Apollo Granforte 1886-1975

Apollo Granforte fut l’un des principaux barytons de l’entre-deux-guerres au cours du XXème siècle, prenant toute sa place aux côtés de Mariano Stabile, Carlo Galeffi, Cesare Formichi, Carlo Tagliabue, Benvenuto Franci et Mario Basiola, entre autres.

Né le 22 juillet 1886 à Legnago, ville de la province de Vérone en Italie où naquit également le compositeur Antonio Salieri, Apollo fut un nouveau-né abandonné alors qu’il n’avait que deux jours. Il fut déposé dans un panier à l’Ospedale Civile de Legnano, enveloppé et coiffé d’un bonnet auquel une médaille de laiton était attachée par du fil de coton blanc. 

Les religieuses de l’hospice remarquèrent son grand corps et son profil fort et le surnommèrent pour cette raison Apollinaire Granforte.  Ce fut le nom inscrit sur les registres officiels de l’hospice. L’enfant fut adopté par Gaetano Brigo et Rosa Uccelli, un couple de Noventa Vicentina, ce qui lui permit d’avoir une enfance décente. 

A neuf ans, il était apprenti cordonnier et aimait jouer et chanter au petit théâtre de la ville. À 16 ans, il interprétait déjà le rôle de ténor dans Lucia di Lammermoor, au sein d’une petite troupe ambulante qui se produisait sur les places des villes.

Le 5 octobre 1905, Granforte épousa Amabile Frison, âgée de dix-huit ans. Ils eurent une fille Maria la même année et émigrèrent en Argentine pour y retrouver le frère d’Apollo, Erminio Brigo. A Buenos Aires Apollo continua son métier de cordonnier mais ne manquait pas de chanter les dimanches dans les tavernes locales pour les immigrés italiens. Il fut un jour entendu par un riche mélomane nommé Pedro Valmagia (alias Pietro Balmaggia), qui accepta de financer ses études au Conservatoire La Prensa de Buenos Aires. De là il intégra le Conservatoire de Santa Cecilia dans la même ville, où il travailla avec les maîtres Nicholas Guerrera et Guido Capocci.

Il fit ses débuts sur scène au Rosario Politeama de la ville de Rosario, dans le rôle de Germont (Traviata), en 1913, à l’âge de 27 ans. Le succès qu’il obtint lui procura une série d’engagements pour divers théâtres de province et des pays limitrophes.

Ainsi, à Montevideo, il se produisit pendant un mois dans les rôles de Silvio (Pagliacci), Marcello (La Bohème), Alfio (Cavalleria rusticana), Germont (Traviata), Enrico (Lucia), Rigoletto (rôle-titre), Barnaba (La Gioconda), Valentin (Faust), Amonasro (Aida) et Alfonso (La favorite).

Pendant ce temps en Argentine, Granforte et Frison eurent deux autres filles, Ofelia et Leonora.

Au début de la Première Guerre mondiale, Granforte et sa famille retournèrent en Italie, une nouvelle fois grâce au soutien financier de Pedro Valmagia. Il s’engagea dans l’armée comme grenadier mais tomba malade et fut réformé. Il parcouru ensuite la zone de guerre en divertissant les troupes italiennes, aux côtés d’Alessandro Bonci et d’Elvira de Hidalgo.

Une quatrième fille, Costanza, naquit juste après la guerre alors qu’Apollo chantait au Teatro Costanzi de Rome. La directrice de l’Opéra, Emma Carelli, conseilla à Granforte de se rendre à Milan pour parfaire sa technique vocale et élargir son répertoire. Il y étudia avec la basse Luigi Lucenti et le coach Tullio Voghera.

Granforte rencontra à Naples, en 1919, le compositeur Pietro Mascagni, avec qui il deviendra ami et un collaborateur de longue date, ce dernier le choisissant toujours comme baryton principal lorsqu’il dirigeait.

En 1921, l’imprésario Lusardi introduisit Granforte à La Scala de Milan. Le chef d’orchestre Arturo Toscanini lui confia le rôle d’Amfortas dans Parsifal dans lequel il fit ses débuts en 1921. Il chanta également aux Arènes de Vérone.

En 1922, il participa au Teatro Regio de Turin à la première de l’opéra La Figlia del Re de Lualdi puis fut invité à Paris. En 1924, il se rendit en Australie pour une tournée réussie sous l’égide de la diva australienne Nellie Melba. En 1925, il fut invité à Londres en 1928 et à nouveau en Australie en 1934. Le 12 juillet 1929, il chanta au Teatro Colón de Buenos Aires dans la première de l’opéra El Matrero de Felipe Boero (comme Don Liborio).

Le 16 janvier 1935 il était à La Scala pour la création de l’opéra de Mascagni Nerone dans le rôle de Menecrate, et le 8 février 1936 au Teatro Carlo Felice de Gênes pour la création de Giulio Cesare de Gian Francesco Malipiero et encore, le 29 décembre 1942 au Teatro Regio de Parme pour celle de l’opéra Antigone de Lino Liviabella.

Il fit ses adieux à l’opéra le 26 février 1943 dans Fedra de Pizzetti au Teatro Verdi de Trieste, après avoir participé à environ 1800 représentations sur l’ensemble de sa carrière.

Après sa retraite de la scène, il enseigna au Conservatoire de musique d’Ankara, puis à Prague et à Milan où il ouvrit une école de musique. Parmi ses élèves figuraient la soprano Leyla Gencer, la basse Raffaele Arié et les ténors Flaviano Labò et Jesús Quiñones Ledesma. Il demeura ainsi au contact de la vie musicale italienne jusqu’à ses 80 ans et fut souvent jury dans divers concours de musique.

Parallèlement à sa vie musicale, Granforte était également un homme d’affaires prospère, inventeur de certains types de lampes rotatives ou pivotantes. Avec son associé Luigi Devizzi, il possédait l’usine qui produisait ces lampes, ainsi qu’une ferme, toutes deux situées dans une grande villa de la banlieue milanaise de Gorgonzola. C’est là qu’il mourut le 11 juin 1975.

Granforte peut être entendu sur les premiers enregistrements électriques 78 tours de HMV dans des extraits d’Il Trovatore, Otello, Pagliacci et Tosca. Il a également enregistré des séries d’airs dans les années 1920 et 1930, et les meilleurs d’entre eux ont été réédités sur une anthologie de CD Preiser.

Il possédait une voix large, riche et vibrante, d’une qualité assez similaire à celle de Titta Ruffo, avec une nuance sinistre, tonnante et un timbre splendide, qui lui permit de s’imposer rapidement dans les grands rôles de baryton de Verdi et des compositeurs véristes.

Il fut l’une des dernières grandes voix de l’école italienne des barytons de l’entre-deux guerres.