Giulietta Simionato 1910-2010

Giulia Simionato, vite appelée Giulietta, fut une mezzo-soprano italienne, considérée comme l’une des plus grandes chanteuses d’opéra italien d’après-guerre.

Elle est née le 12 mai 1910 à Forlì, chef-lieu de la province du même nom, située dans la région de l’Emilie-Romagne en Italie. Chanter fut pour elle une véritable vocation. «J’ai toujours voulu chanter, depuis l’enfance. En famille on n’appréciait pas et moi, pour le faire, je m’enfermais dans la salle de bains», aimait raconter Giulietta Simionato, « j’ai toujours été une bête de musique. Les sœurs de mon école à Rovigo s’en sont bien aperçues. Ma mère disait: “Piuttosto l’ammazzo”, [laconique formule populaire italienne typique signifiant: “Je la tue plutôt” et que l’on peut tenter de rendre par “Je préférerais la tuer !”]  Lorsqu’elle mourut, les soeurs revinrent à la charge avec mon père, qui était un ange, lequel céda.» Son père, gardien de prison, n’acceptait que sa fille chante qu’à condition que ce ne soit pas dans un cadre professionnel… Le Destin aida Giulietta Simionato, lui retirant l’affection de sa mère mais lui permettant de préparer la belle carrière qui devait en faire l’un des plus célèbres mezzo-sopranos du XXème siècle.

Soutenue par les religieuses de Rovigo, elle se lança dans les études, d’abord dans cette ville avec Lucatello, puis à Padoue et Milan avec Guido Palumbo. C’est ainsi que Giulietta Simionato fit ses débuts amateurs en public au Théâtre social de Rovigo le 14 mai 1927. Triomphe immédiat : “La Simionato possède une voix belle et ductile, ainsi qu’une vive intelligence musicale”, pouvait-on lire dans La Voce de Mattina du 15 mai 1927. En 1928, elle chanta Lola dans Cavalleria rusticana, de Leoncavallo. Son père avait alors cédé. Ses débuts officiels, toujours dans Cavalleria, Simionato les fera en 1932 à Montagnana.

Giulietta Simionato

Elle gagna en 1933 le Primo Concorso di Bel Canto à Florence, le remportant sur trois-cent-quatre-vingt-cinq concurrents avec dans le jury le maestro Tullio Serafin! Cela lui valut de faire immédiatement des tournées à Malte, en Tunisie et en Libye et surtout un engagement au Teatro Comunale de la capitale toscane pour la création de Orsèolo d’Ildebrando Pizzetti en 1935. … et une audition au Teatro alla Scala… mais le directeur artistique Fabbroni trouva sa voix immature et l’invita à revenir plus tard… Ce qu’elle fit, deux ans après, mais son contrat avec l’illustre théâtre ne l’engagea que pour des rôles secondaires, même s’il lui fut alors donné de côtoyer des monstres sacrés de la carrure de Giacomo Lauri-Volpi, Beniamino Gigli et Francesco Merli.

C’est en octobre 1945, au Grand Théâtre de Genève, que va s’opérer le premier tournant de sa carrière. Sa Dorabella dans le Cosi fan tutte de Mozart obtint un tel succès qu’elle fut aussitôt réengagée pour chanter Mrs Quickly dans Falstaff et Ulrica dans Un bal masqué. Puis elle partit en tournée avec la troupe de Marisa Morel, à Lyon, Toulouse et Paris où triompha sa Dorabella. Elle chanta aussi dans les Festivals de Glyndebourne et d’Edimbourg, en 1947, dans le rôle mozartien de Cherubino, des Noces de Figaro. Une année faste puisqu’elle débuta enfin à la Scala dans un rôle majeur, la Mignon d’Ambroise Thomas.

Giulietta Simionato
Simionato dans le rôle
d’Amnéris (Aida)

Mais le véritable déclic eut lieu en 1947, à Gênes d’abord, le 8 février où elle chanta dans Mignon, d’Ambroise Thomas, sous la direction de Gianandrea Gavazzeni, et obtint un triomphe. Elle reprit le rôle dans la foulée à la Scala et ce fut la fameuse soirée du 2 octobre qui lui gagnera à la fois le coeur du public milanais et une célébrité internationale. Ce fut là le véritable point départ de sa carrière et elle chanta ensuite dans toute l’Italie (Rome, Florence, Turin, etc.), ainsi qu’à la radio italienne (RAI) puis tout autour du monde dans les rôles les plus disparates comme certes les héroïnes bien connues de Rossini et Verdi, la Leonora de La Favorita, la Santuzza de Mascagni ou la Principessa di Bouillon de Cilea, mais également deux rôles de Moussorsky, deux de Gluck, et un beau bouquet de personnages d’opéras français dont Mignon, Charlotte (Werther), Dalila, et… cette Carmen qu’elle chanta plus de deux-cents fois !

Simionato et Maria Callas


Elle participa à ce que l’on pourrait nommer de véritables résurrections comme Tancredi et SemiramideI Capuleti e i Montecchiou Gli Orazi ed i Curiazi de Domenico Cimarosa. Elle s’empara avec succès des héroïnes rossiniennes du répertoire comme Rosina, Isabella (L’Italiana in Algeri) et Angelina (La Cenerentola), auxquelles il faut ajouter les personnages de La Pietra del paragone et de Il Conte Ory, précédant en quelque sorte ce que sera pour les rôles de protagonistes masculins, le valeureux Pietro Bottazzo, incontournable ténor des débuts de la Rossini-Renaissance.
Quant à la fameuse Anna Bolena de la Scala en 1957, considérée comme l’éclatant départ de la Donizetti-Renaissance, la Signora Giulietta y avait déjà pris part avant la lettre, pour ainsi dire, car qui sait aujourd’hui que dix ans auparavant, en décembre 1947, le Gran Teatro del Liceu de Barcelone avait déjà remonté le chef-d’œuvre donizettien?… Avec rien moins que Cesare Siepi en Enrico Ottavo, Sara Scuderi (Anna), José Soler (Sir Riccardo Percy), le chef Napoleone Annovazzi… et, en Giovanna di Seymour, Giulietta Simionato !

Simionato dans le rôle de la princesse
Eboli (Don Carlo de Verdi)

Une autre reprise à sensation fut celle de Gli Ugonotti, version italienne dans laquelle Les Huguenots de Meyerbeer se firent connaître par le monde. Au Teatro alla Scala en 1962, elle fut la Valentina de Franco Corelli, aux côtés de Joan Sutherland et du Maestro Gianandrea Gavazzeni. Le duo d’amour servant de finale au quatrième acte est on ne plus passionné, Giulietta-Valentina donnant une fière et vibrante réplique aux envolées incroyables de Franco-Raul di Nangis, atteignant quant à lui d’inouïs aigus à pleine voix, aussi éclatants que solides, vibrants et impressionnants.

Giulietta Simionato s’est également imposée dans tous les rôles de mezzo que Rossini écrivit pour Isabella Colbran, Rosine dans Le Barbier de Séville, Isabelle de L’Italienne à Alger, Isolier dans Le Comte Ory et surtout le rôle-titre de Cendrillon. Avec son amie Maria Callas, avec qui elle débuta au Covent Garden dans Aida en 1953, elle participa au renouveau du bel canto. Commencée difficilement, sa carrière s’épanouit comme l’une des plus prestigieuses de son temps: en témoignent de nombreux enregistrements en public, comme en studio.

Marias Callas à gauche et Giulietta Simionato à droite
au décours d’une représentation de Norma

Cette fois, c’est en tant que partenaire qu’elle connut les partenaires les plus prestigieux du moment, et les enregistrements commerciaux ou privés qui nous restent, nous font retrouver la Simionato entourée de Mario Del Monaco, Renata Tebaldi, Maria Callas, Franco Corelli, Joan Sutherland, Ettore Bastianini… A propos de son amitié véritable avec Maria Callas, Giulietta disait qu’elle et Renata Tebaldi étaient les seules personnes à l’appeler Giulia, son véritable prénom officiel de l’état civil.

En 1966, âgée seulement de 56 ans, ayant interprété au total cent-trente-deux rôles, Giulietta Simionato se retira en pleine gloire, après avoir épousé, le 18 novembre 1965, le brillant professeur de médecine Cesare Frugoni (1881-1978), alors âgé de 84 ans, qui fut le médecin particulier de Mussolini. Le 1er février 1966, pour marquer le 30ème anniversaire de ses débuts à la Scala, elle chanta le rôle modeste de Servilia dans La Clémence de Titus, de Mozart, à la Piccola Scala mais transmit son art du chant dans l’enseignement, toujours attentive à la recherche de nouveaux talents.

Giulietta Simionato

Une fin à l’image de cette femme talentueuse, qui collectionnait les fourrures, avait gardé de ses années de galère une forte susceptibilité, mais dont la carrière exemplaire, sans drames apparents ni scandales médiatiques, restera l’une des plus belles du XXème siècle.
Le Destin, qui l’avait aidé à entreprendre des études musicales en faisant disparaître sa mère, n’a cure des comptes ronds et des anniversaires. La grande Signora au petit chapeau s’envola vers ceux qu’elle a si bien servis, le 5 mai 2010. Sept jours plus tard, elle aurait eu cent ans.

Elle était présidente honoraire de l’association Maria Callas. Avec cette dernière, Giulieta Simionto a participé à la renaissance du bel canto dans les années 50, notamment à travers Norma.

Allure, silhouette, élégance , visage harmonieux, voix pleine et ductile, la mezzo-soprano italienne Giulietta Simionato possédait tout ce dont une cantatrice peut rêver. La richesse et l’homogénéité d’un timbre à la projection puissante, l’étendue d’une tessiture qui ne lui refusa aucun rôle, une technique sans faille ainsi que des dons de comédienne unanimement reconnus.

On peut avancer quelques mots et comparaisons, en vue de tenter de définir son timbre sombre et rond, parfois un peu comme étouffé, la distinguant du brio et de l’abattage d’une Marilyn Horne, du timbre coupant et noir de Fiorenza Cossotto, de la voix «grasse» et un peu amère de Fedora Barbieri ou du timbre pulpeux d’une Ebe Stignani.

Giulietta Simionato


Le grand connaisseur de voix Angelo Sguerzi n’hésita pas à la nommer «notre plus célèbre mezzo-soprano (notre plus grand de l’après-guerre, en sens absolu)», expliquant que Giulietta Simionato «se place au point de rencontre et de passage entre le chant d’avant-guerre et les nouvelles directions ouvertes et suivies également par elle, en compagnie de très peu d’autres. Avoir compris ensuite que l’on ne pouvait plus chanter comme par le passé a été son intuition la plus profonde. La très fidèle lecture du texte et le chant empreint d’une douce attitude pathétique sont ses caractéristiques musicales les plus apparentes et celles qui la qualifient le mieux.» L’auditeur ayant bien dans l’oreille le timbre et la façon de chanter de Giulietta Simionato ne peut qu’abonder dans ce sens, et concorder encore avec le critique ajoutant qu’il est stupéfiant de constater dans sa carrière, non pas le fait d’avoir chanté des compositeurs fort nombreux et diversifiés, mais le fait «qu’elle les ait tous chantés avec une pleine adhérence stylistique qui, dans de nombreux cas (voir Rossini, Donizetti, Verdi lui-même, Thomas et tant d’autres) devenait une authentique spécialisation.»

Quant à la finesse de caractérisation des rôles, Giulietta Simionato savait aborder la tendre pudeur d’un Romeo décidé à mourir, aussi bien que le désespoir d’une Santuzza, intense mais sans effets dramatiques appuyés. Mieux que nous ne saurions le faire, laissons encore Angelo Sguerzi décrire avec poésie les mérites de la Signora Giulietta : «Avoir ensuite différencié les affres de Cenerentola de ceux de Santuzza, l’amour passionné de Leonora di Guzman [La Favorita] de celui, voluptueux, de Dalila, le pathos maternel halluciné de Azucena des vengeances de Eboli, les grâces et les malices de Rosina des insinuantes provocations d’Amneris, n’est pas un moindre mérite et c’est ce mérite qui la vit triomphatrice dans tous les principaux théâtres du monde, ce mérite qui imposa à une Callas à son apogée de partager avec elle la moitié du triomphe de l’inoubliable Anna Bolena scaligère. Et tout ceci fut atteint avec une progression d’ampleur vocale (en fait sa voix n’avait rien de phénoménal), de toujours nouveaux savoir-faire techniques, de convictions expressives plus variées, à poser comme une des plus grandes leçons de chant de l’après-guerre et de toujours. »
A ces exactes analyses on peut faire écho de manière précise en invitant le passionné à se remémorer les difficiles aigus des Adalgisa, Azucena, Preziosilla, Eboli, Amneris… et dans lesquels on attend tout mezzo-soprano: combien parmi ces dames collègues contemporaines de Giulietta Simionato ne peinent pas à les atteindre? Du reste, expliquant son aigu facile et sans faille, le Guide de l’opéra Rosenthal & Warrack nous signale qu’en 1953 à Londres, elle chanta Adalgisa de Norma, adoptant au second acte le ton aigu original.
Et Angelo Sguerzi de conclure joliment: «Par conséquent non seulement une grande cantatrice, mais aussi une maîtresse insurpassée de style et de mesure, qui s’en alla sur la pointe des pieds, comme elle était entrée. »











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