ses détracteurs qui proclament à l’envie qu’elle était à bout de voix.

Si Alexia a tout arrêté le 3 mars 2005, à l’âge de 25 ans, ce n’est certes pas parce que sa voix ne répondait plus. C’est autre chose qui ne répondait plus. Qui répond en général ? Celui ou ceux à qui l’on pose des questions, ceux de qui on attend des retours.
Un artiste questionne son public, questionne ceux qu’il aime et questionne son inconscient.
Les réponses aux questions ont fait qu’elle a pris la décision irréversible de tout arrêter.
Cela, de l’extérieur, peut paraître invraisemblable.
Si vous avez lu attentivement ce que j’ai écrit, je livre une clef ou deux pour non pas comprendre le pourquoi d’une telle décision, mais pour voir une lucarne s’entrouvrir.
Elle a décidé un jour de 2005 que la chanteuse se tairait (se terrait ?) à jamais.
Depuis, je l’ai dit plus haut, j’ai dû faire le deuil de la chanteuse.
Vous pouvez imaginer que ce ne fut pas facile. Elle a bouleversé ma vie de professeur, ma vie d’artiste, ma vie d’homme.
Moi aussi je me suis questionné. Pourquoi ?

Pourquoi la chanteuse la plus exceptionnelle de sa génération, celle qui aurait dû devenir une des plus grandes chanteuses du XXIème siècle, pourquoi cette jeune fille que j’ai formé, à qui j’ai tout appris concernant le chant, pour qu’ensuite elle continue de grandir et dépasse le maître, pourquoi tout cela s’est arrêté !
La calomnie qui l’a touchée est venue parfois jusqu’à moi, puisqu’on a dit qu’elle était mal conseillée, qu’elle était insuffisamment préparée, qu’elle manquait de bases solides, etc…La réponse à ces calomnies est dans les témoignages vidéos où chacun ne peut qu’admirer son chant, sa technique, son phrasé, sa diction, ses nuances, sa musicalité, sa théâtralité, son engagement, son aura, son charisme, sa personnalité, son physique, sa lumière et son mystère.
Et ceux qui ont eu le bonheur de travailler avec elle, chefs, metteurs-en-scène, chanteurs, pianistes, sont unanimes pour louer son talent unique, sa simplicité et sa voix miraculeuse.
Mélisande reste mystérieuse, Alexia reste, elle aussi, mystérieuse.
Pour moi, elle reste une des rencontres majeures de ma vie
. Daniel Delarue

Alexia Cousin: une voix; une actrice

Il existe peu de traces de la voix d’Alexia Cousin, du fait de son manque d’intérêt pour l’enregistrement en studio.
Seuls deux enregistrements « officiels » existent : le rôle de Diane (un air) dans l’édition dirigée par Marc Minkowski d’Iphigénie en Tauride (Archiv Produktion) et un Lied de Schumann publié dans un CD promotionnel du numéro de Classica de février 2000, un enregistrement réalisé live au Festival de Saint-Denis 1999 et de très mauvaise qualité.

Un enregistrement de mélodies françaises avec orchestre était en projet chez Virgin Classics, a été réalisé avec Louis Langrée, mais n’est jamais sorti.

Nous ne savons toutefois pas si c’est du fait d’une opposition personnelle de la part d’Alexia Cousin qui critiquait souvent et sévèrement les «enregistrements nickel, froids, aseptisés. “Ce perfectionnisme technique tue l’esprit vivant de l’opéra. Je préférerais que l’on m’enregistre en live, avec toutes mes imperfections, plutôt que de fabriquer un son artificiel, en mélangeant ma phrase piano d’aujourd’hui avec mon aigu d’hier sous prétexte qu’il était plus beau (…).Si j’arrive à résister à ce mouvement, je serai très heureuse. Pour l’instant [1999], de toute façon, je ne me sens pas en mesure de fixer quelque chose de définitif (…). Mais si je peux imaginer garder des témoignages de moments scéniques exceptionnels, alors je suis prête à tenter le coup.”
Tous ceux qui ont entendu la voix d’Alexia Cousin ou tendent l’oreille en écoutant les deux enregistrements cités auront été frappés à la fois par sa maturité, par son ampleur et par sa jeunesse.
Sur scène, elle donne l’impression d’une Brünnhilde dans le corps d’un enfant. Nul(le) n’aura autant donné l’impression de remplir la salle de l’Opéra Bastille que lors de ses Manon parisiennes. Cette démesure est pourtant estompée par un équilibre évident entre la fraîcheur de la voix et sa maîtrise technique. Cette voix est bien sûr celle d’une femme de 20 ans, au moment de l’enregistrement d’Iphigénie, et de 25 ans lors de sa dernière apparition musicale publique, mais elle était exceptionnellement exempte des défauts naturels souvent présents à cet âge : sa fraîcheur est sans verdeur, ses aigus ne sont pas aigres, la sincérité du timbre ne compromet pas sa justesse.

Bien sûr, une voix aussi atypique et les ambitions affichées inquiètent déjà les mélomanes.

En se moquant des Cassandre, Ivan Alexandre écrit dans Diapason : «A la seconde même, la rumeur galope : trop tôt ! trop tôt ! Les registres ne sont pas unis, le vibrato guette, l’instinct ne fait pas le style, elle court à sa ruine, elle va se tuer. Et quelle arrogance ! Bébé Cousin ne déclare-t-il pas que son modèle, c’est Callas, et son destin, Isolde ? Alerte !» (Juin 1999, p. 17).

A l’inverse, l’enthousiasme et les espoirs sont grands dans celle qu’on considère comme une future grande Falcon ou une future grande soprano dramatique. Certains la comparent à la jeune Régine Crespin, d’autres la voient déjà dans le rôle de Rachel ou dans celui de Valentine (Les Huguenots).

On se réjouit d’avoir découvert une voix hors normes, à la puissance rare, de nos jours. Gérard Mannoni s’enflamme : «Depuis qu’elle a remporté le concours “Voix nouvelles” à l’Opéra de Paris, en 1998, la soprano Alexia Cousin perturbe le monde lyrique. D’abord, elle ressemble plus à Sharon Stone qu’à la Castafiore. Ensuite, elle a une voix immense. On avait perdu l’habitude d’entendre pareil registre à cet âge. Enfin, elle chante ce qu’elle a envie de chanter, sans tenir compte des menaces des sages de la critique. Nous, on trouve qu’elle a raison. Puisqu’elle a des moyens inhabituels, qu’elle s’en serve.». (Elle, août 2004). Pour le baryton Laurent Naouri avec lequel elle a chanté à plusieurs reprises“cette jeune femme de 19 ans à peine en savait au fond plus sur la musique que je n’en saurai jamais. On peut parler de miracle, pour une fois le mot n’est pas galvaudé.” 

Alexia Cousin n’a pas attendu de se retirer à 25 ans pour être une chanteuse “pas comme les autres”, pour se démarquer de ses collègues. Elle fascine. Qui d’autre est parvenu à exprimer une ambition aussi démesurée avec, en même temps, autant de simplicité et sans donner l’impression de se vanter, de se mettre en avant, qu’elle dans ces lignes : 
«Beaucoup de cantatrices ont d’emblée chanté des rôles lourds ou dramatiques. Je suis très étonnée de voir que tant de gens s’inquiètent de ma jeunesse car, en consultant un dictionnaire des interprètes, on voit bien que la plupart des cantatrices ont débuté fort jeunes aussi. Qu’il s’agisse d’italiennes comme Mirella Freni, ou de germaniques comme Leonie Rysanek, elles ont toutes chanté avant vingt-cinq ans, dans de vrais rôles, et sans péril pour leur voix. Je continue à surveiller de très près la fréquence de mes prises de rôle, et le rythme de mon emploi du temps. Pour l’instant, j’y suis parvenue. J’ai dit beaucoup plus souvent “non” que “oui”.».
La même confiante et intelligente attention aux choix de sa carrière scénique apparaît avec évidence dans cette autre citation : «Je dois travailler mes rôles très en profondeur. Et même si mon expérience de vie n’est pas la même que celle d’une quarantenaire, je pense avoir des choses à dire dans ce que je chante».

Quel est le secret de la jeune femme ?
Les exercices techniques, avant tout. «J’adorais les maths pour la concentration intense qu’elles demandent et pour leur rigueur, qui m’a d’ailleurs été utile dans la technique vocale » qu’elle perfectionne avec des suites d’exercices de « piqués, liés, vocalises, arpèges tous les matins» en compagnie de Daniel Delarue. Elle considère que son maître forme sa voix en deux ans.

Alors qu’on l’accusera par la suite, à tort, d’avoir été très imprudente, elle tient un discours plus que précautionneux, à l’orée de sa carrière : «Je risquais de sacrifier [ma voix] dans des airs “monstrueux”, un grand Verdi, par exemple, ou la mort d’Isolde. Si on chante cela chez soi, avec un piano, ce n’est pas grave. Mais s’il faut “passer” l’orchestre, alors là… Tant de voix s’y sont détruites…»
Très consciente des risques vocaux que l’on court en abordant des rôles aussi lourds qu’Aïda, Isolde, Kundry, Turandot ou Léonore, elle analyse ainsi l’évolution de la voix de Maria Callas: «Elle y allait de tout son être, elle poitrinait les graves jusqu’au médium, elle hurlait les aigus (…). Année après année, mois après mois, on peut percevoir la dégradation de sa voix. Cela commence très subtilement. D’abord, un amincissement: la voix commence à bouger dans les piani, puis dans les forte aigus. Tout d’un coup, il y a un trou entre le grave et le bas médium».
Elle avait certes signé pour une Léonore, à seulement 25 ans, mais il s’agissait d’une version concert: elle aurait chanté devant l’orchestre, ce qui limite les problèmes de projection et de fatigue vocale. Quant aux autres rôles dramatiques, elle n’en a chanté que des airs, en récital et en concert.

Son attitude vis-à-vis des risques courus par ses choix de rôles est claire dès le début. Elle les envisage avec une grande confiance, du moins lorsqu’elle déclare, en 1999: «J’ai une confiance très forte dans mon destin, qui m’a été transmise par les gens que j’aime (…). Je n’ai à aucun moment eu peur. Cette intuition, cette confiance sont essentielles pour que ma vie avance dans le bon sens.» A la même époque, un critique écrit: «Il ne faut pas avoir peur pour elle. Il faut se faire peur avec elle.»

Alexia Cousin, imprudente ? Décidément non, en tout cas certainement pas au départ : elle refuse à 23 ans une Lady Macbeth, «un rôle meurtrier», aux Arènes de Vérone.
«J’ai dit non tout de suite, en rigolant. Je le sais très bien : si je chante cela aujourd’hui, je suis finie dans dix ans. Peut-être même avant.».

Wagner, Strauss, les Verdi les plus dramatiques ? «Je dois attendre que ma voix évolue. Quand j’aurai chanté Elektra de Strauss, je me dirai: j’ai accompli quelque chose, je peux même m’arrêter ! Si je chante Isolde, ce sera dans vingt ans, quand ma voix se sera épanouie avec l’âge. Je ne connais personne qui attende ses 40 ans avec autant d’impatience que moi !»
Si elle chante Desdémone, c’est dans le petit théâtre de l’Opéra de Nantes et non à Orange, où elle décide finalement d’annuler sa participation.
Elle est d’autre part consciente de la nécessité de soigner son organe par une hygiène de vie qui la démarque, encore une fois, de celle des gens de son âge dont elle se sentait si différentes, à l’école : «Il faut être bien dans son corps. Dormir son comptant, manger sainement, ne pas fumer ni boire… La soirée un peu alcoolisée jusqu’à 3 heures du matin, c’est rarissime pour moi. La voix est “dans” le corps. Après une nuit blanche, elle est fatiguée.»

En attendant, les spectateurs de ses représentations goûtent avec un grand plaisir les qualités de cette voix sans pareille, dans des rôles toujours complexes, théâtralement, et jamais hors de portée, vocalement : Salomé (Hérodiadede Massenet), Mélisande, Tatiana…
Alexia Cousin, c’est avant tout une forte personnalité, très attachée à la scène et à ses personnages. Dès quatorze ans, à son premier cours de chant, elle se sent des affinités particulièrement fortes avec le page des Noces de Figaro : «Quand j’ai chanté l’air de Chérubin, je haletais comme Chérubin, cet ado un peu boutonneux et amoureux qui se cherche… J’étais Chérubin… Ce fut une révélation ! J’ai compris qu’on pouvait mettre la musique au service d’une expression dramatique. Il y avait les mots, les gestes, mais aussi l’œuvre du compositeur, le soutien de l’orchestre… Le théâtre sublimé par la musique !»

Elle vit sur scène entièrement dans la peau de son personnage. «On prétend qu’il faut conserver 50% de contrôle intellectuel et se laisser aller à 50%. Moi, je me laisse aller ! J’oublie la partition. Je chante et c’est tout.»
La communion avec le public est son moteur. Si c’est le cas de bien des artistes lyriques, elle pousse cette relation à un tel point que ceux qui l’ont vue sur scène s’en souviennent toujours, même lorsque sa performance vocale ne les a pas marqués et même si elle les a marqués négativement.
«C’est l’énergie du public qui me fait fonctionner. Les spectateurs sont ma pile électrique. A moi de donner l’impulsion. Si je sens une réponse, je donne de plus en plus. Cela peut paraître inexplicable, mais c’est très réel : le public est une masse, mais on peut percevoir les individualités. Quand je sors de scène, je peux vous dire où, dans la salle, on a le mieux écouté.»
Ardente défenseuse de ses choix artistiques, son idée motrice est celle de la primauté du texte sur les notes. «Pour moi, il y a un avant-Callas : des gens qui chantent des notes, et un après-Callas : des gens qui chantent en interprétant un personnage.»

Et de regretter une sorte de retour actuel au mauvais jeu d’acteur du chanteur «la main sur le cœur». On a pris le jeu timide d’Alagna en Des Grieux, à la Bastille, pour un étonnement impatienté face au chant inadéquat de sa Manon ; ne peut-on pas plutôt (ou aussi) y déceler la manifestation du contraste existant entre une véritable actrice et un artiste qui est un chanteur, avant tout ? «Devant un public avec lequel une relation immédiate et très forte se vit à chaque seconde, on ne peut pas chanter sans s’engager totalement, physiquement et mentalement. Mes modèles sont ceux qui brûlent sur scène, pas les techniciens d’exception. Je préfère mille fois quelques imperfections mais une grande intensité émotionnelle et artistique.»

C’est peut-être ce qui l’a conduite à accepter le rôle de Manon et ce qui lui a permis de tenir face aux sévères critiques qu’elle a reçu. Le jeu scénique, pour elle, fait accepter un chant qui peut ne pas être à la hauteur de ce que font ses partenaires. Pas de couple plus mal assorti qu’Alagna et Cousin, en somme.
Alexia Cousin n’a pas attendu de se retirer à 25 ans pour être une chanteuse “pas comme les autres”, pour se démarquer de ses collègues. Elle fascine. Qui d’autre est parvenu à exprimer une ambition aussi démesurée avec, en même temps, autant de simplicité et sans donner l’impression de se vanter, de se mettre en avant, qu’elle dans ces lignes :
«Beaucoup de cantatrices ont d’emblée chanté des rôles lourds ou dramatiques. Je suis très étonnée de voir que tant de gens s’inquiètent de ma jeunesse car, en consultant un dictionnaire des interprètes, on voit bien que la plupart des cantatrices ont débuté fort jeunes aussi. Qu’il s’agisse d’italiennes comme Mirella Freni, ou de germaniques comme Leonie Rysanek, elles ont toutes chanté avant vingt-cinq ans, dans de vrais rôles, et sans péril pour leur voix. Je continue à surveiller de très près la fréquence de mes prises de rôle, et le rythme de mon emploi du temps. Pour l’instant, j’y suis parvenue. J’ai dit beaucoup plus souvent “non” que “oui”.».
La même confiante et intelligente attention aux choix de sa carrière scénique apparaît avec évidence dans cette autre citation : «Je dois travailler mes rôles très en profondeur. Et même si mon expérience de vie n’est pas la même que celle d’une quarantenaire, je pense avoir des choses à dire dans ce que je chante».

Alexia Cousin aura tout de même chanté une quinzaine de rôles sur scène (en omettant les opéras en version concert), dont une douzaine de premiers rôles et deux rôles secondaires, en l’espace de cinq ans exactement, soit en moyenne trois prises de rôles par an, un rythme plus qu’honorable !

Quelques témoignages


Frédéric Chaslin : «J’ai dirigé Alexia Cousin dans les Dialogues. Elle avait fait grande impression, tant sur le plan vocal que sur le plan musical. Rien à dire en particulier, c’était une jeune femme très renfermée qui venait aux répétitions et repartait sans un mot de plus que nécessaire».

Christophe Vetter, pour les représentations de Gand en 2001). «Alexia Cousin est une délicate et mystérieuse Mélisande. Les trois [chanteurs, Alexia Cousin, Laurent Naouri, Nicolas Rivencq] ont parfaitement assimilé le style d’interprétation de cette musique unique : leur diction, leur musicalité et leur articulation du texte aux notes sont irréprochables»

José Pons, Opera International, avril 2001, sur la représentation du 4 mars «L’engagement d’Alexia Cousin en Salomé emporte tout sur son passage. La voix, la projection, sont de fait exceptionnelles, l’incarnation scénique incandescente. Et ce sont ces qualités même qui, justement, autorisent les plus vives réserves. La beauté de l’artiste, sa rayonnante jeunesse, ce rapport enthousiaste à la scène, l’amènent à “sur-dimensionner” presque constamment un chant déjà plus que généreux de nature et d’une facilité déconcertante. Elle puise sans mesure, bousculant à plusieurs reprises sa ligne de chant, exacerbant l’aigu et ne parvenant pas à stabiliser les piani. Au premier air de Salomé, “il est doux, il est bon”, modulé et contenu, répond un second, “charme des jours passés”, qui semble vouloir repousser les limites humaines. L’artiste, encore une fois, fascine assurément et peut soulever une salle. Pour autant, Alexia Cousin cherche-t-elle à se prouver quelque chose ? Le chemin abordé semble semé d’embûches et, par certains aspects, artificiel, sinon fort dangereux… D’autres s’y sont brisé les ailes !»

Elie-Gérard Souquet, Altamusica, 10 juin 2001 après Traviata): «À 22 ans, ce soprano en pleine ascension a convaincu par sa voix pleine, soutenue et projetée mais capable de nuances (l’air du saule). Son interprétation du personnage n’est pas effacée et soumise comme à l’accoutumée, mais véhémente et fière comme la fille d’un noble vénitien. Lorsque son mari va trop loin, elle commence par lui tenir tête puis, par amour, cède à l’humiliation et finit par se mettre genoux à terre comme il l’exige »

Gérard Mannoni, Elle, août 2004 :”Elle vient d’être une adorable Manon à la Bastille et sera l’Aiglon de Honegger, à Marseille, à la rentrée.”

Laurent Naouri et Jean-Claude Casadesus ont accepté de participer à la publication de cet hommage à Alexia Cousin:

“Arrêtez ! Ecoutez mes décrets éternels.” Trois notes. Ni très aiguës, ni très graves. De quoi passer totalement inaperçue. Diane, le deus ex machina d’Iphigénie en Tauride. Mes premiers concerts avec Alexia. Je dois admettre qu’à chacun d’entre eux, ce n’était pas “Malheureuse Iphigénie” ou “Dieux qui me poursuivez”, ou bien encore “Unis dès la plus tendre enfance” que j’attendais, malgré le talent immense de leurs interprètes. Non, à chaque concert c’étaient ces trois fameuses notes : “Arrêtez !” que je guettais, leur impact sur moi, et aussi sur le public, de façon si directe, palpable. Si jamais l’expression anglaise “showstopper” a signifié quelque chose, c’était bien à cette occasion ! Cette jeune femme de 19 ans à peine en savait au fond plus sur la musique que je n’en saurai jamais. On peut parler de miracle, pour une fois le mot n’est pas galvaudé.
J’ai eu par la suite le plaisir de la retrouver, notamment dans Pelléas et Mélisande, rôle qu’elle ne voulait plus chanter alors. Et comment ne pas faire le parallèle entre l’artiste et la petite fille trouvée au bord de l’eau, toutes deux si nimbées de mystère, mais toutes deux aussi finalement peu désireuses de l’entretenir, ce mystère. Il leur colle à la peau comme malgré elles, d’autant plus impénétrables qu’on tente de le percer. Mais il y a peut être des choses qu’il ne faut pas expliquer, simplement les recevoir comme un beau cadeau dont on ignore la provenance. Elle me manque.
Laurent NAOURI

J’ai eu le plaisir d’offrir à Alexia Cousin l’une de ses premières émissions télévisées avec Jacques Chancel à Lille où j’ai été à même de découvrir le potentiel extrêmement élevé de cette artiste promise aux plus belles destinées musicales.
Nous avons eu l’occasion de faire plusieurs tournées ensemble où j’ai pu l’accompagner dans des œuvres de Poulenc et de Richard Strauss, notamment, au Théâtre des Champs-Élysées. Je sais les succès qu’elle a remportés à l’Opéra de Paris dans Juliette ou la clef des songes de Martinu ; à l’Opéra de Genève dans Pelléas et Mélisande de Debussy ; à l’Opéra de Marseille dans L’Aiglon de Ibert et Honegger ; pour n’en citer que quelques-uns… Comme tous les admirateurs de son talent, je formule des vœux pour que cette interruption de sa carrière puisse être suivie d’une renaissance qui ne pourra que réjouir tous les mélomanes et amoureux des grandes et belles voix. Ou, en tout état de cause, qu’elle trouve les joies artistiques ou autres qu’elle mérite.
Jean-Claude CASADESUS

Extrait de l’article publié dans Opéra International : «Même si la (courageuse) décision d’Alexia Cousin nous attriste, nous la respectons, bien entendu. Un chapitre se clôt, un nouveau commence, loin de la scène, et nous souhaitons à Alexia beaucoup de bonheur. Mais qui peut prédire l’avenir ? Si donc l’avenir venait à raviver en elle la vocation de la scène, la position de tous ceux qui croient en elle est qu’il serait dommage, compte tenu de son talent unique et du destin exceptionnel qu’elle avait commencé d’accomplir précocement (…) de lui en fermer les portes de façon définitive. Qu’Alexia le sache donc : elle trouvera toujours une porte ouverte chez ceux qui lui sont fidèles (…). »

Extrait d’un article du journal du Wiener Staatsoper, où elle aurait dû faire ses débuts dans Manon Lescaut : «Alexia Cousin hatte offenbar das Gefühl, ihrer von der Oper entfesselten Gefühle nicht mehr Herr zu werden. Deshalb entschloss sie sich zu diesem harten Schnitt. Dafür gebührt ihr unser aller, wenngleich von Trauer begleiteter Respekt. »
[Alexia Cousin avait apparemment le sentiment de n’être plus maîtresse des sentiments déchaînés propres à l’opéra. C’est pourquoi elle s’est décidée à cette dure rupture. Nous devons tous à cette décision le respect, même s’il est accompagné de tristesse.]

Jean-Charles Hoffelé à propos du manon de 2004 à Bastille :
«Sphinx étonnant, véritable sirène, cœur trois fois féminin » se répète Des Grieux avant d’être poussé vers la table fatale du jeu par Manon. A la première, Alexia Cousin s’est faite huée et la critique ne s’est pas montrée tendre envers elle. Deux soirées plus tard la tendance s’était inversée, quelques rares huées, et de francs bravos pour la jeune soprano. Sa Manon est grisante, fascinante, perverse, elle efface le portrait habituel de la jeune fille fragile et perdue par ses désirs, elle commande à son destin dès le second tableau du premier acte. La composition un peu pataude de tout le premier tableau, où Cousin joue la jeune fille de province encore enfant (après tout, elle n’a que seize ans, mais à seize ans on peut objecter que chez une héroïne du temps de l’Abbé Prévost, l’enfance est déjà loin), est vite oublié dès qu’elle règne sur l’alcôve et sur Des Grieux.
On pourra tout objecter techniquement à cette voix immense, mais pour la Bastille cette Manon emplissait tout l’espace, et sa caractérisation dramatique laissait pantois, tenait le spectateur en haleine. Si tout le I l’avait montrée souffrant de problèmes de passage, les aigus durcis, elle y instilla aussi des diminuendo surprenants, des soufflets rarement entendus, un art prosodique inédit, sans la moindre des minauderies qu’on y entend trop souvent. Le plus admirable dans son chant, outre la caractérisation dramatique pour le moins incendiaire, est bien la clarté de la diction chez une voix si grande.

Après la scène de la chambre, construite comme un immense crescendo par Gary Bertini, qui avait lui aussi choisi l’optique grand opéra (et quoi faire d’autre dans une partition pareille à la Bastille), on craignait le pire pour le Cours-la-Reine. Elle y fut assez géniale. Les détracteurs auront beau jeu de remarquer ses sons dans les joues (ce reproche coûta d’ailleurs sa carrière en France à Jennifer Larmore, on rêve, comme si on pouvait se passer d’une Larmore, et lui préférer par exemple Barcelona), son chant stylistiquement inadéquat, sa vision de la gavotte, avec son carpe diem qui semblait danser au bord du gouffre, était celle d’une mante religieuse : il y a deux Manon, la jeune fille fragile et amoureuse puis la courtisane avide d’or. Le Cours-la-Reine la montre à la croisée de ces deux destins, et les moments de regrets envers Des Grieux, lorsqu’elle en rencontre le père, furent simplement bouleversants de justesse psychologique.
A Saint Sulpice, tout fut un peu too much, mais Massenet ne l’a-t-il pas voulu ainsi, lui qui aimait tellement confronter l’église et le péché de chair ? Souvenez vous de Thaïs. A l’Auberge de Transylvanie, tout était dit, Cousin triomphait avant de se faire prendre à son propre piège, et jusque dans la mort au tableau du Havre elle continua à se montrer volontaire, (son « ne me réveille pas ») décidée, consciente du destin qu’elle a choisi. Cette mort ressemblait presque à un suicide. A ses cotés, Alagna, plutôt prudent et couvrant ses aigus, montrait toujours ce style impeccable. Sa voix paraissait petite aux cotés de celle de Cousin, on a connu des Des Grieux plus enflammés (il suffit de se souvenir d’Alfredo Kraus), mais sans doute la composition démesurée de Cousin l’effraya-t-il.

Parmi les seconds rôles le Guillot parlé de Sénéchal demeure une institution, le Lescaut de Ferrari tenait bien son rôle ambigu, le Brétigny grand seigneur de Tréguier fut exemplaire. Mais tous rendaient les armes devant Alain Vernhes, sublime père du chevalier, dont l’exorde durant la scène de Saint Sulpice rappelait la grande époque de l’école de chant français. La production passe partout de Gilbert Delfo, sauvée par les costumes de William Orlandi, remplissait bien son office, laissant Cousin libre de s’approprier sa dramaturgie particulière.
Ceux qui se souviennent des minauderies de Renée Fleming gagneraient à retourner voir le spectacle ne serait-ce que pour Cousin, et même si notre Manon de cœur demeure Leontina Vaduva, idéale pour le volume sonore de l’Opéra Comique, celle de Alexia Cousin nous a conquis, on l’aura compris. Un bémol : il faut qu’elle affermisse sa maîtrise technique, elle possède au fond un Falcon idéal, demain Tosca lui tend les bras, et nombre d’autres emplois aussi pimentés, pas seulement du coté italien, sa Salomé pourrait se révéler hallucinante, mais il lui faudra discipliner son fabuleux instrument, sans quoi sa voix ne résistera pas bien longtemps à une telle pression. En attendant, allez l’écouter et faites vous votre propre opinion.


LE CHANT SOUVERAIN D’ALEXIA COUSIN
Par Eric Dahan — 28 juin 2001 à 01:22
Naguère Mélisande à Genève, Blanche de la Force à Avignon, Iphigénie à Nantes, la voici en début d’après-midi dans les murs de Radio France. Alexia Cousin tourne le dos à la salle déserte, chante pour les musiciens de l’Orchestre national de France et le chef Paavo Järvi qui, ce soir, à la basilique de Saint-Denis, après un programme de lieder de Strauss chantés par elle, dirigera la Septième de Bruckner.
Equilibre. Alexia Cousin tente un pianissimo qui fait fluctuer l’intonation dans les notes graves et hachure légèrement l’émission. Mais il s’agit d’une répétition. Et l’on réalise que c’est la passion de l’excellence qui motive la jeune femme quand elle risque une telle amplitude dynamique, car ses fortissimos n’ont aucun mal à trouer l’orchestre straussien. Une fois trouvé l’équilibre du premier violon, gradués les crescendos des cuivres, sa projection est tout bonnement époustouflante. Cette fusion du mot et du son, cette souplesse racée, ce timbre oscillant entre roideur argent et blancheur vulnérable, évoquent aussitôt le modèle Christa Ludwig. Et l’on réalise qu’Alexia Cousin est au registre lyrique et dramatique ce que Natalie Dessay est au registre colorature, à savoir une vocaliste de stature internationale.
Les musiciens de l’orchestre l’applaudissent, certains lui demandent si elle est d’origine allemande. On songe à Karajan, racontant le choc de sa découverte d’Elizabeth Schwarzkopf, de ce port de tête altier au diapason de l’exigence du chant.
Il faut, pour décrire Alexia Cousin, y ajouter une tension animale, électrisant en profondeur le legato, pour permettre à la note la plus haute de claquer comme un fouet, signe d’un authentique tempérament wagnérien.

A l’instinct. Née le 2 avril 1979 de parents non musiciens, elle a grandi en bordure de Paris, à La Courneuve. On n’en saura pas beaucoup plus («je ne suis pas une intellectuelle, j’agis par instinct»), excepté qu’elle a fait du piano, comme de la danse et du dessin, «pour multiplier les activités extrascolaires». La vocation de pianiste tôt affirmée la conduit au conservatoire d’Aubervilliers où, des années plus tard, un professeur de solfège découvrira sa voix. «J’ai enfin pu ouvrir la porte de cette classe mystérieuse, dont parvenaient les voix surnaturelles qui nous fascinaient tous», confie-t-elle, le regard encore brillant.
Adolescente, elle ne savait même pas ce qu’était l’opéra. Lorsqu’elle réalise qu’il s’agit de théâtre en musique, elle fait le lien avec la petite fille qui montait sur les tables à 4 ans pour faire des numéros, et commence à écouter Callas. «Une chance, car si on ne découvre pas l’opéra avec des interprètes convaincants, on peut être découragé. Avec Callas, la qualité musicale était à la hauteur de l’image médiatique.»
Le vrai choc, ce sera l’un des derniers récitals de Gwyneth Jones, «une torche qui se consume et qui enflamme». Quant à Christa Ludwig, la romantique éprise de nature en parle comme d’un idéal absolu: «Le travail de préparation et de réflexion est colossal, mais quand elle chante, on ne voit rien d’autre qu’une artiste spontanée et entière.»
Sélective. Celle dont le «premier plaisir» fut de chanter les airs de Starmania et des Misérables pour les amis en s’accompagnant au piano («je préfère ça que d’aller me péter les tympans en boîte»), se passionne désormais pour Verdi, Strauss et Wagner. Après avoir remporté le concours Voix nouvelles en 1998, elle refusera de chanter la Comtesse (des Noces de Figaro) et Fiordiligi (de Cosi Fan Tutte): «Je ne peux pas incarner des rôles que je ne comprends pas.»

Hormis Chéreau dont le Ring à Bayreuth reste pour elle la «démonstration du génie, comme capacité à produire un sentiment d’évidence», elle ne rêve pas de metteurs en scène. «La réussite de leurs spectacles ne me permet pas de savoir s’ils m’apprendront des choses dans le cadre d’une collaboration.» Hugues Gall l’a engagée pour 2002 à l’Opéra de Paris, où elle chantera Juliette, dans Juliette ou la clef des songes de Martinu, et Liu dans Turandot de Puccini.
Mais, en attendant, toujours pas de disque à l’horizon. «Je ne suis pas persuadée que mes interprétations soient indispensables, et n’aime pas la façon dont sont faits les disques aujourd’hui. Ils ne donnent qu’une image montée de toutes pièces de la voix d’un chanteur. J’essaie de rester fidèle à des valeurs de générosité et de sincérité.».

Une Interview d’Alexia Cousin par Alain Perroux à propos du rôle de melisande.

Alexia Cousin: – Le texte de Maeterlinck est particulier. Au premier abord, on ne sait s’il s’agit de poésie ou de théâtre. Et je ne m’étais jamais plongée dans la musique de Debussy. Mais une fois qu’on a pris connaissance de Pelléas, on ne peut plus s’en passer. On baigne dans ses harmonies, dans son texte. En ce moment, toute la nuit, je suis engloutie dans Pelléas. Mais j’ai mis beaucoup de temps à savoir ce que j’allais faire de Mélisande. Généralement, quand j’apprends un rôle, je prends plusieurs options interprétatives avant de faire un choix en fonction du chef et du metteur en scène. Là, je n’avais pas trois options à chaque phrase, mais dix, qui remettaient en question toute l’œuvre. S’agissant d’un texte symboliste, il faut constamment se demander où l’on voit un symbole et ce que l’on met derrière.

Personnellement, vers quelle facette du personnage tendez-vous?
– D’emblée, je ne voulais pas faire de Mélisande une oie blanche, petite blonde craintive en train de pleurer dans la forêt. En réalité, elle est menteuse, audacieuse, coquine… Mais je suis allée un peu trop loin dans cette direction. De sorte qu’en ce moment, avec Patrice Caurier et Moshe Leiser, les metteurs en scène, nous retournons au plus près du texte. Nous essayons de rester concrets. Mélisande ne parle que par petites phrases, or il y a une montagne derrière ces petites phrases. Et si elle ne dit presque rien, elle s’exprime quand même: «On dirait que mes mains sont malades aujourd’hui…» Au début, cela me paraissait de la poésie pour de la poésie; en réalité, rien de plus concret: quelques instants plus tard, Mélisande perd son anneau nuptial. On cherche un symbole derrière chaque réplique, alors que c’est aussi simple et profond que cela.

Est-ce un rôle facile à chanter?
– On peut le penser, parce que la partition ne comporte pas de grand air, ni de longues phrases à tenir, ni d’aigus très exposés. Mais en réalité, le rôle de Mélisande nécessite beaucoup de ressources vocales dans la mesure où tout se joue sur les couleurs, sur une façon de dire. Il faut exprimer beaucoup juste avec un mot, une couleur.

Et vos cheveux, est-ce pour incarner Mélisande que vous les avez laissés pousser?
– Oui. Il y a quatre mois, je voulais les couper, mais j’ai appelé le Grand Théâtre par acquit de conscience. On m’a demandé de les laisser pousser.

Vous sentez-vous proche du personnage?
– Personnellement, je ne me sens pas proche de Mélisande, mais je sais que je pourrais la rencontrer. On peut très bien considérer que c’est une fille qui a souffert psychologiquement, qui épouse Golaud parce qu’il est «perdu aussi», puis qui tombe follement amoureuse de Pelléas. C’est une histoire d’amour, une histoire simple.

Interview
Diva à 20 ans
Oubliées, les Castafiore! Les divas d’aujourd’hui ne sont plus ce qu’elles étaient. Alexia Cousin n’est pas seulement douée, elle est aussi jolie et élégante, ce qui n’est pas incompatible avec une voix puissante. Elle s’est lancée dans la carrière à l’âge de 14 ans sans rien connaître du chant. Révélée en 1998 par le concours Voix nouvelles, la manifestation clef qui sélectionne les jeunes talents de l’art lyrique français (elle y a remporté le premier prix), elle ne cesse désormais d’épater les professionnels du genre et d’aligner les contrats. Prudente, elle sait aussi qu’il faut ménager sa voix pour la cultiver longtemps et elle a déjà appris à faire des choix.
Vous n’avez pas 20 ans et vous êtes déjà une diva. Ou en voie de le devenir. On dit que votre agenda est plein jusqu’en 2001…
C’est vrai. Je vais jouer plusieurs rôles merveilleux: après Poppée, à la salle Gaveau, ce sera Diane, dans Iphigénie; Blanche de la Force, dans Dialogues des carmélites, à Avignon; Iphigénie, à Nantes. Freia de L’Or du Rhin, à Montpellier, mon premier rôle wagnérien… Puis Mélisande à Genève, Luisa Miller à Naples, Salomé de Hérodiade à Saint-Etienne, Otello à Nantes; Magda Sorel…
Arrêtons-là! Pour une artiste au début de sa carrière, c’est un vrai conte de fées! Votre voix a été révélée l’an dernier au concours Voix nouvelles. On imagine que ce don vous est venu quand vous étiez petite…
Pas du tout! Pendant toute mon enfance, je n’ai pas reçu la moindre éducation au chant. A la maison, mes parents n’écoutaient pas de musique, surtout pas du classique. Il n’y avait même pas de chaîne hi-fi dans le salon… Moi, je préférais le spectacle, je grimpais sur la table pour réciter des poèmes… A 5 ans, j’ai participé à l’émission de télévision L’Ecole des fans. Se retrouver ainsi, à chanter devant un micro, c’était magique… Puis, à 7 ans, j’ai voulu faire du piano. Sans doute pour m’échapper du carcan scolaire. Chaque jour après la classe, je fonçais à mon cours de danse, puis à mon cours de piano et de solfège… D’habitude, les enfants ne tiennent pas ce rythme, on ne les encourage d’ailleurs pas: trop souvent, l’école méprise les enfants qui cherchent «autre chose». Mais la musique représentait pour moi un autre univers, quelque chose d’essentiel.

Vous songiez à en faire un métier?
Absolument pas! Ça me donnait beaucoup trop de plaisir! La musique, ce ne pouvait pas être un travail! Un jour, au conservatoire d’Aubervilliers, mon prof de solfège m’a conduite à l’étage au- dessus, dans la classe de chant, d’où sortaient ces sons étranges qui m’intriguaient. C’est ainsi que j’ai commencé, à 14 ans. Quand j’ai chanté l’air de Chérubin, je haletais comme Chérubin, cet ado un peu boutonneux et amoureux qui se cherche… J’étais Chérubin… Ce fut une révélation! J’ai compris qu’on pouvait mettre la musique au service d’une expression dramatique! Il y avait les mots, les gestes, mais aussi l’?uvre du compositeur, le soutien de l’orchestre… Le théâtre sublimé par la musique!
Vos deux passions réconciliées…
Oui. Au fil des années, je n’ai pas seulement découvert ma voix. J’ai découvert un monde. J’ai commencé par acheter une compilation de Callas au supermarché, simplement parce que j’avais entendu prononcer son nom. Dans ces extraits, il y avait Carmen, La Traviata… Cela m’a énormément plu, et j’ai couru acheter les intégrales… Puis, je me suis intéressée au bel canto… Je suis ainsi allée de découverte en découverte, guidée par mes émotions. Et je me suis aventurée dans les salles. Mon premier concert, ce fut un récital de Gwyneth Jones à la salle Gaveau. Une très, très grande dame… En l’écoutant chanter Wagner, je suis restée clouée à mon siège! J’ai acheté tous ses enregistrements, puis ceux de toutes les grandes wagnériennes.
Pendant ce temps-là, les autres adolescents écoutaient de la dance et du rap…

J’avais besoin de sensations fortes comme tout le monde, et croyez-moi, dans Wagner, on les trouve immédiatement! Les adolescents pensent que la musique classique est réservée aux vieux… S’ils voulaient simplement ouvrir leurs oreilles, ils s’y retrouveraient autant que dans le hard rock, ou même davantage… Mais souvent, à cet âge-là, on manque de personnalité… On proteste contre l’uniforme mais, en même temps, on se l’impose. On se croit libre, mais on s’enferme dans le conformisme et la passivité. En fait, beaucoup d’adolescents aujourd’hui manquent de passion.
Vous, vous étiez un oiseau rare parmi vos copains?
Ça me plaisait d’être différente des autres! Le chant, c’était pour moi une forme de subversion… J’adorais les maths, pour la concentration intense qu’elles demandent et pour leur rigueur, qui m’a d’ailleurs été utile dans la technique vocale. Les années de lycée ont été très dures: quatre heures de musique chaque jour, après les cours. Pour pouvoir continuer, j’ai renoncé à la prépa et je me suis inscrite à l’université: Villetaneuse, en banlieue nord, une vraie fac des années 70, tout en béton… On attendait le bus devant un café dont la vitrine portait encore l’impact des balles d’une agression… Le troisième jour après la rentrée, j’ai dit à ma mère: «J’arrête!» Elle m’a comprise: «Si le chant, c’est ta vie, alors vas-y!»
Et vous y êtes allée…
Conservatoire, piqués, liés, vocalises, arpèges tous les matins… J’ai eu la chance d’avoir un professeur extraordinaire, Daniel Delarue, qui a su orienter ma fougue de vouloir tout connaître et tout faire. Sans lui, je n’aurais pas su chanter et je n’aurais plus eu de voix deux ans plus tard.

Pourquoi donc?
Parce que je risquais de la sacrifier dans des airs «monstrueux», un grand Verdi par exemple ou la mort d’Isolde. Si on chante cela chez soi, avec un piano, ce n’est pas grave. Mais s’il faut «passer» l’orchestre, alors là… Tant de voix s’y sont détruites… Prenez Callas: entre 1947 et 1957, elle n’a pas perdu sa voix parce qu’elle a minci, comme on l’a dit bêtement, mais parce que, au conservatoire, elle chantait déjà Leonor de Fidelio et que, entre 1946 et 1951, elle a interprété Aïda, Isolde, Kundry, Turandot, des rôles énormes. Elle y allait de tout son être, elle poitrinait les graves jusqu’au médium, elle hurlait les aigus. Elle se donnait à fond et – merci Maria! – cela nous a donné des merveilles, quoique un peu déchaînées. Mais elle s’est bousillée.
Comment savez-vous tout cela?
J’ai appris à écouter. Si on suit les enregistrements de Callas, année après année, mois après mois, on peut percevoir la dégradation de sa voix. Cela commence très subtilement. D’abord, un amincissement: la voix commence à bouger dans les piani, puis dans les forte aigus. Tout d’un coup, il y a un trou entre le grave et le bas médium. Chez celles qui ont mené une carrière frénétique, on observe la même évolution.
Mais on s’en rend compte trop tard.
Oui, c’est bien là le danger! On m’a déjà proposé Lady Macbeth, un rôle «meurtrier», dans un lieu gigantesque, qui plus est: aux arènes de Vérone! Ce serait un plaisir fou: c’est un personnage extrêmement riche, traité magnifiquement par Verdi. Mais j’ai dit non tout de suite, en rigolant. Je le sais très bien: si je chante cela aujourd’hui, je suis finie dans dix ans. Peut-être même avant.

Quels sont les compositeurs qui vous attirent?
Verdi, Wagner, Strauss, Puccini… Ceux-là pourraient me suffire pour toute une vie. Mais, là encore, je dois attendre que ma voix évolue. Quand j’aurai chanté Elektra, de Strauss, je me dirai: j’ai accompli quelque chose, je peux même m’arrêter! Si je chante Isolde, ce sera dans vingt ans, quand ma voix se sera épanouie avec l’âge. Je ne connais personne qui attende ses 40 ans avec autant d’impatience que moi!
Jusqu’à quel âge croyez-vous pouvoir chanter?
Comme une personne, une voix s’enrichit des expériences de la vie. J’imagine, par exemple, qu’avoir des enfants lui donne de la maturité. Une voix prend aussi des rides… La pleine maturité d’une soprano ne s’acquiert que vers 30 ou 40 ans… Prenez Mirella Freni: elle a débuté à 18 ans avec une voix légère, mais elle interprète encore, à plus de 60 ans, des rôles de sopranos dramatiques, parce que sa voix s’est épanouie. Quant à Gwyneth Jones, que j’ai vue récemment à Berlin dans Elektra, elle aussi a plus de 60 ans et elle ne chante pas une note sans la vivre pleinement!
Vous, vous êtes fine, fragile, à l’opposé du stéréotype de la cantatrice…
La voix ne se loge pas dans la graisse! Certains rôles exigent peut-être d’être un peu plus épais… Si je pense à la Comtesse, des Noces de Figaro, je me dis qu’il faudrait que je prenne cinq kilos. Ou alors, il me faudrait une robe volumineuse! Mais pour interpréter Elvira, d’Ernani, qui est un petit oiseau, je me verrais plus mince, plus légère… Vocalement, il n’est point besoin d’être gros pour chanter l’opéra. Il faut simplement une bonne ossature, car, sur scène, pour produire les sons, on a besoin de s’ancrer sur le sol, de trouver une résistance.

Entretenir sa voix, cela signifie pratiquer l’austérité?
Non. Il suffit d’être bien dans son corps. Dormir son comptant, manger sainement, ne pas fumer ni boire… La soirée un peu alcoolisée jusqu’à 3 heures du matin, c’est rarissime pour moi… La voix est «dans» le corps. Après une nuit blanche, elle est fatiguée… Cela dit, certains ténors sont pires que les divas! Ils vont jusqu’à boire de l’eau à 37 degrés avant les concerts… Il ne faut quand même pas exagérer!
Pour la plupart des gens, l’opéra reste un art désuet, réservé à une élite.
Pas du tout! L’opéra est plus que jamais un art moderne! Les gens sont en manque de rêve et de sensations fortes. Eh bien, l’opéra peut leur en donner. Bien sûr, il a ses conventions. Les apartés, par exemple: quand la chanteuse hurle au public quelque chose que son partenaire prétend ne pas entendre, cela peut paraître absurde. Mais, je suis bien placée pour le dire, si on fait l’effort d’entrer dans ce monde-là, on peut y trouver du plaisir. En France, nous souffrons d’une carence grave dans l’éducation musicale. Dans mon école, la musique était obligatoire en sixième et en cinquième – on jouait de la flûte! – et ensuite, elle était reléguée en option. C’est insuffisant! Allez au concert en Italie, vous y verrez de nombreux enfants…
Que ressentez-vous quand vous êtes sur scène?
On prétend qu’il faut conserver 50% de contrôle intellectuel et se laisser aller à 50%. Moi, je me laisse aller! J’oublie la partition. Je chante et… c’est tout. La dernière chose que je me dis avant d’entrer en scène, c’est «articule!». Ensuite, je vis mon personnage. C’est l’énergie du public qui me fait fonctionner. Les spectateurs sont ma pile électrique. A moi de donner l’impulsion. Si je sens une réponse, je donne de plus en plus. Cela peut paraître inexplicable, mais c’est très réel: le public est une masse, mais on peut percevoir les individualités. Quand je sors de scène, je peux vous dire où, dans la salle, on a le mieux écouté.
Quelle liberté vous accordez-vous par rapport au compositeur?
Je me sens son serviteur absolu. Quand je chante Verdi, je rêve de lui téléphoner pour lui demander comment il voulait que l’on chante tel ou tel passage… Dans deux ans, à Strasbourg, je jouerai dans une création, Héloïse et Abélard, d’Amed Essyad. Cette fois, je pourrai vraiment poser des questions au compositeur! Je me demande: «Mais pourquoi a-t-il mis un accent sur cette note?» Alors, je cherche dans le texte, dans les partitions des instruments pour essayer de trouver la clef. J’adore faire ma petite cuisine toute seule. En fait, je reste une autodidacte. Et je déteste l’intellectualisme. Dans le monde lyrique, il y a trop de fausse culture, trop de gens qui ne se remettent pas en question… Je crois qu’il faut chanter avec le c?ur. Mon but, c’est qu’une personne, ne serait-ce qu’une seule, vienne me voir à la fin du concert et me dise: «Pendant ces deux heures et demie, j’ai vécu trente secondes exceptionnelles.»
Et quelle est l’ambition de votre carrière?
Pour moi, il y a un avant-Callas: des gens qui chantent des notes. Et un après- Callas: des gens qui chantent en interprétant un personnage… Cet esprit Callas s’est évanoui: on voit de nouveau le chanteur qui entre côté cour, se place au centre, pose la main sur son coeur, chante son air et s’en va côté jardin… Cela m’excède: comment peut-on encore se comporter ainsi? Nous ne sommes pas seulement des chanteurs… qui chantent! Voilà mon ambition: raviver la «révolution Callas» et contribuer à redonner à l’art lyrique sa dimension dramatique.

On devine que vous n’aimez pas trop les enregistrements…
A présent, on engrange pour la postérité, on veut la perfection. Cela donne des enregistrements nickel, froids, aseptisés… Parfois, la cadence n’a pas été enregistrée le même jour que la mélodie, le contre-ut date d’il y a vingt ans… Ce perfectionnisme technique tue l’esprit vivant de l’opéra. Je préférerais que l’on m’enregistre en live, avec toutes mes imperfections, plutôt que de fabriquer un son artificiel, en mélangeant ma phrase piano d’aujourd’hui avec mon aigu d’hier sous prétexte qu’il était plus beau.
Vous avez conscience d’avoir beaucoup de chance?
Oh oui! Je n’ai aucun mérite, je suis née comme ça, et j’ai eu la chance de découvrir mon don. Mais je crois que nous naissons tous avec un trésor caché. A condition d’avoir du courage et de la confiance en soi, je suis sûre que chacun peut trouver sa propre richesse et apprendre à la cultiver.

Alexia Cousin aujourdhui

Alexia Cousin aujourd’hui devenue professeur de chant

Contrairement à ce que beaucoup avaient espéré, Alexia s’en est tenue à sa décision et n’est plus remonté sur scène. Après avoir mené une vie discrète, à l’écart des commentaires de la presse, elle a ouvert une école de chant que l’on trouve à l’adresse: https://www.alexiacousin.com/

Voici ce qu’elle écrit sur la présentation de son site:

Ma carrière  m’a permis de travailler avec des musiciens exceptionnels, de partager la vision de grands metteurs en scène. Ils m’ont appris énormément. J’ai fait intensément l’expérience des ressources qui sont nécessaires au chanteur lyrique. Toutefois, enseigner le chant nécessite plus qu’une connaissance éprouvée du métier.  J’ai été sollicitée très tôt pour des conseils: ce sont ces demandes réitérées qui, progressivement, ont fait naître ma curiosité puis ma passion pour la transmission, et qui m’ont  conduite à approfondir tous les aspects de l’enseignement du chant. Déjà, au Conservatoire, la question de la pédagogie m’habitait. En assistant aux cours des autres élèves, j’en apprenais autant sur le chant que sur l’art d’enseigner.​ La technique que j’enseigne est l’héritage de mon professeur: Daniel Delarue m’a transmis son art, ses connaissances techniques et son immense culture du chant. Il est l’architecte de ma voix et mon père artistique. J’ai enrichi cette technique de mon expérience et de mes recherches. La technique vocale est universelle, mais  le corps, la voix et la personnalité d’un chanteur sont uniques. Le chanteur est l’instrumentiste de son corps-instrument.  Ma pédagogie s’appuie sur une connaissance approfondie des mécanismes de la production vocale, de la posture et des techniques du mouvement. Elle permet d’optimiser le potentiel physique et artistique du chanteur. Le seul et unique but de la maîtrise technique reste la réalisation artistique:  les moyens pour restituer la volonté du compositeur, la liberté de l’expression musicale et dramatique, l’incarnation d’un personnage à l’opéra, l’évocation sonore du poème au récital… Le processus qui permet à une personnalité vocale de se révéler à elle-même doit être conduit avec justesse et clairvoyance, avec exigence et bienveillance. J’ai fait un jour le choix de m’y consacrer. C’est une gageure, une immense responsabilité et une joie de chaque instant.

Mes cours s’adressent aux étudiants de tous niveaux, jeunes débutants (après la mue) à pré-professionnels, aux profils atypiques motivés et aux professionnels. La musique est un art particulièrement exigeant. Quel que soit votre niveau, il s’agit de conduire avec passion un travail approfondi: dilettantes, s’abstenir !Je fais travailler tout le répertoire lyrique (l’opéra, la mélodie et le lied, l’oratorio) et toutes les tessitures vocales. Dans un objectif musical et technique défini, nous choisissons en concertation les œuvres à travailler.

Cours Débutants:Acquisition du geste vocal de base. Construction de la voix et du répertoire. 

Perfectionnement: Approfondissement technique et stylistique, préparation scénique. Etude de rôles ou programmes de récitals.

Les cours sont hebdomadaires ou en sessions autour d’un rôle ou d’un cycle de lieder par exemple.

Coaching d’Artistes

Je travaille aussi – en toute confidentialité lorsqu’ils le souhaitent- avec des artistes en carrière qui ont besoin de conseils, de remettre leur technique sur le métier, d’adapter leur répertoire à l’évolution de leur voix ou d’échanger à propos de l’interprétation d’un rôle. 

Duo Pianiste/Chanteur

Avec Myriam Hammoutène, pianiste et pédagogue (www.pianisme.com), nous faisons travailler des duos (déjà constitués ou couplés par affinités musicales) autour d’un cycle de mélodies/lieder ou d’une thématique. Il s’agit de permettre la restitution d’une idée musicale commune par un travail “phrase dans la phrase“.

Tous les cours sont accompagnés par un pianiste-chef de chant. Ils ont lieu à La Courneuve (Métro Ligne 7- Place du 8 mai 1945). Un cours d’une heure coûte 80 euros (55 euros si vous venez avec votre pianiste) Des forfaits sont possibles. Elle organise également des stages de perfectionnement.

Leave a Comment

Your email address will not be published.