Rosanna Carteri 1930-2020

Rosanna Carteri était une soprano lyrique italienne renommée pour sa voix et son élégance en scène. Eclectique et très musicale elle fut l’une des soprano les plus douées de sa génération. Principalement active dans les années 1950 et 1960, elle mit fin prématurément à sa carrière, à seulement 36 ans, pour se consacrer à sa famille.

Rosanna naquit le 14 décembre 1930 à Vérone. Après que sa mère lui enseigna les bases du chant, elle étudia à Vérone avec Ferrucio Cusitani, le chef de choeur des Arènes, avec lequel Maria Callas travailla certains de ses premiers rôles, dont son Isolde. Elle eut l’occasion de se produire en concert dès l’âge de 12 ans.  En 1948, elle gagna un prix lors d’un concours organisé par la RAI et commença sa carrière professionnelle un an plus tard, aux thermes de Carcalla, dans le rôle d’Elsa de Lohengrin.

Quelques rôles de Rosanna Carteri

Le 24 février 1951, alors seulement âgée de 21 ans, elle fit ses débuts à La Scala de Milan dans le rôle-titre de Cecchina, o la buona figliola de Niccolò Piccini, dans une mise en scène d’un jeune homme promis à un bel avenir, Giorgio Strehler, puis l’année suivante dans une création contemporaine, Proserpina e lo Straniero du compositeur argentin Juan José Castro, encore avec Strehler, suivie quelques mois plus tard par la Nannetta de Falstaff dans une distribution exceptionnelle (Stabile, Tebaldi, Valetti, Elmo, de Sabata…). Un an plus tard, elle se fit remarquer pour son interprétation de Desdemona dans Otello sous la direction de Wilhelm Furtwängler. Carteri débuta au Festival de Salzbourg en 1952 avec ce même rôle de Desdemona, face à l’Otello de Ramon Vinay et sous la direction de Mario Rossi. 

Rosanna dans le rôle de Mimi (La bohème de Puccini)

Elle fit ses débuts aux Etas-Unis en 1954, à San Francisco, en Mimi de La Bohème (rôle qu’elle reprendra à Vérone pour ses débuts aux Arènes en 1958). Au cours de ses deux saisons à San Francisco, elle incarna Susanna, Zerlina, Micaëla (Carmen), Manon (de Massenet), Marguerite (Faust) et Donna Gabriella dans Hôtellerie portugaise de Cherubini.  En 1954, au Lyric Opera de Chicago, elle chanta Mimi puis Marguerite l’année suivante. Elle débuta avec Tosca à Londres en 1960 et avec Violetta de La Traviata à Paris en 1961. 

Elle participa à plusieurs créations parmi lesquelles Ifigenia (en concert à l’Auditorium de la RAI de Turin en 1950, puis en création scénique au Teatro Comunale de Florence en 1951) et Calzare d’argento (Teatro alla Scala, 1961) tous deux d’Ildebrando Pizzetti, Il mercante di Venezia de Mario Castelnuovo-Tedesco (Maggio Musicale Fiorentino, 1961), Il linguaggio dei fior de Renzo Rossellini (Piccola Scala, 1963), Proserpine e lo straniero de Juan José Castro en 1952. Elle participa également, en 1956, à la résurrection du Don Giovanni Tenorio o sia Il convitato di pietra… de Giuseppe Gazzaniga (un ouvrage créé à Venise en  février 1787, cinq mois avant que Mozart ne commence la composition de son chef-d’œuvre). Elle participaégalement à la première de l’Opéra d’Aran de Gilbert Bécaud.

Gilbert Bécaud, Margherita Wallman, Rosanna Carteri, et Serge Baudo à la première de l’Opéra d’Aran

Célébrée pour son élégance, sa technique impeccable et sa présence scénique, Carteri a chanté un répertoire comprenant Desdemona, Violetta, Alice Ford, Liù, Magda dans La Rondine, Blanche dans Le Dialogues des Carmélites et Mathilde dans Guillaume Tell. Son soprano lyrique qui pouvait aisément titiller le registre de colorature lui a permis de s’attaquer à des oeuvres de bel canto telles que La Donna del Lago, I Capuleti e I Montecchi et Linda di Chamounix. Son don pour les parties dramatiques l’a, par ailleurs, rendue inoubliable en Euridice de Gluck et Natasha Rostova dans la première européenne de Guerre et Paix de Prokofiev.

Le Gloria de Françis Poulenc

 

Parallèlement à son activité scénique, elle réalisa quelques enregistrements pour la compagnie italienne Cetra: la version italienne de Guillaume Tell, La Bohème et Suor Angelica. Elle fut également la Violetta de Pierre Monteux pour RCA aux côtés de Cesare Valletti et Leonard Warren. Elle enregistra L’Elisir d’Amore et Falstaff avec Tullio Serafin, des extraits de Roméo et Juliette avec Nicolaï Gedda sous la direction d’Alain Lombard et le Requiem allemand de Brahms (en italien) avec Bruno Walter. À la demande du compositeur Francis Poulenc, Carteri chanta son Gloria au Théâtre des Champs-Elysées pour la première française de l’oeuvre, en 1961, sous la direction de Georges Prêtre et l’Orchestre National de France. L’ouvrage sera enregistré avec les mêmes protagonistes nous laissant une performance dans laquelle Carteri n’a jamais été surpassée.  Elle enregistra également un magnifique album de duos d’amour avec Giuseppe Di Stefano.

Rosanna Carteri

Sa remarquable beauté associée à une voix d’exception lui ouvrit de nombreuses propositions d’opéras filmés pour la RAI (productions malheureusement gâchées par leurs mauvaises synchronisations entre les images et le son): Le Nozze di Figaro, La Traviata, Otello (avec Mario del Monaco), Falstaff, La Rondine, Manon. Elle refusa une proposition de la Paramount d’arrêter la scène pour faire exclusivement du cinéma. Au sommet de sa carrière, Carteri a chanté face aux plus grandes stars de son époque; elle était Liú pour Turandot de Birgit Nilsson, Zerlina pour Don Giovanni de Cesare Siepi, Silvia pour Zanetto de Giulietta Simionato, Marguerite pour Faust de Jussi Bjoerling et Nannetta pour le Falstaff de Mariano Stabile et l’Alice de Renata Tebaldi. Carteri était très appréciée des meilleurs metteurs en scène et chefs d’orchestre en Europe, dont Giorgio Strehler, Margherita Wallman, Tullio Serafin, Carlo Maria Giulini, Herbert von Karajan, Victor de Sabata et Artur Rodzinski.

La Une de l’hebdomadaire OGGI pour
le mariage de Rosanna Carteri
avec Franco Grosoli

Rosanna épousa en 1959 l’industriel Padouan Franco Grosoli.Ils eurent deux enfants, une fille et un garçon. La famille déménagea d’Italie pour la Principauté de Monaco dans les années 1970 pour protéger les enfants contre les enlèvements qui sévissaient à l’époque dans la péninsule, visant particulièrement les familles d’industriels à des fins d’extorsion.

En 1966, à seulement 36 ans et en pleine possession de ses moyens, Rosanna Carteri abandonna la scène, déclarant vouloir se consacrer à sa famille. Depuis plusieurs années, elle ne chantait d’ailleurs plus guère qu’en Italie. Elle reviendra fugitivement sur cet adieu en 1971 pour quelques rares apparitions, dont la dernière fois, le 5 novembre, pour un gala au profit de l’UNICEF, donné au Palazzo dello Sport de Turin, à l’occasion duquel elle chante un extrait de La Traviata.

Rosanna Carteri s’est éteinte le dimanche 25 octobre 2020 à Monaco où elle résidait depuis de nombreuses années. Elle avait 89 ans. Réagissant à la nouvelle se son décès, Jean-Louis Grinda, le directeur de l’Opéra de Monte-Carlo et des Chorégies d’Orange, écrivit sur Facebook: «Une grande artiste et une femme aussi charmante que modeste. A 36 ans, elle fit le choix d’abandonner la carrière pour ne plus être séparée de ses enfants.» Il est intéressant de remarquer que Rosanna Carteri ne fut pas la seule parmi les chanteuses à avoir choisi de mettre fin prématurément à sa carrière. D’autres ont aussi ont préféré la liberté, la vie, aux tourments, sacrifices et contraintes d’une carrière plus longue. On pense naturellement à Anita Carquetti (1931-2014), qui arrêta sa carrière au bout de seulement 10 années de succès, après avoir été considérée comme la nouvelle Callas. On peut aussi évoquer Alexia Cousin qui se retira brutalement à l’orée d’une des plus brillantes carrières, pour des raisons sans doute semblables.

Il n’était pas rare de voir le visage de Rosanna Carteri à la une des journaux et des hebdomadaires. Aller au-delà des frontières de l’opéra impose un prix et des contraintes qu’elle ne voulut pas assumer.
Biographie de Rosanna Carteri par Paolo Paodan

Celle que l’on appelait “la Carteri” disposait d’une belle voix lyrique, à la limite du spinto, au timbre pulpeux et sombre. Elle était appréciée du public, mais devait se confronter à des monstres sacrés tels que Callas et Tebaldi (ce qui explique peut-être la facilité avec laquelle elle aura accepté de chanter des créations mondiales sans lendemain, et peut-être en partie son retrait précoce). Ses interprétations étaient empreintes de reflets véristes (comme chez beaucoup de ses contemporaines) ce qui lui permettait d’apporter davantage de profondeur à des rôles parfois confiés à des interprètes un peu pâles, comme on peut le voir dans ce magnifique air de Micaela au français presque parfait, où la fiancée de Don José n’est plus l’oie blanche qu’elle est trop souvent. 

Rosanna Carteri

Puccini deviendra en effet le terrain de prédilection d’une soprano lyrique très naturelle qui, prudemment, ne s’éloignera pas ces régions vocales, faisant tout au plus quelques excursions dans des zones plus claires (Susanna, Zerlina, Adina), mais toujours consciente de ses propres moyens. Certes, la nature l’avait gâtée: élégance, attractivité, timbre corsé avec des centres pleins; une technique bien étudiée lui a apporté expressivité, confiance, facilité dans les changements de registre, émission claire, expressivité, fluidité – on n’entend jamais des accents lourds dans ses disques, jamais des liens approximatifs, jamais des sanglots d’amortissement. À certains égards, Carteri était une Alfredo Kraus féminine: technique impeccable, intelligence interprétative et pas d’excursion dangereuse. A cet égard, son biographe Paolo Padoan, note par exemple son abandon rapide d’un personnage comme Tosca même après quelques exécutions très heureuses. Selon elle, son monde était Puccini et Verdi. Pour sa Violetta diffusée par la Rai, le directeur du “Figaro” lui avouait qu’il la préférait à Callas. Elle est restée loin des rivalités croisées de Callas et Tebaldi, apparaissant en effet comme le cas atypique d’une excellente soprano, mais anti-divinité, bien qu’admise à l’unanimité au même niveau que les meilleures. Pas de surprise alors si après un Otello, au Regio di Parma, Rosanna Carteri décida de préférer son mari Franco Grosoli, sa famille et une vie isolée, sans regrets pour l’avant et l’après.