Anita Cerquetti 1931-2014

En seulement dix années de carrière, sans avoir jamais mis les pieds dans les principaux temples de l’art lyrique, Scala de Milan exceptée, et avec un physique qui l’aurait fait récuser par la plupart des metteurs en scène et directeurs de théâtre d’aujourd’hui, la soprano italienne, disparue le 11 octobre 2014, a laissé une trace indélébile dans la mémoire de très nombreux mélomanes, conquis par l’une des plus somptueuses voix de soprano lirico spinto/drammatico du XXème siècle. Ce fut l’une des voix les plus fabuleuses que le monde ait connu et la dernière grande Verdienne ! Sa voix en effet fut la plus naturelle de toutes les voix italiennes qu’il fut donné à entendre dans les années 50.

Elle naquit le 13 avril 1931 à Montecosaro, dans la province de Macerata, dans la région des Marches, située à une dizaine de kilomètres de la ville balnéaire de Civitanova. Après sept ans d’études de violon, sa voix fut remarquée lors d’une fête familiale par l’un des professeurs du Conservatoire Morlacchi de Pérouse. C’est ainsi que le 8 février 1949, elle débuta sur scène pour un concert à Citta del Castello où elle chanta l’air des bijoux de Faust.

Passé ce premier contact avec le public, elle retourna au conservatoire Morlacchi pour deux années supplémentaires d’études de chant. En mars 1951, elle chanta un programme d’airs de Verdi au Circolo della Musica de Pérouse. Peu après elle fut contactée par la direction de l’opéra de Spoleto qui ne lui proposa rien de moins que le rôle-titre d’Aida ! Elle s’acquitta avec les honneurs de cet énorme défi avant de chanter Il Trovatore au Teatro Nuovo de Milan, juste avant de paraître aux côtés du grand ténor Beniamino Gigli pour une série de concerts.

Anita Cerquetti n’avait alors que vingt ans ; un âge où la plupart des chanteuses d’aujourd’hui en sont encore à leurs études. Les critiques favorables qu’elle reçut alors la stimula dans son idée de perfectionner sa technique vocale. Elle s’inscrivit donc à l’école du Teatro Comunale de Florence. En août 1953, elle chantait Aida aux arènes de Vérone, en alternance avec une certaine Maria Callas. Les critiques, tout en étant conquis par l’évidence de la soprano grecque, ne jugèrent pas défavorablement les prestations d’Anita. 

Les amateurs d’opéras, tous occupés à alimenter les luttes de pouvoir entre Maria Callas et Renata Tebaldi comme à se régaler de leurs prestations extraordinaires, eurent tendance à ne pas bien se rendre compte du phénomène vocal que représentait Anita Cerquetti. Pourtant le regretté critique André Tubeuf insista bien sur le fait que « Cerquetti [avait] tout ce que Callas n’eut jamais, la consistance royale du son, la plénitude hardie de la ligne, et aussi, déjà, par endroits, reflet de l’art magique de Callas, cette impressionnabilité, cette ombre soudaine sur l’inflexion, cette fragilité grandiose inoculée par Callas, [la] Déjanire qui, avant sa devancière, modèle et rivale, allait la dévorer.» En 1954, elle chanta Il Trovatore au Teatro Verdi de Sassari, puis Loreley et Il Trovatore à Reggio Emilia. Elle fut engagée encore pour chanter Il Trovatore dans un centre commercial (!) à Mestre près de Venise et La Forza del Destino au Teatro Verdi de Pise, opéra qu’elle reprit lors d’une tournée à Enghien-les-Bains (en Belgique). Partout les critiques furent élogieuses mais, les grandes scènes lyriques continuaient de l’ignorer. Elle fut Aida sur la Piazza Maggiore de Bologne, un rôle qu’elle reprit à Rome. Et après une Leonora (Il Trovatore) à Vigevano, elle termina l’année en chantant Abigaille de Nabucco aux côtés de Tito Gobbi et de Boris Christoff. Début 1955, le Teatro Comunale de Modène l’invita pour Il Trovatore qui sera repris à Nice, Marseille et Toulouse. En juin, elle chanta sa première Norma à Florence avec Franco Corelli, Giulio Neri et Fedora Barbieri. Là encore, la critique fut dithyrambique à son égard. Elle enchaîna ensuite avec Aida aux Thermes de Caracalla, puis à Messine. Comme personne n’est prophète dans son pays, c’est le Chicago Lyric Opera qui lui offrit sa première grande scène internationalement reconnue où elle obtint un triomphe dans Un Ballo in Maschera aux côtés de Tito Gobbi et Jussi Björling !

En 1956, de retour en Italie, elle se produisit dans La Gioconda au Teatro Comunale de Florence puis dans Il Trovatore à Avignon et Marseille où elle donna également Aida. Au Sao Carlo de Lisbonne, elle chanta dans Don Carlo, qu’elle reprit à la Comunale de Florence. Puis ce sera Aida à Nîmes et Il Trovatore à Arles avant de reprendre Nabucco aux Arènes de Vérone et Aida aux Thermes de Caracalla à Rome. Puis ce sera encore Nabuccoà Lausanne, La Forza del Destino à Cagliari, et à Macerata. Catane et le Liceo de Barcelone la verront dans la Norma. A cette occasion, le public lui réserva un triomphe sans précédent. Les trois mille spectateurs, debout, l’applaudirent pendant près d’une heure. En janvier 1957, elle chanta dans Un Ballo in Maschera à Florence. Une performance heureusement enregistrée et parue en CD où l’on entend une Anita Cerquetti au sommet de son art et dont le chant bouleverse encore tout le monde d’émotion. Anita chanta ensuite Aida à Rome, Don Carlo à Palerme et Les Abencérages de Cherubini (la version italienne sous la direction de Carlo Maria Giulini) ; puis une Norma aux Arènes de Vérone, une Aida et La Forza del Destino à Rome avant de s’envoler pour Mexico City où elle triompha dans Il Trovatore et Aida avant de chanter Norma à Philadelphie et Un Ballo in Maschera puis Don Carlo à Chicago.

Alors que le 2 janvier 1958, Anita Cerquetti arrivait au Teatro San Carlo de Naples pour la troisième représentation de Norma, on apprit que Maria Callas venait de déclarer forfait après le premier acte de Norma qu’elle chantait à Rome, en présence du président de la République italienne. Devant la panique créée par cette annulation, le directeur de l’opéra de Rome appela l’agent d’Anita pour lui offrir de reprendre le rôle à Rome. Après discussion, elle accepta. Le 4 janvier, elle chanta Norma à Rome, puis à Naples le 5 janvier pour retourner le chanter à Rome, les 8 et 11 janvier. Elle reprit le rôle à Palerme en février avant d’incarner, en juin, Abigaille dans Nabucco pour quatre représentations. Ce rythme infernal eut certainement un retentissement sur sa santé. L’été la vit chanter Aïda dans la petite ville de Fermo, au sud d’Ancône avant de retourner en Amérique pour chanter Aida et La Forza del Destino à Mexico, et Il Trovatore à Philadelphie en octobre avant de clore l’année avec une ultime Norma au Liceo de Barcelone. Pendant sa courte carrière, qui ne dura que dix ans, cette soprano s’est presque exclusivement consacrée à la musique de Verdi, Bellini et Rossini. Mise à part une seule représentation vériste dans Loreley de Catalani car le vérisme n’était pas son style. Des propositions lui furent faites pour Tosca, Turandot, Manon Lescaut, à New-York, par Rudolf Bing mais elle les refusa. Elle était le prototype de la voix du premier romantisme.

Elle devait faire ses débuts au Royal Opera House dans le rôle-titre d’Aida en juillet 1958, mais fut contrainte de se retirer à la suite d’une appendicectomie. Elle fut remplacée par Leontyne Price. Elle ne chanta ainsi jamais à Covent Garden. Dès lors, elle ne chantera plus qu’épisodiquement jusqu’en septembre 1960 où elle participa à Un Ballo in Maschera à Lucca et en octobre à un Nabucco en Hollande. Cette dernière représentation fut marquée par l’apparition de sérieux problèmes vocaux. Sa voix n’avait alors plus la rondeur qu’on lui connaissait auparavant. En 1961, âgée de 30 ans, elle mit fin à une carrière qui aura duré moins d’une dizaine d’années. Une dizaine d’années qui suffit à faire d’Anita Cerquetti une légende du monde de l’opéra. Aujourd’hui encore, celui qui tombe sur l’un de ses rares enregistrements reste stupéfait de la qualité de cette voix. Bien qu’elle n’ait jamais donné de raisons précises concernant son départ et que le mystère demeure, nous disposons d’un certain nombre d‘explications. La mort de son père en 1959, suivie de peu de celle d’un de ses premiers professeurs l’affecta profondément. Elle eut aussi des ennuis de santé.  Elle aurait eu une attaque qui lui paralysa en partie la face, de façon certes intermittente, mais gênante pour l’émission vocale. Elle a parlé d’une très grande fatigue qu’elle mit longtemps à surmonter. Il est par ailleurs clair qu’elle décida de partir après la naissance de sa fille Daniela : « des années plus tôt – a-t-elle dit – on m’avait affirmé que je ne pourrais jamais avoir d’enfants. J’ai pris cette décision lorsque je suis tombée enceinte. » Devenue mère, elle aurait renoncé à tenter un retour et souhaita se consacrer à sa famille. Comme la française Alexia Cousin, elle quitta la scène avant trente ans, incapable de supporter la tension nerveuse du métier. Mis à part les élèves qu’elle formera comme professeur de chant, nul ne l’entendra plus sur une scène ou en studio. Elle affirma pourtant : « J’estime avoir eu de la chance : ma carrière a été brève, mais extrêmement intense ; j’ai laissé une trace, et en cela j’ai été comblée. » 

Elle est décédée à 83 ans le 11 octobre 2014 des suites de l’aggravation soudaine de problèmes cardiaques, a Perouse, où elle vivait avec son cousin. Ses funerailles eurent lieu à Fabriano dans l’église de San Nicolo. Anita Cerquetti était de forte corpulence et plutôt statique sur scène, mais fascinait par la magnificence de son timbre associé à une voix de soprano dramatique d’un absolu naturel, à l’ambitus modéré mais aux registres ronds et unis, du grave très peu poitriné jusqu’au haut médium d’une sidérante richesse de timbre, malgré un extrême aigu toujours fragile et souvent un peu bas. Sa noble prestance et la solidité de son bagage technique et musical l’orientèrent plus naturellement vers le bel canto que vers le postromantisme, une exception en son temps parmi les voix comme la sienne. Ses Aida, Tosca et Gioconda sont parmi les plus envoutantes que l’on puisse entendre, pour la splendeur du son et l’élégance du phrasé. C’est cependant dans Norma et Nabucco qu’elle fut à son meilleur. Des critiques ont écrit : « elle incarnait un authentique soprano dramatique italien ; sa voix, qui a du corps, de l’ampleur, sa ligne raffinée […], son art naturel du phrasé exact, sa sincérité d’expression sont autant d’éléments que l’on trouve rarement réunis chez un même chanteur. […] c’est pourquoi ses rares enregistrements sont si prisés des collectionneurs. » Tous ses admirateurs ont souligné la pureté et la puissance de sa voix, la perfection de son intonation et de sa diction. Sa technique extraordinaire, sa maîtrise du souffle lui permettaient une parfaite expressivité dans la véhémence comme dans le legato le plus mélancolique. Son leg discographique officiel est des plus minces, comportant deux disques DECCA, une Gioconda intégrale avec Del Monaco, Simionato, Bastianini dirigée par Gavazzeni, et un recueil d’airs d’opéra repiqué d’un rare microsillon de 1959.  Heureusement il nous reste de nombreux enregistrement plus ou moins pirates.