Raoul Jobin 1906-1974

Raoul Jobin était un ténor lyrique québécois qui prend place parmi les plus grands ténors francophones du XXème siècle.

Il naquit à Québec le 8 avril 1906 sous le nom de Roméo Jobin. Issu d’une famille du quartier populaire de Saint-Sauveur où son père tenait un bistro, il fit partie de la chorale paroissiale comme soliste durant une dizaine d’années. Il entreprit des études vocales avec Louis Gravel puis avec Emile Larochelle à l’Université de Laval (Montréal) jusqu’en 1928. Il adopta le prénom de son père, Raoul, celui de Roméo étant trop associé à l’opéra Roméo et Juliette. 

Après un récital d’adieu à Québec il partit pour Paris poursuivre sa formation avec Mme d’Estainville-Rousset pout le chant et Abby Chéreau pour la mise en scène, ainsi qu’à l’Institut grégorien de Paris. Sa voix exceptionnelle retint l’attention d’Henri Büsser qui le fit auditionner devant Jacques Rouché, directeur de l’Opéra. Il décrocha ainsi un contrat pour l’année suivante. Jobin revint au Québec pour donner quelques concerts au début de 1930, mais avant tout pour épouser la soprano Thérèse Drouin, avec laquelle il donna par la suite des récitals et plusieurs représentations. Ils eurent trois enfants, Claudette, André et France Jobin épouse du journaliste et haut-fonctionnaire Jacques Pigeon. Comme son père, André Jobin (né en 1933) fera carrière dans les arts. Il sera comédien, ténor lyrique et metteur en scène.

De retour à Paris, il fit ses débuts professionnels dans l’oratorio Christus de Liszt, au Théâtre des Champs-Élysées, le 28 mai 1930. Il débuta à l’Opéra le 3 juillet suivant, dans le rôle de Tybalt de Roméo et Juliette. Durant la saison 1930-1931, il tint de nombreux rôles dont Nicias (Thaïs), le Chanteur italien (Le Chevalier à la rose), Iopas (Les Troyens de Berlioz), mais surtout le Duc de Rigoletto (20 décembre 1930), le premier grand rôle de sa carrière. En 15 mois, il participa à 111 représentations de divers opéras. Il fut bientôt demandé par les radios et les orchestres parisiens, notamment l’orchestre Colonne avec lequel il chanta la 9e Symphonie et la Missa solemnis de Beethoven ainsi que le Requiem de Berlioz en 1931. 

La maladie de sa mère l’amena à revenir à Québec à l’automne 1931 pour ne revenir à Paris qu’en 1934. Il donna des concerts à Québec, Ottawa et Montréal. Avec la Société canadienne d’opérette, il participa au théâtre Impérial de Montréal à de nombreuses représentations comme l’Amour Tzigane de Lehar, Mamz’elle Nitouche d’Hervé et Secret de polichinelle de Fourdrain (1933), ainsi que huit représentations du Barbier de Séville et autant du Voyage en Chine de Bazin (1934). Au printemps de 1933, la San Carlo Opera Company l’engagea pour des opéras comme Faust, Rigoletto, Paillasse, et Roméo et Juliette

Il fit sa rentrée à l’Opéra de Paris le 16 juillet 1934 dans Rigoletto. Il interpréta les rôles de premier ténor à Bordeaux pendant deux saisons (1934-1936), puis il fut sollicité en province et se produisit avec succès à Lyon, Toulouse, Arles, Marseille, Montpellier, et aux festivals de Vichy et d’Orange. Il s’identifia au répertoire français avec des incursions dans le répertoire italien et allemand. Ses grands rôles furent Faust, Don José, Werther, Raoul (Les Huguenots), Mario (Tosca), Des Grieux (Manon), Gérald (Lakmé), Hoffmann, Roméo, Julien (Louise), sans compter de nombreuses créations, dont la principale fut La Chartreuse de Parme de Sauguet (rôle de Fabrice) le 20 mars 1939. Jobin se produisit également en Hollande, en Espagne durant la guerre civile et en Italie.

Il revint au Québec à l’automne 1938 et chanta Carmen aux Variétés lyriques, avec Anna Malenfant dans le rôle-titre et sa femme dans celui de Micaëla. 

De passage en septembre 1939 au théâtre Municipal de Rio de Janeiro, avec la troupe de l’Opéra-Comique, il y fut surpris par la guerre, sa famille étant en France. De retour au Canada, il s’inscrivit aux « Metropolitan Opera Auditions of the Air ». Le Metropolitan lui fit aussitôt un contrat pour débuter le 19 février 1940 dans Manon. Il resta attaché à cette maison jusqu’en 1950, interprétant de nombreux rôles auprès de vedettes prestigieuses comme Lily Pons, Bidú Sayão, Martial Singher, Ezio Pinza, Salvatore Baccaloni, Rïse Stevens et Licia Albanese. Le 20 février 1942, il tint le rôle de Luca lors de la création de The Island God de Menotti. 

Sa carrière nord-américaine s’étendit de l’Atlantique au Pacifique faisant de nombreuses saisons à San Francisco, Chicago, Los Angeles, Cincinnati, Philadelphie, Cleveland, Boston, Nouvelle-Orléans et plusieurs autres villes, à titre d’invité, lors des tournées nord-américaines du Metropolitan ou encore comme membre du Metropolitan Opera Ensemble (1945-1946). Partout, sa maîtrise du style français, l’éclat de ses aigus et la chaleur de son timbre lui valaient un accueil enthousiaste et des critiques élogieuses. 

De ce calendrier se détachent quelques dates, comme Oedipus Rex de Stravinsky à Boston (1940) sous la direction du compositeur, et le rôle-titre de Pelléas et Mélisande de Debussy qu’il chanta en première canadienne à Montréal le 14 juin 1940, sous la direction de Wilfrid Pelletier, avec Marcelle Denya comme partenaire.  Au Metropolitan, Jobin chanta Des Grieux, Hoffmann, Pelléas, Mario, Paillasse, Tonio (La Fille du régiment), Gérald, Faust, Don José, Julien, Samson et Roméo. 

Il retourna régulièrement en Amérique du Sud pour des saisons au Teatro Colón de Buenos Aires et à Mexico où il défendit le répertoire français avec le chef Albert Wolff. Il tint notamment le rôle de Renaud dans Armide de Gluck (1943) et Admetus dans Alceste du même compositeur (1954) au Teatro Colón.

Après la guerre, Jobin effectua sa rentrée parisienne à l’Opéra le 16 mai 1947 dans un triomphal Lohengrin, son premier grand rôle wagnérien, auquel on l’identifia sous le nom de « Monsieur Lohengrin », précédé le 23 avril par Des Grieux à l’Opéra-Comique. Le 12 juin, il y chanta Don José (Carmen), et Samson à l’Opéra le 18 avril 1948. Le 18 juin 1951, Il chanta Radamès (Aida) à l’Opéra et au Festival de Vichy, et l’année suivante, Walther des Maîtres Chanteurs ainsi que le rôle-titre de Marouf (de Rabaud), toujours au Festival de Vichy. 

Jobin partageait alors son temps entre l’Europe et l’Amérique, se produisant aussi en Afrique du Nord. En 1952, il interpréta Damon dans Les Indes galantes de Rameau à l’Opéra de Paris et créa le rôle de Don Juan de Mañera d’Henri Tomasi à la radio de Paris. En 1954, il fut Dimitri dans Résurrection de Franco Alfano à l’Opéra-Comique. En 1955, il effectua deux créations : Geneviève de Paris de Mirouze au théâtre Romain de Fourvières, et L’Atlantide de Tomasi à Enghien, puis à Marseille, Lyon et au Festival de Vichy. 

L’Opéra-Comique l’invita à chanter la 1000e représentation de Louise en 1956, et au printemps de 1957, Capriccio de Richard Strauss. Il tint en 1957 le rôle d’Ulysse dans Pénélope de Fauré dans plusieurs villes de France, et c’est dans ce rôle qu’il fit ses adieux définitifs à la scène, le 24 juin 1958, à Toulouse, aux côtés de Régine Crespin. 

Raoul Jobin

Il fut nommé professeur aux Conservatoires de musique de Montréal et de Québec. Il contribua à la formation de nombreux jeunes chanteurs dont Colette Boky, Jean Bonhomme, Claude Corbeil, Gaston Germain, Bruno Laplante, Jacqueline Martel, Joan Patenaude, Jean-Louis Pellerin et Huguette Tourangeau. Il fut membre du Conseil des arts du Canada (1961-1964). Le gouvernement du Québec le nomma ensuite conseiller culturel auprès de sa délégation générale à Paris (1970-1973). En 1951, il fut fait chevalier de la Légion d’honneur par la France, et en 1967, il fut nommé compagnon de l’Ordre du Canada.

Le 10 janvier 1974, Raoul Jobin fut hospitalisé à l’hôpital Saint-Sacrement de Québec. Il est décédé dans cette ville le 13 janvier 1974. Il fut inhumé au cimetière Notre-Dame-de-Belmont, à Sainte-Foy. Ses funérailles eurent lieu le 17 janvier 1974 en l’église Saint-Sauveur, sa paroisse natale. Son épouse Thérèse Drouin est décédée en 2007.

Sans devenir un chanteur spécialisé dans un type de rôle, sa voix puissante et héroïque aux aigus triomphants, ni italianisante ni nordique lui permit de briller dans les personnages au caractère bien trempé, qu’ils soient français (Hoffmann, Samson et surtout Don José), italiens (Cavaradossi, Canio) ou allemands (Lohengrin). Il fut un artiste intransigeant et scrupuleux à l’extrême réputé pour l’éclat exceptionnel de son haut médium.