Édouard de Reszké (1853-1917)

Édouard de Reszké était une basse polonaise originaire de Varsovie. Né avec une voix naturelle impressionnante et doté de compétences histrioniques convaincantes, il est devenu l’un des chanteurs d’opéra les plus illustres, actifs en Europe et en Amérique à la fin de l’ère victorienne. Il était le frère du célèbre ténor Jean de Reské (voir sa biographie page 10 de cet ouvrage.

Édouard naquit le 22 décembre 1853 à Varsovie, trois ans après son frère Jean.  Il suivit rapidement les traces de son aîné. Il travailla, lui aussi, avec Francesco Ciaffei, puis avec le baryton Filippo Coletti, à Naples, et enfin à Paris, avec le ténor Giovanni Sbriglia, éminent professeur (qui eut pour élèves Lillian Nordica, Sibyl Sanderson, Pol Plançon…), qui l’aida à asseoir et à peaufiner son imposante voix de basse. Au départ, il ne voulait pas devenir chanteur d’opéra mais à la demande de sa sœur cadette, Joséphine, il accepta un engagement avec l’Opéra de Paris. Il fut alors choisi par le compositeur Giuseppe Verdi pour faire ses débuts dans la première représentation parisienne d’Aida au Théâtre-Italien, sous la direction de Verdi en personne le 22 avril 1876, dans le rôle du roi d’Égypte, avec Emma Calvé et Victor Maurel.

On le vit ensuite à La Scala de Milan où, en 1879, il interpréta à la fois Timour et Indra dans Le Roi de Lahore, auprès de Jean Lassalle (Scindia) et du jeune Francesco Tamagno (Alim). En décembre 1880, sur cette même scène, il participa à la création mondiale d’Il Figliuol prodigo de Ponchielli (rôle de Ruben) y retrouvant le ténor Francesco Tamagno (Azaele), auquel l’ouvrage était dédié. Le public milanais put également l’entendre en Silva d’Ernani et, surtout, en Fiesco dans Simon Boccanegra (24 mars 1881), dans la nouvelle version révisée par Verdi et Boito. Cette même saison, Édouard retrouva à la Scala sa sœur Joséphine, qui chantait le rôle-titre d’Aida et Marguerite dans Faust. Au Teatro Regio de Turin, enfin, il remporta en 1880 un vif succès dans deux créations: Elda d’Alfredo Catalani (remaniée ultérieurement sous le nom de Loreley) et Don Giovanni d’Austria de Filippo Marchetti.

En 1883-1884, Victor Maurel, que Verdi choisira pour incarner Iago et Falstaff, tenta de ressusciter le défunt Théâtre-Italien dans la salle du Théâtre des Nations. Il monta ainsi Simon Boccanegra (version de 1881), avec Fidès Devriès en Amelia Grimaldi, lui-même dans le rôle-titre, et Édouard de Reszké en Fiesco. En accord avec Massenet, il assura aussi la création ­parisienne d’Hérodiade (en langue italienne), le 1er février 1884. Dans cette production, il se distribua également en Hérode, auprès de ­l’Hérodiade de Guglielma Tremelli, Fidès Devriès incarnant Salomé et les frères de Reszké dans les rôles de Jean et de Phanuel. Malheureusement, le succès remporté ne suffit pas à sauver l’initiative de Victor Maurel de la faillite. 

Jean et Édouard de Reszké, ténor et basse d’origine polonaise, partagèrent l’affiche d’un nombre impressionnant d’opéras sur les plus grandes scènes européennes et américaines.En 1887, par exemple, les deux frères se produisirent ensemble lors de la 500ème représentation du Faust de Gounod à l’Opéra de Paris. Entre le début de 1880 et la fin de 1900, Édouard de Reszké chanta plus de 300 fois au Royal Opera House de Covent Garden, interprétant un large éventail de rôles dans des opéras français, allemands et italiens, dont des œuvres de Wagner, Verdi, Rossini, Bellini, Donizetti, Ponchielli, Gounod, Meyerbeer, Flotow et Mozart.

Il fut à la même époque un grand favori du public du Metropolitan Opera de New-York. (Son seul rival sérieux au Met et à Covent Garden dans la catégorie des basses était l’élégant virtuose français Pol Plançon, mais le Français, contrairement à de Reszké, n’aborda pratiquement pas le répertoire wagnérien.  Pour ses débuts avec la troupe du Metropolitan Opera, le 9 novembre 1891 à Chicago, il tint le rôle du roi Heinrich dans Lohengrin, en italien, avec son frère Jean.

A New-York, cette même année, il fut Rodolfo dans La Sonnambula avec Marie Van Zandt, le Frère Laurent dans Romeo et Juliette (Gounod), le comte de Saint-Bris dans Les huguenots avec Emma Albani et Sofia Scalchi, Méphistophélès dans Faust, Plunkett dans Martha, Leporello dans Don Giovanni avec Lilli Lehmann, Zacharie dans Le Prophète, Rocco dans Fidelio, Pedro dans L’Africaine, Ramfis dans Aida, Claudius dans Hamlet, Nilakantha dans Lakmé, Daland dans Der Fliegende Holländer.

En 1894, il fut Assur dans Semiramideavec Nellie Melba, Almaviva dans Les Noces de Figaro avec Mario Ancona, Walter dans Guillaume Tell avec Francesco Tamagno, Escamillo dans Carmen.

En 1895 il incarna Hans Sachs Die Meistersinger von Nürnberg en italien et le roi Marke dans Tristan und Isolde avec Giuseppe Kaschmann. En 1896 il tint les rôles de Méphistophélès dans l’opéra de Boito avec Giuseppe Cremonini et Emma Calvé, et le Wanderer dans Siegfried. En 1897, il fut Don Diègue dans Le Cid ; en 1898, Don Basilio dans Le Barbier de Seville avec Marcella Sembrich ;  en 1899, Hagen dans Le Crépuscule des Dieux ; en 1900,  Sarastro dans Die Zauberflöte avec Antonio Pini-Corsi ;  en 1902, il chanta dans le Requiem de Verdi avec Louise Homer et en 1903, il incarna Don Ruy Gomez de Silva dans Ernani avec Emilio De Marchi (ténor) et Antonio Scotti, puis Samuel dans Un ballo in maschera avec Marcel Journet, et Ariofarne dans Héro et Léandre de Luigi Mancinelli. Il donna au total 679 performances au Met.

En 1903, il se retira de la scène constatant l’apparition progressive de difficultés techniques provoquant un déclin rapide.

De Reszké s’essaya à enseigner le chant pendant un certain temps à Londres mais sans grand succès, avant de retourner dans son domaine en Pologne, où sa vie fut gravement perturbée par le déclenchement de la Première Guerre mondiale en 1914. Coupé de son frère par les combats, il serait mort de faim le 25 mai 1917 à Garnek, près de Częstochowa, en Pologne. Sa tombe se trouve à Borowno dans ce même pays.

Chanteur grand et génial, Édouard de Reszké possédait une grande voix douce, souple et mûre qui correspondait à son physique imposant et à sa personnalité extravertie. Il pouvait chanter magistralement à tous les niveaux dynamiques, selon le critique d’opéra Herman Klein, et était en outre doté d’une présence scénique magnétique. À son apogée, il était également habile à interpréter des rôles dramatiques et comiques.

Malheureusement, Édouard n’a enregistré que trois disques pour une sortie commerciale. Ces disques quelque peu décevants ont été enregistrés par la Columbia Phonograph Company en 1903. À cette date, comme le nota le critique Michael Scott dans le premier volume de The Record of Singing (Duckworth, Londres, 1977), sa voix était dans un état grave de détérioration causée par des années de surmenage et d’abus, ainsi que les effets d’un mode de vie malsain qui avait comporté trop de bonne chair, de boisson et de sorties nocturnes.