Pol Plançon 1851-1914

Pol Plançon, fut une éminente basse chantante française. Il fut l’un des chanteurs les plus acclamés au cours des années 1880, 1890 et au début du XXème siècle, une période souvent appelée « l’âge d’or de l’opéra ». En plus d’être parmi les premières stars internationales de l’opéra à avoir enregistré, il fut un chanteur polyvalent qui a interprété des rôles allant de Sarastro dans La Flûte enchantée de Mozart aux rôles de basse de Meyerbeer, Gounod, Verdi et Wagner, entre autres.

Pol Henri Plançon est né le 12 juin 1851 à Fumay, dans le département des Ardennes, près de la frontière belge. Après une scolarité́ effectuée à Fumay chez les Marianistes, et bien que doué́ pour la musique, il gagna Paris, pensant devenir commerçant comme son père. C’est dans la boutique parisienne de son père où il travaillait qu’il rencontra le musicien Théodore Ritter. Ce dernier, découvrant ses dons de chanteur, le fit entrer à l’école de chant de Gilbert Duprez.

Duprez est passé à la postérité pour avoir inventé et imposé le contre-ut de poitrine (ce type de note était auparavant émise en voix de tête). Il s’était tourné vers l’enseignement après sa retraite de la scène. Il avait connu une brillante carrière en Italie, où il créa Edgardo dans Lucia di Lammermoor de Donizetti en 1835.

Plançon poursuivit ensuite son apprentissage auprès du ténor Giovanni Sbriglia qui forma de nombreux chanteurs d’opéra exceptionnels dans son appartement parisien, notamment les frères Jean et Édouard de Reszké, avec qui Plançon chantera assez souvent dans les années à venir. Dans une interview de 1905 donné au New-York Times, il déclara qu’il avait modelé sa technique sur la méthode vocale d’un de ses célèbres prédécesseurs, le baryton Jean-Baptiste Faure, qui avait été une idole du public parisien dans les années 1860 et 1870.

Il débuta à l’Opéra de Lyon en 1878 en interprétant Saint-Bris dans Les Huguenots de Meyerbeer. Il resta à Lyon jusqu’en mai 1879 et s’installa ensuite à Paris.  Il assuma en 1880 le rôle de Colonna dans l’opéra Pétrarque d’Hippolyte Duprat au Théâtre de la Gaîté-Lyrique de Paris puis reçut enfin son premier engagement à l’Opéra Garnier en 1883, où il tint avec succès le rôle de Méphistophélès dans le Faust de Gounod, qu’il incarnera dans cette maison plus de cent fois. Il passera 10 ans à l’Opéra de Paris, participant à la création en 1885 du Cid de Massenet dans le rôle de Don Gormas (aux côtés des frères de Reszké). Il participa à la première d’Ascanio de Saint-Saëns le 21 mars 1890, dans laquelle il chanta le rôle du roi François Ier avec pour partenaire Emma Eames.

Il chanta dans toute l’Europe de 1891 à 1904, en particulier au Royal Opera House de Covent Garden, à Londres, où il participa à de nombreuses premières comme La Lumière d’Asie d’Isidore de Lara (11 juin 1892), La Navarraise, de Massenet avec Emma Calvé (30 juin 1901), l’adaptation lyrique de Beaucoup de bruit pour rien de Shakespeare, par Sir Charles Stanford en 1901, Le roi d’Ys d’Édouard Lalo et Hérodiade de Massenet en 1904. Les commentateurs anglais furent enthousiasmés par sa contribution à ces premières, ainsi que par son chant dans les rôles standards du répertoire, dont Rocco dans Fidelio de Beethoven, Méphistophélès dans Faust, Ramfis dans Aida, Pogner dans Die Meistersinger von Nürnberg ou Jupiter dans Philémon et Baucis de Gounod.

C’est au sommet de sa gloire à Covent Garden que Plançon fut introduit au Metropolitan Opera de New-York par l’imprésario Maurice Grau. Il y fit ses débuts le 29 novembre 1893, dans le rôle de Jupiter (Philémon et Baucis). Il y resta au cours des saisons 1893, 97, 98, 1901, 1903 et 1908. Il donna un total de 612 représentations avec le Metropolitan, avec des mises en scène d’opéras et donnant des concerts, soit à New-York soit dans d’autres villes américaines dans le cadre des tournées du Met. Il y chanta 85 fois Méphistophélès dans Faust, et participa à la première américaine de La Damnation de Faust d’Hector Berlioz en 1906, interprétant le rôle de cet autre célèbre Méphisto français. En 1899, il participa à la représentation inaugurale de l’opéra de Mancinelli Ero e Leandro en 1899 (dans le rôle d’Ariofarne).

Il était à San Francisco en 1906 avec une troupe de chanteurs du Met lorsqu’un puissant tremblement de terre et un incendie ont dévasté la ville. Tout comme Enrico Caruso, Marcella Sembrich, Giuseppe Campanari et Emma Eames, il échappa de justesse à la catastrophe. Il quitta le Met en 1908, après une dernière apparition en Plunkett dans Martha de Friedrich von Flotow.

À son retour à Paris à l’âge de 57 ans, il s’est retiré de l’agitation de la scène tout en conservant une excellente voix, bien que ses notes les plus hautes commençaient à s’affaiblir. Il donna des leçons à quelques élèves choisis. Il avait 63 ans lorsqu’il mourut le 12 août 1914 dans la capitale française, à l’été 1914, alors que la Première Guerre mondiale éclatait en Europe.

En dehors du théâtre, son allure reflétait une présence scénique cultivée. Les journalistes américains et britanniques de l’époque l’ont décrit comme un grand gentleman français impeccablement soigné avec des manières polies mais une maîtrise limitée de l’anglais. Néanmoins, des rumeurs sur sa conduite personnelle, impliquant qu’il était homosexuel, circulaient de temps à autre. Le critique new-yorkais Huneker n’aimait pas sa démarche hachée et se plaignait d’un manque de virilité dans ses incarnations. Il est difficile de savoir s’il s’agissait d’un commentaire pertinent ou simplement de la réaction d’un critique puritain à ce qui n’était alors que des potins scandaleux. La rumeur disait que Plançon avait été surpris dans sa loge avec le compositeur Herman Bemberg en flagrant délit…

Il possédait une véritable voix de basse, allant du fa supérieur jusqu’au ré inférieur résonnant et facile, bien que le ton léger et agile qu’il employait suggérait un instrument plus aigu. Il était réputé pour son legato exquis. Son timbre de basse était puissant et d’une grande beauté. Son étendue vocale lui permettait d’aborder avec autant de bonheur les emplois de basse chantante et ceux de basse profonde. Sa diction possédait une grande noblesse et son phrasé était exemplaire. L’émission toujours naturelle de Plançon reposait sur une virtuosité technique qui lui permettait de vocaliser avec la plus extrême agilité (il possédait un « trille » qui fut célèbre). Ses dons d’acteur n’étaient pas moins admirés que ses dons de musicien, et il brilla dans le rôle de Méphisto. 

Bien que n’étant pas énorme, sa voix était d’un caractère pénétrant, faisant une impression toujours positive dans des théâtres aussi grands que le Metropolitan Opera de New-York. 

D’un point de vue musicologique, son chant est d’un intérêt historique considérable car la méthode vocale raffinée qu’il employait a été façonnée avant l’avènement des opéras de style vériste. Également à l’aise dans les répertoires français, allemand et italien, Plançon fut l’un des plus grands chanteurs du tournant entre les XIXème et XXème siècle.

Au plus fort de ses 30 ans de carrière, il fut confronté à la concurrence non négligeable d’une multitude de grandes basses d’opéra dont ses compatriotes Jean-François Delmas (dont il admirait particulièrement la voix sonore), Pedro Gailhard, Juste Nivette, Hippolyte Belhomme et Marcel Journet. Parmi ses autres rivaux figuraient le Polonais Édouard de Reszké, le Bohémien Wilhelm Hesch, les Italiens Francesco Navarini et Vittorio Arimondi et, parmi une jeune génération de chanteurs, les Russes Lev Sibiriakov, Fédor Chaliapine et le Polonais Adam Didur. Il a plus que tenu sa place parmi tous ces artistes, demeurant le parangon d’un vocalisme sophistiqué et gracieux.

Pol Plançon a enregistré diverses chansons, airs d’opéra et ensembles pour les maisons suivantes : The Gramophone & Typewriter Company (HMV), précurseur d’EMI (Londres, 1902-1903), Zonophone (Paris, 1902) et la Victor Talking Machine Company (New York, 1903-1908). Il aurait également enregistré quatre cylindres acoustiques pour la société de phonographes de Gianni Bettini en 1897, mais aucune trace n’en a été trouvée.

La plupart de ses enregistrements ont été réédités sur des transferts LP ou CD. En 1993, le label Romophone a publié un double coffret de CD contenant les 46 de ses disques Victor existants). Ils ouvrent une fenêtre sur l’époque disparue du style de chant et de l’expertise technique du XIXe siècle.