Mario Basiola 1892-1965

Mario Basiola fut un baryton italien à la technique sans faille, formé à l’école du bel canto du XIXème siècle.

Antonio Cotogni (né le 1er août 1831 à Rome et mort dans la même ville le 15 octobre 1918) était un baryton et pédagogue italien, l’un des plus éminents du xixe siècle Très admiré par Giuseppe Verdi, dont il chante la majorité des grands rôles, parfois sous la direction du compositeur lui-même, notamment la première en Italie de Don Carlo à Bologne en 1867. Il entame alors une carrière internationale qui le mène à Lisbonne, Madrid, Londres, Paris, Saint-Pétersbourg, etc. Célèbre pour la beauté et la puissance de sa voix, ainsi que la chaleur et l’émotion de son chant, il se retire en 1898, après avoir chanté quelque 127 rôles. Il se tourne alors vers l’enseignement, d’abord à Saint-Pétersbourg, puis à l’Académie nationale de Sainte-Cécile à Rome, à partir de 1899. Tenu pour le fondateur de l’école romaine de chant. Il devient l’un des plus fameux professeurs de tous les temps, parmi ses élèves Jean de Reszke, Mattia Battistini, Mariano Stabile, Giuseppe De Luca, Beniamino Gigli, Giacomo Lauri-Volpi et Mario Basiola.

Mario Basiola est né 12 juillet 1892 à Annicco dans la province de Crémone. Son père, Alessandro était artisan vannier. Mario passa sa jeunesse à travailler principalement dans les champs, sans jamais recevoir une éducation scolaire appropriée. Il commença à chanter à l’église puis fit son service militaire qui l’emmena à Rome, où il resta stationné comme soldat pendant la Première Guerre mondiale. C’est à cette époque qu’il participa à un concours pour entrer à l’Accademia Nazionale di Santa Cecilia et sur soixante concurrents, il fut l’un des cinq choisis. Cela lui permit de devenir l’élève d’Antonio Cotogni.

Il faut savoir que Cotogni (1831-1918) est considéré comme le plus grand baryton du XIXème siècle et fut l’un des plus fameux professeurs de chant de tous les temps. Il fonda l’école Romaine de chant. Basiola étudia avec Cotogni de juin 1915 à la mort de ce dernier en 1918, devenant l’un de ses étudiants préférés.

Initialement, la voix de Basiola n’était pas bien définie se situant quelque part entre le ténor et le baryton. Lorsqu’il s’est installé dans son haut baryton, le jeune chanteur a appris ses rôles « note par note, souffle par souffle … geste pour geste de son professeur vénéré. Cotogni lui enseigna que pour émettre un son bon et correct, le chanteur doit d’abord l’imaginer, l’entendre en lui-même, et s’efforcer de réaliser ce son idéalisé avec sa propre voix, évitant ainsi l’intrusion du son dans des cavités qui diminuent ou excluent les harmoniques fondamentales.

Lors de ses premières représentations à Santa Cecilia, il chanta les duos de La Forza del Destino et de Don Carlo avec le ténor Giacomo Lauri-Volpi. En 1916, il donna ses premiers concerts-bénéfice de guerre à Rome et dans ses environs, avec notamment des airs d’Hérodiade de Massenet, des Pêcheurs de Perles de Bizet, Don Giovanni de Mozart et d’autres en présence du maître Cotogni, qui fit l’éloge de son élève avec enthousiasme.

Basiola fit ses débuts le 20 juin 1918 dans Traviata au Teatro Morgana de Rome. En novembre, il chanta son premier Barbiere di Siviglia, qui lui valut de bonnes critiques. En 1919, il parcourut les provinces italiennes, essayant son premier Rigoletto et Alfonso dans La favorite. Il signa pour Loreley de Catalani et I dispetti amorosi de Luporini au Teatro delGiglio

Mario Basiola

En 1920, Emma Carelli le choisit pour Pagliacci (pour lequel il devait chanter un superbe Tonio dans l’enregistrement complet de HMV de 1934 avec Gigli dans le rôle de Canio). 

Tout au long de l’année suivante il chanta principalement dans des théâtres régionaux italiens, assumant le répertoire standard de baryton, allant de Malatesta dans Don Pasquale et des rôles verdiens, comme Don Carlo dans Ernani, à des œuvres véristes comme Fedora et La Wally. En 1922, il eut l’occasion de chanter avec des stars comme Elvira de Hidalgo et Toti Dal Monte. Une brève tournée le conduisit en Égypte. Il fit ses débuts à Port-Saïd en Alfonso, un rôle qui « exaltait son chant legato, pour lequel Cotogni lui avait appris toutes les nuances les plus subtiles et même où respirer afin de livrer des phrases aussi larges et soutenues» ainsi que l’a décrit Lauri-Volpi dans son ouvrage Voci Parallele.

En 1923, Basiola fit partie d’une tournée américaine avec la San Carlo Opera Company, dirigée par l’impresario Fortunato Gallo. Il débuta le 3 octobre au Century Theatre de New-York dans Aida et Otello.

Jusqu’en 1925, il chanta dans tous les grands théâtres américains, principalement dans des rôles verdiens mais aussi dans La Gioconda, Pagliacci et Escamillo dans Carmen, avec un solide succès.  Les critiques louèrent sa sonorité vocale et son homogénéité dans tous les registres, avec une palette et une clarté de couleur si étendues qu’on la compara à une voix de ténor.

En juin 1924, Basiola chanta au festival de Ravinia avec Lauri-Volpi dans Lucia di Lammermoor et Rigoletto. Pour la saison 1925-1926, le célèbre directeur Giulio Gatti-Casazza l’engagea pour le Metropolitan Opera de New-York, où il restera jusqu’en 1932. Il y débuta le 11 novembre 1925 dans Aida aux côtés d’Elisabeth Rethberg et Giovanni Martinelli, sous la direction de Tullio Serafin, suivi de Madama Butterfly avec Beniamino Gigli. Parmi ses interprétations les plus marquantes de cette première saison au Metropolitan Opera figurent un Faust avec Fédor Chaliapine et une Gioconda (en remplacement de Titta Ruffo) avec Rosa Ponselle. En 1926, il interpréta Alfio dans Cavalleria rusticana (qui devint son rôle majeur au Metropolitan) et le rôle-titre dans Rigoletto avec Marion Talley.

En mai 1926, il se rendit à Cuba et revint en juillet au festival de Ravinia, où il chanta dans L’amore dei tre re de Montemezzi et dans Don Pasquale. Au cours de la saison 1926-27, ce fut La vestale de Spontini, puis Lucia di Lammermoor et Il Barbiere aux côtés d’Amelita Galli-Curci, puis à nouveau I pagliacci.

Le 12 juillet 1927, Basiola épousa à Chicago la soprano Caterina Gobbi et retourna brièvement en Italie. Il revint pour ouvrir la saison 1927-28 du Metropolitan Opera avec La Forza del Destino. Le 9 avril 1928, naquit son premier enfant, sa fille Marta Maria Rosa, qui fut baptisée à la cathédrale Saint-Patrick, parrainé par Rosa Ponselle et l’ambassadeur Emmanuele Grazzi.

Il fit des débuts mémorables dans L’Africana de Meyerbeer à Atlanta, qu’il renouvela par la suite au Metropolitan Opera. En 1929, il fut particulièrement acclamé dans Ernani et Il Trovatore, aux côtés de Lauri-Volpi. En décembre, il fit ses débuts dans La Campana Sommersa de Respighi. Ses dernières représentations au Met (février 1932) le virent aux côtés de Georges Thill dans Faust et de Lily Pons dans Les Contes d’Hoffmann. Il participa également à l’une des premières représentations américaines de Fra Gherardo de Pizzetti (21 mars 1929), Sadko de Rimski-Korsakov (25 janvier 1930), Le Preziose ridicole de Lattuada (10 décembre 1930) et La Notte di Zoraima d’Italo Montemezzi (2 décembre 1931).

De retour en Italie, Basiola devint bientôt l’un des barytons les plus populaires, étant donné ses qualités, possédées par peu d’autres, nécessaires pour interpréter certains répertoires du XIXème siècle qui renaissaient ces années-là en raison du manque de succès des œuvres nouvelles ; d’où  ses triomphes en 1933, aux côtés de Giannina Arangi-Lombardi au Teatro Carlo Felice dans L’Africana et au Maggio Musicale Fiorentino dans I Puritani de Bellini avec Lauri-Volpi, Mercedes Capsir et Ezio Pinza.

Après ses débuts au San Carlo de Naples et un Otello réussi en 1934 avec l’Orchestre philharmonique de Vérone, Basiola célébra le centenaire de Ponchielli à Crémone, interprétant Amenofi dans Il Figliulo Prodigo et l’année suivante, pour le centenaire de la mort tragique prématurée de Bellini en 1835, il interpréta le rôle d’Ernesto dans Il Pirata à Rome et La Straniera à La Scala.

Il se rendit en Pologne, en Espagne et à nouveau en Amérique, où le 1er septembre 1935 naquit son deuxième enfant, Mario (Tullio) Jr, qui était également destiné à devenir baryton comme son père.

En 1936, après avoir interprété l’oratorio Il Natale de Perosi, il chanta aux côtés de Tito Schipa dans L’Arlesiana de Cilea à La Scala, où, pour donner à Basiola l’occasion de montrer ses aigus sonores, le compositeur ajouta la phrase “Bravi, ragazzi miei” au troisième acte.

En 1939, il effectua deux tournées à l’étranger, étant invité au Caire pour Thaïs de Massenet et à Covent Garden à Londres pour des reprises de Tosca, Trovatore et Traviata. On peut l’entendre sur des enregistrements en direct de ces deux derniers opéras, avec Jussi Björling et Beniamino Gigli, respectivement, ainsi que sur un enregistrement d’une émission radio de l’EIAR de la rareté de Leoncavallo Edipo Re. La saison 1939-1940 fut sa dernière à La Scala, où il participa à une reprise de Linda di Chamonix de Donizetti.

Le début de la Seconde Guerre mondiale le revit chanter pour les soldats blessés comme il l’avait fait pendant la Première Guerre mondiale au début de sa carrière. Après la guerre, il devint progressivement moins actif, se concentrant principalement sur les théâtres de province.

En juillet 1948, il rejoignit une compagnie pour une longue tournée en Australie : malgré quelques succès, le reste de la compagnie était plutôt médiocre, et Basiola fut souvent le seul nom retenu pour une bonne critique.

De retour à Milan, il ouvrit une école de chant avec son épouse Caterina. Parmi ses élèves figurèrent Giangiacomo Guelfi, Mario Sereni et Aldo Protti. Il se produisit de plus en plus rarement en public, mais en 1951, à Crémone, il affronta à nouveau le méchant Barnaba dans La Gioconda, un opéra qu’il affectionnait particulièrement.

Mario Basiola est décédé à Milan le 3 janvier 1965.

La voix de Basiola se situait à une époque intermédiaire entre le vocalisme de la fin du XIXème siècle et les goûts du vérisme, un peu comme Carlo Galeffi (également élève de Cotogni).

Mario Basiola

Alors qu’il vivait et travaillait à une époque où les tendances déformatrices empiétaient sur les formes interprétatives du répertoire du XIXème siècle, Basiola a entretenu cet héritage : il fut un haut baryton, avec une voix claire et exempte des défauts des barytons dramatiques. Avec son timbre sombre, Basiola a également évité la recherche d’effets faciles qui n’étaient pas de nature purement technique.  Le vocalisme de l’école vériste, en plus de s’opposer à la recherche d’un phrasé aristocratique, avait tendance à placer la tessiture dans la voix moyenne inférieure, faisant oublier aux autres chanteurs les caractéristiques techniques qui pouvaient leur permettre de dominer les notes aiguës avec aisance, les obligeant plutôt à pousser pour engraisser la voix, ce qui alourdissait la facilité d’émission. Basiola, au contraire, possédait une voix volumineuse mais aussi douce, avec une grande intensité de vibration dans toute la gamme de sons, une gamme étendue qui lui permettait d’atteindre et de soutenir le la bémol aigu.

Basiola était également capable du genre de mezza voce qui provient d’une bonne technique d’émission. Cela lui permit d’alterner des expressions dramatiques et incisives avec des sons chuchotés «a fior di labbra», notamment dans les rôles de Donizetti et Bellini ou les plaidoiries lugubres des rôles de baryton de Verdi.

Résoudre sans force les difficultés vocales et conserver la douce souplesse de la voix lui permit d’enrichir des personnages tels que Tonio, Barnaba, Rigoletto, en créant des figures qui n’étaient pas seulement sombres et vindicatives. Son phrasé ample et la sonorité de sa voix lui ont également permis d’incarner des personnages à la fois nobles et imposants.

Au fil du temps, Basiola dut faire quelques concessions au vocalisme vériste, et son activité incessante entraîna un certain trouble de la voix, mais on continua à le demander, en particulier dans les œuvres de la seconde moitié du XIXème siècle.

Ce que l’on entend dans ses enregistrements  montre un chanteur à la technique sans faille, basée sur les principes du XIXème siècle : timbre riche, legato impeccable, excellent contrôle du souffle. La vieille école émerge aussi dans la clarté de la diction et la souplesse de la dynamique.