Lisa Della Casa 1919-2012

Lisa Della Casa était une soprano lyrique suisse, célèbre pour son extraordinaire beauté et ses interprétations des grandes héroïnes de Mozart, de Richard Strauss, ainsi que des lieder allemands.

Lisa Della Casa naquit le 2 février 1919 à Burgdorf, une petite ville située non loin de Berne. Son père issu d’une famille du Tessin était metteur en scène de théâtre à ses heures perdues et avait un temps rêvé d’être chanteur. Sa mère qui était d’origine bavaroise était passionnée de musique et travaillait dans le restaurant familial “Della Casa”. L’enfance de Lisa se déroula sans heurt, auprès de son frère Franz, au grand air, dans un cocon familial qu’elle n’aura de cesse de conserver, entouré d’amour et de culture. Son père, lui enseigna les rudiments de la scène et la fit monter sur les planches, à l’âge de douze ans, pour tenir le rôle d’une petite gitane. Elle endossa bientôt les atours de Juliette (Roméo et Juliette de Shakespeare) et joua sur des textes de Marlowe et de Shaw. Ces débuts discrets mais décisifs et les nombreuses relations tissées par sa famille, la mirent en relation avec le milieu théâtral, musical mais aussi cinématographique, où elle fit également ses premiers pas: elle tourna ainsi Fusilier Wipf de Paul Hubschmid en 1938, qui connut un gros succès public et Mir lond wir lugg en 1940, production suisse dans laquelle elle chanta une mélodie traditionnelle. A huit ans, Lisa assista au Stadttheater de Berne à une Salomé avec Else Schulz, ce qui déclencha sa vocation et l’incita à prendre des cours auprès de Margarethe Hauser qui lui inculquera que “le chant est une respiration qui résonne”.  Elle sera son unique professeur, dont elle suivra l’enseignement de Berne à Zurich pendant huit ans. Elle lui apprendra les règles du bel canto et les méthodes de l’école de Vienne, qui seront les fondements de son art. Lisa étudia en parallèle le piano au Conservatoire, tout en suivant différents cours de musique.

Portraits de Lisa Della Casa

Ses débuts sur la scène lyrique ne tardèrent pas: ils eurent lieu en 1941 au théâtre municipal de Solothurn-Biel dans le rôle-titre de Madame Butterfly de Puccini, suivis à l’automne de 1943 par un engagement au Stadttheater de Zürich où elle rencontrera l’homme de sa vie, Dragan Debeljevic, qu’elle épousera en 1949. Suivront le festival de Salzbourg avec Zdenka (Arabella de Richard Strauss) en août 1947, à la Volksoper de Vienne et, deux mois plus tard, avec Nedda (I Pagliacci) puis Annina (Der Rosenkavalier), petit rôle de mezzo qui lui fut confié en raison de la couleur de ses cheveux (noirs) qui lui donnaient l’air d’une intrigante idéale. Ces premiers essais furent concluant puisque la direction, séduite par cette voix agile, à l’aigu limpide et au médium plein, lui confia peu après Mimi (La bohème) (en allemand), puis la Reine de la nuit. Elle signa dans la foulée un contrat de quatre ans au cours duquel elle interpréta Gilda (Rigolettto), Nedda (I Pagliacci), Marie (La fiancée vendue), Butterfly, Cleopatra (Giulio Cesare), Donna Elvira et Donna Anna (Don Giovanni), Pamina (Die Zauberflöte) et Clara dans Porgy and Bess, ainsi que deux rôles de mezzo: Dorabella (Cosi fant tutte) et Marguerite (La damnation de Faust).
 

Lisa Della Casa avec Karl Böhm en 1958

L’invitation de la grande soprano Maria Cebotari en 1946 à l’Opéra de Zürich, l’empêcha d’aborder le rôle-titre d’Arabella dont elle rêvait secrètement, mais elle se vit proposer celui de Zdenka dans une production qui fit grand bruit et dont le succès fut déterminant. Le compositeur de l’oeuvre, Richard Strauss, de passage dans cette ville, assista aux répétitions et prédit que cette jeune chanteuse sera bientôt une grande Arabella. Il ne se trompa pas! La presse salua la performance de cette presque inconnue dont la voix s’harmonisait parfaitement à celle de la diva Cebotari et dont la présence scénique faisait sensation. Une reprise fut prévue à Salzbourg en 1947 et bien qu’elle n’en fasse pas partie, Cebotari recommanda à la direction du festival d’engager Lisa Della Casa, invitée sans audition à tenir le rôle de Zdenka, auprès de Maria Reining et de Hans Hotter sous la direction de Karl Böhm (un enregistrement subsiste, paru chez Deutche Grammophone). La carrière de la jeune suissesse était lancée. Sa voix solide et étendue de soprano lyrique, sa musicalité, cette manière bien à elle de chanter sur le souffle, qu’elle a long, et cette respiration libre et soutenue, vont certes s’étoffer avec le temps, mais dès le tournant des années cinquante Lisa Della Casa possédait ces précieux atouts. Vienne l’invita à venir chanter Nedda, Mimi, Butterfly et Gilda. Elle s’installa à Vienne et rejoignit la troupe de l’Opéra national. En 1949, elle fit ses débuts à la Scala de Milan, dans Rosenkavalier et dans Fidelio. Victor de Sabata alors directeur musical de La Scala essaya de la persuader de venir définitivement à La Scala, mais elle choisit de rester à Vienne.

Lisa Della Casa a été mariée deux fois. Son premier mariage, en 1944, avec Ernst Robert Geiser, se termine par un divorce après 5 ans. En 1949, elle épousa le journaliste, historien d’art et violoniste yougoslave  Dragan Debeljevic (1921-2014), avec qui, en 1951, elle a eu sa fille Vesna (puis une fausse couche en 1960).

Lisa et Dragan Debeljevic en 1979

Elle restera liée au festival de Salzbourg de 1948 à 1960. Parmi les rôles les plus mémorables qu’elle y tint, il faut citer: Marzelline (Fidelio) avec Kirsten Flagstad et Wilhelm Furtwängler au pupitre, Donna Elvira  (Don Giovanni) avec Furtwängler (film en couleur réalisé en 1954 avec Cesare Siepi, Elisabeth Grümmer et Anton Dermota DG), mais aussi Dimitri Mitropoulos (en 1956, un enregistrement live existe), Pamina en 1959 sous la houlette de Georg Szell (rôle dans lequel on peut également la retrouver sur la scène du Grand Théâtre de Genève en 1949), son premier Octavian du Rosenkavalier en 1953 dirigé par Clemens Kraus, le chef préféré de Strauss, suivi de la Maréchale, qu’elle partagea avec Elisabeth Schwarzkopf, sa rivale,  Ariadne auf Naxos (qu’elle chanta la première fois à Vienne en 1950), dans le légendaire enregistrement de 1954 (Opera Gala), Chrysothemis dans l’Elektra inégalée de 1957, enflammée par la présence dans la fosse de Mitropoulos et avec celle qui deviendra une amie Inge Borkh (Orfeo), rôle limite que Della Casa ne chantera que l’espace d’un été, mais de quelle manière!; sans oublier Arabella en 1958, personnage auquel elle va s’identifier et qu’elle va faire sien pendant plus de vingt ans, dirigée par Joseph Keilberth avec Dietrich Fischer-Dieskau (Orfeo); sans compter les soirées de lieder (la première en 1957 accompagnée par Arpad Sandor publiée chez Orfeo), les messes et les concerts qu’elle y donnera. On l’y entendra même dans une création, Der Prozess de Gottfried von Einem en 1953 (Orfeo), avec Karl Böhm aux commandes.

Herbert von Karajan découvri sa voix pure et son port de reine en 1948 alors qu’il dirigeait à Salzbourg. Subjugué, il lui proposa de chanter Elisabeth (Tannhäuser) dont elle a, selon lui, l’exact profil, mais prudente elle préféra décliner cette offre qu’elle jugeait trop précoce. Elle retrouvera le maestro quelques années plus tard à Milan en 1952 où elle interprétera Sophie  (Rosenkavalier) avec Sena Jurinac et Schwarzkopf (un live passionnant mais au son difficile a été préservé chez Legato classic), puis Marzelline avec l’inoubliable Martha Mödl (Fidelio).

L’année 1948 fut marquée par ces événements heureux et par l’acquisition d’un magnifique château idéalement situé sur les rives du Lac de Constance, mais également par la disparition des parents de Lisa, à quelques mois d’intervalle. Appréciée pour sa fraîcheur, sa grâce, sa sensibilité et le naturel de sa déclamation, Lisa della Casa atteignit la notoriété et se vit invitée par les plus grandes scènes. Covent Garden, Glyndebourne, Bayreuth, le Palais Garnier, Munich, Buenos Aires affichèrent son nom et lui offrirent les grandes héroïnes de Mozart et de Strauss, qui feront sa gloire, mais également de Puccini (ButterflyBohème et Tosca) et plus tard de Verdi (Otello), Lehar (Die lustige Witwe) et Gluck (Orfeo ed Euridice).

Lisa Della casa
Lisa Della Casa dans Arabella

Elle débuta à Paris en 1949 (Sophie dans Rosenkavalier avec Maria Reining et Risë Stevens) avant de revenir dix ans plus tard dans le rôle-titre d’Ariadne auf Naxos au Théâtre des Nations, sous la direction de Silvio Varviso. En 1951, Lisa Della Casa fit ses débuts britanniques en chantant la comtesse Almaviva (les Noces de Figaro) au festival de Glyndebourne en 1951 et dans le rôle d’Illia  (Idomeneo), personnage qu’elle reprendra jusqu’en 1971 à Genève et à Vienne (un enregistrement “live” du 14 mars publié chez Ponto existe, dirigé par Jaroslav Krombholc). Un an plus tard elle chanta Eva des Maîtres chanteurs sous la direction de Hans Knappertsbuch à Bayreuth, mais déçue par l’atmosphère qui y régnait elle n’y reparaîtra plus, conservant tout de même le rôle à son répertoire, ainsi que celui d’Elsa (Lohengrin), qu’elle interpréta avec succès au Metropolitan Opera de New-York en 1959 avec Thomas Schippers, mais également à Genève en 1971, dirigée par Georges Sébastian. Le Met l’acclama en 1953. Ce fut le début d’une longue collaboration qui prendra fin quinze ans plus tard après 174 représentations, dans seulement onze rôles: celui de la Comtesse des Noces qu’elle chantera 43 fois, suivi par Donna Elvira (34), Eva (23), la Maréchale (17), Le baron tzigane (17), Arabella (16), Octavian (9), Ariadne (4), Butterfly (2) et Mimi (1), Rudolf Bing la préférant par dessus tout dans Mozart et Strauss. Si ses relations avec le fameux directeur n’ont pas toujours été faciles, elle s’entendit parfaitement avec les metteurs en scène Rudolf Hartmann et Herbert Graf qui savaient comment traiter chaque personnalité sans les annihiler. Très demandée aux Etats-Unis, Lisa Della Casa choisira même d’y vivre quelques années, au grand plaisir de sa fille Vesna.

Comme avant elle Lotte Lehmann, Lisa Della Casa est l’une des rares sopranos qui ai pu chanter les trois héroïnes du Rosenkavalier (quatre si l’on compte Annina en remplacement d’une chanteuse malade à Zurich): après Sophie, qui fut de loin sa préférée et qu’elle refusait de jouer comme une ingénue, préférant faire ressortir sa force de caractère, dans lequel elle cessa de se produire en 1953, elle alterna sans difficulté le fougueux Octavian la même année, de Salzbourg à Monte Carlo, avec le rôle de la maréchale. Lisa se produisit aussi dans les rôles de Cléopâtre, (Jules César), la Comtesse (Capriccio), Illia et  Der Prozess de Gottfried von Einem.

Profitant de l’essor du microsillon, Lisa della Casa eut l’opportunité de graver des intégrales de légende, sans pour autant avoir signé de contrat d’exclusivité avec les grands labels, à la différence de Callas, Schwarzkopf ou Tebaldi. Mozart est abondamment représenté dans son legs discographique, où elle est dirigée par les plus grands chefs de l’époque : Anna par Karl Böhm (Don Giovanni RCA 1955), Elvira par Josef Krips la même année (Decca), Comtesse Almaviva d’abord aux cotés de Erich Kleiber (Nozze di Figaro Decca 1955), puis en compagnie de Erich Leinsdorf (Decca 1958), Fiordiligi par Böhm (Decca 1955. Tous constituent grâce à de nombreuses captations en direct, d’inestimables témoignages de l’art incomparable de la soprano. De Strauss, Arabella restera son rôle de prédilection, et elle l’enregistra à plusieurs reprises. Nous disposons ainsi d’une Arabella officielle captée dans les studios Decca en 1957, conduite amoureusement par Georg Solti avec un Georges London inoubliable, Hide Güden et Anton Dermota. Mais aussi l’année suivante, en juillet 1958 un enregistrement au festival de Salzbourg avec Annelise Rothenberger, Dietrich Fischer-Dieskau, Otto Edelmann et Ira Malaniuk sous la direction de Joseph Keilberth et, en 1963, à Munich, avec le même chef et quasiment la même distribution qu’à Salzbourg. Sa collègue Inge Borkh dira: «Elle était Arabella ».

Elle a enregistré les Quatre derniers lieder de Strauss (Böhm Decca 1953, complétés par de sublimes extraits d’Arabella dirigés par Rudolf Moralt, d’Ariadne et de Capriccio dirigés par Heinrich Hollreiser). Sa version des quatre derniers lieder est l’une des meilleures versions de la discographie venant juste après celle de Gundula Janowitz (avis personnel). La diva n’a pu léguer au disque que des passages d’Ariadne auf Naxos (Alberto Erede 1960/Testament), plusieurs scènes du Rosenkavalier avec l’amie de longue date, Anneliese Rothenberger où elles échangent leurs rôles (Lisa en Maréchale puis en Octavian, Anneliese en Octavian puis en Sophie) et Rudolf Neuhaus au pupitre (un superbe album enregistré en 1966 complété par le duo Arabella/Zdenka du 1er acte/Berlin Classics) et de Tosca dans une sélection dirigée par Berislav Klobucar réalisée en 1959 (en allemand pour EMI). A noter également son enregistrement de La veuve joyeuse de Lehar (Columbia 1962, inédit en CD) avec John Reardon et Franz Allers à la baguette.

En 1955, elle chanta le rôle de la Maréchale dans une série de spectacles célébrant la réouverture de l’opéra de Vienne.

Lisa Della Casa avec Karl Böhm
en 1958

Cette voix faussement légère, à la sonorité capiteuse et ambrée avec le temps, portée par un souffle infini qui rendait sa ligne de chant si particulière et qui donnait l’impression qu’elle parlait, lui permit d’exceller dans Arabella et la Comtesse Madeleine (Capriccio) dont plusieurs gravures existent (celle captée à Hilversum le 30 mai 1953, conduite par Johannes den Hertog chez Ponto, celle de Munich en 1960 avec Robert Heger chez Melodram et une soirée inédite du 21 mars 1964 qui vient d’être éditée par Orfeo dirigée par Georges Prêtre, à Vienne cette fois).

Elle trouva également un terrain d’élection dans le lied. La pureté de son timbre aux reflets adamantins, sa diction immaculée, sa façon de poser les mots sur la musique sans sophistication, mais avec conscience de l’effet désiré, en firent une récitaliste recherchée pour les mélodies de Strauss (album complet accompagné au piano par Arpad Sandor en 1963 Eurodisc), Schubert (avec Karl Hudez en 1956), Schumann (magnifique Frauenliebe und Leben enregistré en avril 1962 avec Sebastian Peschko chez Decca), Wolf (Decca 1956 et 1962 avec Peschko). On peut également l’entendre dans la 4ème Symphonie de Mahler (avec Fritz Reiner et le Chicago Symphony Orchestra RCA 1958), le Requiem de Mozart (Hans Schmidt-Isserstedt en 1952 et Bruno Walter 1956), de Brahms (Karajan Salzbourg 1957 Orfeo), ou la 9ème symphonie de Beethoven (Karajan Vienne 1955 Orfeo).

Lisa Della Casa avec sa fille Vesna en 1960

Au sommet de sa gloire, Lisa Della Casa aborda la décennie soixante avec sérénité. Un événement fâcheux va pourtant la décevoir profondément. Invitée comme chaque été à Salzbourg et pour inaugurer la nouvelle salle, elle retrouva Karajan qui la dirigeait dans Rosenkavalier, où elle partageait l’affiche avec Sena Jurinac (Octavian) et Hlide Güden (Sophie), en alternance avec Schwarzkopf. Heureuse, Lisa chanta la générale, retransmise pour cette occasion à la télévision bavaroise en noir et blanc (un “live” audio a été publié par DG). En coulisse, Walter Legge, le puissant directeur artistique du label EMI, manigança pour que son épouse, Elisabeth Schwarzkopf, participe au film, en couleur, qui devait être réalisé en parallèle, cette dernière n’ayant pas pu faire partie du Don Giovanni de 1954. Prévenue au dernier moment par la production et se sentant trahie, Lisa décida de rompre son contrat: elle ne reviendra jamais plus chanter à Salzbourg, malgré les excuses et les supplications maintes fois réitérées. Les “rivales” se retrouveront à New-York en décembre 1964 pour une soirée fameuse avec les débuts au Met d’Elisabeth Schwarzkopf en Maréchale (Der Rosenkavalier), Lisa Della Casa chantant Octavian. Annelise Rothenberger et Rolf Gerad attestèrent que, contrairement aux dires de Rudolf Bing, directeur du Met, il n’y avait aucune rancune entre elles.

Lisa accepta de remplacer Leonie Rysanek dans un rôle extrême, celui de Salomé (qu’elle n’avait jamais chanté) à l’opéra d’État de Bavière à Munich en 1961 (avec Böhm) et en 1962 (avec Keilberth). Lisa Della Casa, dont la télévision enregistra la scène finale (la production est signée Rudolf Hartmann), surprit le landernau lyrique en campant une princesse de Judée, juvénile et irrésistiblement “sexy” aux dires de sa collègue Inge Borkh, écrasée par la solitude dans laquelle elle est confinée, mais en aucun cas un monstre assoiffé de sang. A la suite de cela les propositions les plus extravagantes ne tardèrent pas à arriver comme l’Impératrice  (La femme sans ombre), mais elle les déclinera toutes, préférant ne pas précipiter son déclin vocal et revenir à des Mozart et à des Strauss moins audacieux vocalement. À partir de ce moment, elle participa à les opéras italiens, notamment dans Otello de Verdi et Tosca de Puccini. Mais elle revint vite à Mozart et à Richard Strauss.

Fuyant les mondanités, les effusions intempestives de ses admirateurs, préférant le doux refuge familial et la compagnie de ses chiens à celle de collègues trop envahissants, Lisa Della Casa a toujours été très attentive à l’équilibre qui devait prévaloir entre sa vie professionnelle et sa vie privée. Soucieuse et attentive, elle mit un point d’honneur tout au long de sa carrière à ne jamais enchaîner les productions, à voyager modérément pour ne jamais être trop longtemps éloignée de son foyer. La cellule familiale fut violemment touchée à la fin des années soixante, lorsque Vesna dut subir une très grave opération pour un anévrisme et frôla la mort pour conserver des séquelles. Une longue période de convalescence donna à Lisa la sensation que l’heure de la retraite était proche et que le temps de se consacrer exclusivement à sa famille était venu. Espaçant de plus en plus ses représentations, elle se concentra alors sur la Suisse, à l’exception de sa participation à l’opéra de von Einem, Dantons Tod, (interprétant le rôle de Lucille qui avait été créé par Cebotari en 1947), et, à Genève, Rosenkavalier en octobre 1965 (dirigée par Christian Vochting), Cosi fan tutte pendant la saison 1967-68 (avec Peter Maag), Lohengrin (Sébastian en 1971), Don Giovanni (avec Edda Moser dirigée par Peter Maag, saison 1971-1972), mais également à Zürich, Haendel (Agrippina en 1970) et une dernière Maréchale (à Vienne en septembre 1973), décidant de tirer sa révérence après une ultime Arabella, son rôle fétiche, donnée en décembre 1973 au Staatsoper de Vienne.

Si Callas marqua à tout jamais le rôle de Norma, Schwarzkopf celui de la Maréchale ou Rysanek celui de l’Impératrice, le nom et la personnalité de Della Casa sont pour toujours associés à celui de Arabella. La clarté de son élocution, sa manière de “dire” le texte, de se l’approprier, son inépuisable souffle et ses aigus voluptueux en font l’interprète idéale, modèle absolu pour toute une génération. Selon ses propres dires «Il faut bouger, rire, hausser les épaules, rêvasser en se tenant le menton (..) être spontanée, lorsque l’on incarne ce personnage; je n’ai jamais voulu prendre ce ton quasiment élégiaque qu’ont la plupart des Arabella actuelles. Cette jeune viennoise n’est pas une grande dame et ce n’est surtout pas un rôle de “chanteuse”; il faut éviter à tout prix de montrer l’effort de l’émission vocale. La cantilène straussienne n’est que jouissance». C’est exactement ce qu’elle fit pendant plus de vingt ans dans ce rôle.

En 1976 à l’opéra de Zurich, Lisa Della Casa fêtait ses 30 ans de scène.

Quelques archives télévisées existent, comme ces extraits de La Bohème et de Madama Butterfly avec Richard Tucker à la télévision américaine; le duo de Tosca en 1962 avec Corelli (en couleur), la prière en 1957 (USA en italien) et en 1962 (Allemagne, en allemand). Outre Don Giovanni (Salzbourg 1954), Lisa Della Casa a également participé à une version filmée du Faust de Gounod avec Cesare Siepi. Toujours sur you tube, l’émission “Profile in music” du 21 mai 1963 permet de retrouver la cantatrice à la télévision britannique interviewée par Josef Cooper (où l’on apprend entre autres qu’elle adore fumer!), et où elle interprète avec charme et facilité, Mimi, Arabella (en anglais, malheureusement), Le baron tzigane, “Porgi amor”, “Hat gesagt” de Strauss et une exotique mélodie de Ravel. Toujours sur you tube, les admirateurs de la diva pourront se ruer sur le documentaire “Liebe einer diva” que viennent de réaliser Thomas Voigt et Wolfgang Wunderlich, diffusé en octobre dernier à la télévision suisse, où l’on peut la retrouver, toujours bon pied, bon oeil, auprès de son mari, revenir sur les grands moments de sa carrière, le tout entrecoupé de nombreux documents d’archives dont certains issus du fonds personnel de la diva.

Au milieu des années soixante, Lisa Della Casa se lassa de la scène lyrique et donna moins de représentations. Elle consacra plus de temps à la santé de sa fille et acheta même une maison en Espagne, loin des regards, où la famille habita la majeure partie de l’année. En 1974, elle annonça sa retraite, à l’âge de 55 ans, au grand désarroi de ses fans: «Pas d’explications, pas de retour, pas de maître, pas d’interviews, pas d’apparitions privées.» Retirée de la scène depuis 1974, la cantatrice se consacra enfin à sa famille, partageant sa vie entre la Suisse et l’Espagne, n’ayant jamais donné la moindre leçon, ni la moindre masterclass. Depuis sa fin de carrière, elle vivait volontairement recluse du monde lyrique dans son château de Gottlieben sur les bords du Seerhein en compagnie de son époux, Dragan Debeljevic et de leur fille, Vesna. Toute demande d’interview était systématiquement refusée par quelques phrases de politesse.

Le château de Gottlieben sur les bords du Seerhein, le bras du Rhin qui relie le lac de Constance à l’Untersee, à 4 km à vol d’oiseau de Kreuzlingen.

Elle est décédée le 10 décembre 2012 à l’âge de 93 ans, à Müsterlingen, au bord du lac de Constance. Le Festspielhaus de Salzbourg arbora un drapeau noir à la nouvelle de sa mort.

Lisa Della Casa a marqué l’histoire de la musique par son art très personnel et avant tout sa voix singulière, ondoyante et immédiatement identifiable, sa beauté, son élégance, mais plus encore par le style, l’éthique qu’elle sut imposer face aux multiples contingences de son métier. Car il y a eu un style Della Casa, fait d’exigence, d’engagement, d’honnêteté, de choix. Elle détestait les intrigues, les jalousies et les cabales qui infestaient souvent le monde de l’opéra.

Lisa Della Casa dans Arabella

Un répertoire délimité, mais emblématique (Mozart, Strauss et quelques italiens..). Des rôles marqués par son empreinte (Elvira, La Maréchale, Ariadne…) et une incarnation absolue, une référence, Arabella, personnage auquel on l’identifia. Cantatrice acclamée, mais toujours loyale, intransigeante même et qui privilégia sa vie privée par rapport au “star-system”, elle sut garder ses distances, se protéger, quitte à ce que sa réserve passe pour de la froideur. Elle aurait pu chanter davantage et peut être plus longtemps, s’abandonner, se sacrifier sur l’autel de l’art lyrique, pour satisfaire la folie des uns et contenter son ego. C’était mal la connaître et trop lui demander; sa volonté étant fondée sur le respect de soi et la constante recherche d’équilibre entre son art et ses proches.

La soprano «possédait un instrument d’une pureté cristalline», a écrit un critique du Times en 1990 au sujet de son enregistrement historique des «Quatre derniers lieder» de Richard Strauss.

Le critique musical anglais Sir Neville Cardus aurait dit une fois de Della Casa qu’il fallait aller à ses concerts deux fois: une fois pour écouter, une fois pour regarder.

1,805 thoughts on “Lisa Della Casa 1919-2012”

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