Alfred Deller 1912-1979

Alfred Deller était un falsettiste anglais, c’est-à-dire un contre-ténor (improprement appelé haute-contre). Autodidacte il se forgea seul une technique de contre-ténor car personne ne pouvait se charger de sa formation vocale, cette tessiture ayant disparu depuis deux siècles. Il remit en honneur la voix de falsettiste et demeure un modèle pour tous ses successeurs.

Il vit le jour le 31 mai 1912 à Margate dans le Kent, station balnéaire appréciée pour ses plages de sable. Sixième enfant d’une fratrie de sept, il commença à chanter à l’âge de sept ans avant de s’intéresser au violon. Le père de Deller était un sergent de l’armée devenu instructeur d’éducation physique qui dirigeait sa grande famille un peu comme un terrain de parade. Mais de son propre aveu, Alfred a acquis deux choses vitales de son père : un physique imposant, avec une poitrine large et des poumons volumineux, et un sens aigu du rythme, appris en regardant son père suivre des cours de gym.

L’école ne le passionnant pas, il passait la semaine comme employé dans un magasin de meubles et se faisait entendre le dimanche avec la chorale de l’église Saint-Jean-Baptiste. Épargné par la mue, il resta soprano mais dut se résoudre à devenir alto pour rejoindre des garçons de son âge et de sa taille. À Canterbury, ce fils d’un ancien officier de l’armée britannique se positionna comme objecteur de conscience et se livra à des travaux agricoles pour participer à l’effort national durant la Seconde Guerre mondiale. 

La musique relevait du chanoine Joseph Poole, qui dirigeait le chœur et qui découvrit la musique de Michael Tippett par la radio et lui commanda un motet. En 1943, le compositeur se rendit à Canterbury pour assister à la création des trois minutes polyphoniques de Plebs Angelica. Avant de se rendre à la crypte bardée de sacs de sable où, depuis le terrible bombardement allemand du 1er juin 1942, se produisait le chœur, il entendit une voix d’alto masculine chanter Music for a while de Purcell. Tippett, alors plongé dans la musique du compositeur, resta interdit : « À ce moment, j’ai eu l’impression que les siècles remontaient leur cours », confiera-t-il plus tard. Il décida alors de faire connaître la voix d’Alfred Deller et organisa, le 21 octobre 1944, un concert dans la salle Holst du Morley College de Londres. Deller chanta Gibbons et Purcell, dont Music for a while. Tippett dirigea un second concert le 31 décembre de la même année, dans la grande salle de la Friends’ House d’Euston Road centré sur Buxtehude, Bach, Tippett et Purcell (Ode à sainte Cécile de 1692). Le public fut stupéfait. La consécration arriva par la voie des ondes le 29 septembre 1946 lorsqu’Alfred Deller fut invité par le musicologue Anthony Lewis à participer au concert inaugural du programme culturel de la BBC 3. Adrian Boult dirigeait ce concert. En quelques heures, le nom de Deller fit le tour du pays. Il avait trente-quatre ans.

Le compositeur Britannique Michael Tippett (1905-1998)

Jusqu’à sa rencontre déterminante avec le compositeur Michael Tippett (1905-1998), Alfred Deller était persuadé d’être un alto. Il n’était pas le seul. Il y en avait d’autres dans les chœurs des églises où il chantait. Mais Tippett, persuadé d’entendre Henry Purcell réincarné interpréter sa propre musique, le baptisa « counter-tenor ». Or, au XVIIème siècle, ce terme désignait, comme son nom l’indique, une voix contre celle du ténor, c’est-à-dire juste au-dessus, sans pour cela recourir à la voix de fausset. Il s’agissait donc d’un ténor suraigu (ce que les Français appellent aujourd’hui haute-contre) et pour lequel écrivaient Lully et Rameau. Dans son Dictionnaire de musique (1767), Rousseau définit le « contra-ténor » comme « nom donné dans les commencements du contrepoint à la partie qu’on a depuis nommée ténor ou taille » et il ajoute que « la voix aiguë masculine dite haute-contre, altus ou contra n’est pas naturelle et qu’il faut toujours la forcer pour la porter à ce diapason : quoi qu’on fasse, elle a toujours de l’aigreur, et rarement de la justesse.» 

Au temps de Purcell, le contre-ténor se faisait essentiellement entendre dans la musique sacrée, interdite aux femmes, et se produisait rarement sur scène. Haendel a bien utilisé quelques contre-ténors dans ses oratorios (Deborah, Athalia, Saül, Israël en Egypte, Le Messie, Samson, Sémélé) mais il ne remplaçait jamais un castrat défaillant par un contre-ténor : il lui préférait un alto féminin. 

Aujourd’hui, on tend à différencier le haute-contre du contre-ténor : 

-le haute-contre est un ténor aigu utilisant donc la voix de poitrine ;

-le contre-ténor sollicite presque exclusivement la voix de tête (ce qui n’interdit pas le mélange de deux registres) utilisant la technique dite du falsetto. Contre-ténor et falsetto sont donc synonymes. On peut donc dire pour simplifier qu’il s’agit d’un chanteur à la voix plutôt aigüe dont le registre se rapproche de celui d’une voix féminine. 

A mi-chemin entre la tessiture du ténor et celle du contralto, le contre-ténor chante donc avec une « voix de tête » ou une « voix de fausset ». On ne confondra pas les contre-ténors avec les fameux castrats qui triomphèrent au XVIIIème siècle, essentiellement en Italie. Ces derniers avaient subi une opération avant la mue pour conserver leur voix d’enfant associée à la puissance de souffle d’un adulte. Les castrats n’existent plus et les contre-ténors appartiennent pleinement à la vie contemporaine même s’ils nous permettent d’entendre des sons venus d’un très lointain passé. 

Alfred Deller a dû vaincre bien des préjugés pour convaincre une partie du public qui doutait de sa virilité en s’étonnant qu’il puisse être père de trois enfants ! 

Alfred Deller explique dans le film que lui consacra Benoît Jacquot (Harmonia Mundi) qu’il travailla pour développer la résonance dans les sinus à l’avant du crâne dans le médium-grave sous le do : « La façon avec laquelle je chante aujourd’hui est la même que lorsque j’étais enfant », concluait-il alors qu’il possédait une voix naturelle de baryton léger.

Tippett découvrit Deller alors qu’il recherchait depuis longtemps un chanteur capable d’interpréter Purcell : « A cet instant, j’ai eu l’impression de revenir plusieurs siècles en arrière », racontera Michael Tippett quelques années plus tard. Le compositeur fut enthousiasmé par la découverte de cette incroyable couleur vocale qui rend enfin possible la redécouverte des musiciens anglais du XVIème et XVIIème siècles. Dès 1943, Alfred Deller se produisit en concert, mais c’est en 1946 qu’il accéda à la notoriété grâce à la radio avec la diffusion du concert inaugural du « BBC Third Programme ». Les auditeurs furent fascinés par son interprétation de l’ode de Purcell, « Come ye Sons of Art ». 

De 1947 à 1961, Alfred Deller se produira dans les chœurs de la cathédrale Saint Paul de Londres. Son parcours totalement atypique obligea le chanteur à se battre pour imposer ses conceptions et faire redécouvrir des compositeurs comme John Dowland (1563-1626), Thomas Tallis (1505-1585) ou Thomas Morley (1557-1602).

Dès 1949, il enregistra son premier disque pour His Master’s Voice et, en 1950, il fonda le « Deller Consort », un ensemble qui lui permettra de réaliser une centaine d’enregistrements avec des chefs et des instrumentistes qui partageaient sa passion de la musique baroque, tels Nikolaus Harnoncourt, Gustav Leonhardt ou encore Walter Bergmann et Desmond Dupré. En 1966, le contre-ténor signa un contrat d’exclusivité avec Harmonia Mundi qui lui accorda même le contrôle artistique de ses enregistrements.

Bach fut le grand absent du répertoire d’Alfred Deller « à cause du diapason moderne trop élevé », dira-t-il. En revanche, Benjamin Britten écrivit pour lui le rôle d’Oberon dans Le Songe d’une nuit d’été. Le luthiste Desmond Dupré et le claveciniste Harold Lester participèrent à ses enregistrements. Pour incarner Obéron, le roi des fées, le compositeur voulait un timbre « surnaturel ». Alfred Deller devait créer ce rôle au Festival d’Aldeburgh en juin 1960. Malheureusement, l’année suivante, il fut écarté de la distribution du Covent Garden de Londres au profit d’un autre contre-ténor, l’américain Russell Oberlin. La critique avait sévèrement jugé la prestation d’acteur d’Alfred Deller à Aldeburgh et sa voix paraissait trop peu puissante pour Covent Garden. Le chanteur vécut cet épisode comme une injustice. Il a ensuite peu fréquenté les scènes lyriques et s’est essentiellement consacré aux concerts et aux enregistrements.

Alfred Deller s’abstenait des vocalises quotidiennes, détestait les répétitions et préférait la spontanéité du concert.

Nikolaus Harnoncourt se rappelle avec admiration « l’assurance imperturbable du chanteur le plus significatif de cette musique ancienne en train d’éclore. » Gustav Leonhardt décrit avec une grande précision l’art et la manière de ce « musicien, c’est-à-dire un cran au-dessus [d’un chanteur], et qui plus est, d’un chanteur-musicien exceptionnel », débordant de vitalité et d’humour. René Jacobs évoque le « chanteur-poète».Tous s’accordent à mettre en évidence l’art intuitif de ses intonations fines, l’expressivité des sons filés, dont il refusait de privilégier la beauté pour demeurer en accord avec le texte.

Marié à Peggy Deller, il eut deux fils et une fille. Né en 1938, le premier fils, Mark Deller, devint par la suite chef d’orchestre et à ses heures perdues chanteur d’opéra.

Alfred Deller mourut le 16 juillet 1979 dans un hôpital de Bologne des suites d’une crise cardiaque survenue au cours d’un voyage en Italie. Il est inhumé à All Saints’ Church, à Boughton Aluph.

Le nom d’Alfred Deller est associé à la redécouverte d’un répertoire immense et oublié pendant des siècles faute d’interprètes. 

Ce chanteur anglais fut un autodidacte de génie dont l’intuition et la persévérance sont parvenues à ressusciter un type de voix dont la disparition avait entraîné celle de la majeure partie de la musique britannique de la Renaissance. Comment aurait-on pu apprécier la musique vocale d’avant Haendel alors même que la tradition des contre-ténors solistes s’était perdue ? Elle ne survivait que dans certaines cathédrales anglaises où l’on pouvait encore entendre quelques hommes tenir les parties d’alto au cours des messes. C’est d’ailleurs ainsi que devait débuter l’extraordinaire aventure musicale d’Alfred Deller, un des plus remarquables chanteurs du XXème siècle.

Sa voix était très légère avec une merveilleuse qualité lyrique. Dans la fleur de l’âge elle possédait timbre singulier, clair et pénétrant, allié à une exquise musicalité. Une qualité dans le chant de Deller qui était souvent remarquée était la plénitude de son ton, à la différence du son de soprano garçon de flûte souvent entendu. Il était le plus efficace dans les pièces plus contemplatives, mais lorsque cela était nécessaire, il était capable de chanter extrêmement bien des pièces très fleuries.

Bien qu’il puisse chanter les airs dramatiques de Haendel, il n’a jamais permis à sa voix d’être poussée au-delà de sa caractéristique fondamentalement légère.

Sa voix expressive fut littéralement à l’origine de la découverte d’un tout nouveau répertoire pour les amateurs de concerts britanniques, et ses centaines d’enregistrements sont toujours prisés par les collectionneurs.

Sans lui, la reconnaissance internationale de la voix de contre-ténor n’aurait peut-être pas été aussi rapide qu’elle l’a été.

Alfred Deller donnait régulièrement des cours d’été à l’Abbaye de Sénanque ou à Lacoste. Il reste une référence absolue pour les nouvelles générations de contre-ténors qui ont repris à sa suite le flambeau de la musique baroque, que ce soit James Bowman, René Jacobs ou, plus près de nous, Philippe Jaroussky, ou David Daniels.