Dimitri Hvorostovsky 1962-2017

Trop tôt disparu, Dmitri Hvorostovsky était un baryton russe qui enthousiasma le public par son charisme, sa présence scénique et ses qualités vocales.

Dmitri Aleksandrovitch Khvorostovski (Дмитрий Александрович Хворостовский) est né le 16 octobre 1962 à Krasnoïarsk en Sibérie. Ses parents étaient tous deux des scientifiques et aimaient la musique : le père, Alexandre, ingénieur chimiste, jouait du piano, la mère, Ludmilla, gynécologue, avait une voix de soprano et Dmitri se mit tout naturellement au clavier comme au chant choral. Si l’adolescent, bagarreur et prêt à « mal tourner », se rêvait sculpteur ou footballeur, ses dispositions naturelles le conduisirent à fréquenter vers 14-15 ans un collège spécialisé qui le destina à être chef de chœur. 

Dans la Sibérie où il grandit, Dmitri bénéficia de la politique culturelle menée alors, qui vit la multiplication des théâtres, conservatoires, salles de concert et musées sur un territoire jusque-là négligé. Cela le marqua si profondément qu’il s’en fit plus tard l’ambassadeur vantant les « forêts obscures et les fleuves sauvages » comme il défendrait le patrimoine musical russe, savant et populaire, lyrique et mélodique. 

Diplôme en poche, et comme son potentiel de soliste fut jugé exceptionnel, il intégra à 17 ans la classe d’Ekaterina Konstantinova Yoffel, qu’il considérait comme une « hypnotiseuse », tant elle savait le mettre en conditions pour mieux chanter dans sa tessiture naturelle. Lui qui se voulait ténor, promis aux rôles brillants et de premier plan, dut se résigner à être baryton, « la voix des vieux pères et des maris plaqués », se plaisait-il à résumer, une fois sa désillusion admise.

Au contact d’Ekaterina Yoffel, le jeune homme apprit le contrôle de sa respiration, un phrasé savant et une projection émotionnelle qui lui permirent d’atteindre une excellence très précoce dans une tessiture de baryton où les éclosions sont d’ordinaire plus tardives. 

Il débuta à Krasnoïarsk, tout juste âgé de 22 ans, avec le rôle de Marullo, dans Rigoletto de Verdi. Mais c’est le concours Glinka, la compétition de chant la plus importante d’URSS que Hvorostovsky remporta en 1987, qui lança réellement sa carrière. La présidente du jury, la mezzo-soprano Irina Arkhipova, lui conseilla de participer au concours international de chant de Toulouse comme au BBC Singer of the World de Cardiff. Il s’y présenta et remporta les deux compétitions, respectivement en 1988 et 1989. A Cardiff, interprétant Eri tu d’Un Ballo in maschera de Verdi, il supplanta le « régional de l’étape », l’impressionnant Bryn Terfel. Si Dmitri Hvorostovsky renonça à présenter le Concours Tchaïkovsky, sésame absolu dans son pays d’origine, sa carrière était d’ores et déjà internationale. Un agent et une maison de disques (Philips) misèrent sur l’artiste à la prestance aussi séduisante que son timbre, le promouvant comme une rock star.

Prenant son temps, Dimitri consacra les deux années suivantes aux récitals, à Londres puis New-York, permettant à sa voix de mûrir et de respecter une tradition nationale où les apprentissages de l’opéra et de la mélodie vont de pair. Il incarna certes le prince Yeletski dans La Dame de pique, de Tchaïkovsky à l’Opéra de Nice dès 1989 et se produisit t bientôt à La Fenice de Venise comme à Covent Garden, au Châtelet et à La Scala ; mais sa gestion des rôles resta sage, sinon prudente. 

Il tint en 1999 le rôle de Belcore dans L’Elixir d’amour de Donizetti au Metropolitan Opera. Trois ans plus tard il fut au Met le Prince André Bolkonsky dans Guerre et Paix de Prokofiev. Puis il aborda le rôle-titre de Don Giovanni. Il continua l’année suivante avec une autre œuvre mozartienne, Les Noces de Figaro, dont il chanta le rôle du Comte Almaviva à l’Opéra national de Paris. Un an plus tard, il incarna Silvio dans I Pagliacci de Leoncavallo au Royal Opera House de Londres. 

En 2004, Hvorostovsky aborda le répertoire verdien, un compositeur phare dans sa carrière, à La Fenice dans Traviata où il chanta Germont puis dans Le Trouvère en Comte de Luna à l’Opéra national de Paris. 

Il revint un an plus tard au Metropolitan Opera House interpréter Valentin dans Faust de Gounod puis retourna au Royal Opera House pour chanter le Comte Renato dans Un Bal masqué de Verdi. 

Le répertoire russe revint dans son programme en 2007 avec le rôle-titre d’Eugène Oneguine de Tchaïkovsky. 

Sa voix racée et puissante, élégante et flexible en fit un interprète idéal d’Oneguine ainsi que des personnages verdiens comme Rodrigo de Posa (Don Carlos), Luna (Il Trovatore) ou Giorgio Germont  (Traviata). Il poursuivit ensuite son exploration du répertoire verdien avec Simon Boccanegra à l’Opéra national de Paris dans le rôle-titre, Don Carlo l’année suivante dans la même maison en Marquis de Posa, puis le rôle-titre de Rigoletto trois ans plus tard au Royal Opera House. La saison suivante, il chanta Don Carlo dans Ernani de Verdi au Met. On le vit à l’Opéra de Vienne pour incarner Iago dans Otello de Verdi.

Il travailla sous la direction des plus grands chefs : Haitink, Levine, Harnoncourt, Guerguiev, Bychkov, donnant la réplique à Renée Fleming, Sondra Radvanovsky, Anna Netrebko, Elina Garança, Aida garifulina, Samuel Ramey, Roberto Alagna, René Pape, Pavarotti Jonas Kaufmann et beaucoup d’autres. 

Cette belle carrière lui aura permis d’aborder quasiment tous les répertoires (Mozart, Rossini, Bellini, Donizetti, le vérisme italien, Rubinstein) et de se forger une solide technique avant de se concentrer sur ce qu’il aimait et savait défendre le mieux : les grands rôles russes et verdiens.

Hvorostovsky a vécu en couple avec la danseuse Svetlana Ivanova (1959-2015), et ils eurent deux jumeaux : Daniel et Alexandra (1996). Il vécut ensuite avec la chanteuse Florence Illi. Deux autres enfants verront le jour : Maxime (2003) et Nina (2007).

Le baryton apprit en 2015 qu’il était atteint d’une tumeur au cerveau : il annula ses engagements afin de se soigner. Il fut traité à Moscou (à l’Institut de neurochirurgie Bourdenko), à Londres (The Royal Marsden NHS Foundation Trust) et à l’hôpital de Rochester à New-York. Son traitement par radiothérapie n’était pas encore terminé quand il remonta sur scène pour donner un récital à l’ambassade de Russie à Londres.

Il retrouva son public une première fois au Met dans un Trouvère triomphal où il semblait avoir retrouvé ses forces et sa voix, puis repris le rôle-titre d’Eugène Oneguine au Royal Opera House la même année et également au Met en 2017. Il remonta sur scène pour une apparition surprise au Lincoln Center, à l’occasion d’une soirée de gala pour les 50 ans du Metropolitan Opera de New York, où il fut longuement ovationné. 

Ses dernières prestations furent russes : le 27 mai à Saint-Pétersbourg pour célébrer l’anniversaire de la ville, puis le 2 juin, dans sa ville natale de Krasnoïarsk, dont il devint citoyen d’honneur, y chantant deux airs du Démon, d’Anton Rubinstein et d’Aleko, de Sergueï Rachmaninov. 

La maladie le rattrapa et il décéda 22 novembre 2017, à l’âge de 55 ans, à Londres où il vivait.

Rien d’étonnant à ce que le Kremlin ait, dès l’annonce de la mort de ce chanteur si profondément attaché au patrimoine national classique comme contemporain, déploré « une très lourde perte ». Une formule que reprendront tous les mélomanes.

Ses obsèques eurent lieu en présence de sa famille, d’amis et de nombreuses personnalités officielles. La cérémonie se déroula dans l’auditorium Piotr Tchaïkovsky à Moscou. Les applaudissements de la foule massée à l’extérieur ont accompagné la sortie du cercueil. Selon ses dernières volontés, son corps fut incinéré et ses cendres déposées dans deux urnes. La première fut placée le 28 novembre 2017 à Moscou, au cimetière de Novodevitchi. Plus de cent personnes s’y rassemblèrent pour rendre un dernier hommage à l’artiste. La seconde urne fut envoyée dans sa ville natale de Krasnoïarsk.

Il était titulaire des distinctions suivantes : Artiste du peuple de la Fédération de Russie, Ordre d’Alexandre Nevski, Ordre du Mérite pour la Patrie. Il figure sur la liste The Gramophone Hall of Fame publié par le mensuel londonien Gramophone.

Dmitri Hvorostovsky était le genre d’artiste qui déclenche les passions du public, grâce au charisme de ceux qui croient en ce qu’ils font. Non sans humour, Renée Fleming raconte dans son livre autobiographique The inner voice les hordes d’admiratrices qui faisaient la queue devant sa loge au Met. Elles étaient folles de sa chevelure cendrée à la Richard Gere et de son physique athlétique, encore assez rare dans les années 90 chez les chanteurs lyriques. 

Tout de suite, il fut un chanteur atypique par cette animalité contenue qu’il dégageait, cet engagement total dans chacun de ses rôles, qu’il soit romantique, autoritaire ou pervers. Mais on ne peut réduire Hvorostovsky à une présence physique : la voix était somptueuse et c’est cette voix qui lui permit de remporter le fameux concours de la BBC de 1989 devant Bryn Terfel et qui lança sa carrière internationale.

On distingue notamment dans sa discographie un enregistrement de mélodies russes dirigé par le chef Constantine Orbelian et qui témoigne de son art du phrasé, profondément incarné, teinté de nostalgie et d’espoirs. 

Un superbe Oneguine dirigé par Bychkov nous rappelle les représentations du Châtelet au début des années 90. Une salle qui aura permis aux Parisiens de l’entendre une dernière fois le 12 novembre 2016, dans un récital où il interpréta, inlassablement, ces mélodies russes qui l’auront accompagnées toute sa vie.