Dietrich Fischer-Dieskau 1925-2012

Baryton allemand, Dietrich Fischer-Dieskau fut l’un des chanteurs les plus importants du XXème siècle. Également pédagogue, chef d’orchestre, peintre, musicologue et écrivain, il laisse le souvenir d’un noble chanteur d’opéra mais surtout d’un grand spécialiste de musique vocale, en particulier des lieder allemands de Schumann, Schubert, Wolf, Brahms et autres. Sa carrière fut impressionnante entre toutes par sa durée, par la quantité des œuvres enregistrées, mais aussi par la qualité et la diversité des répertoires abordés.

Il naquit le 28 mai 1925 à Berlin dans une famille aisée, fils d’Albert Fischer-Dieskau, pasteur et proviseur à Berlin. Si l’on en croit l’arbre généalogique du chanteur, l’un de ses ancêtres, Carl Heinrich Dieskau, Chambellan et Électeur de Saxe fut le dédicataire de la Cantate des Paysans que composa Johann Sebastian Bach en 1742. 

Le jeune Dietrich fut très tôt fasciné par le théâtre, l’opéra et les textes poétiques de Goethe et Schiller.  Il apprit, dès l’âge de neuf ans, le piano avec sa mère, l’institutrice Dora Ludwige, puis commença une formation formelle de chant à 16 ans. En 1942, son professeur, Georg Walter, un ténor particulièrement connu pour ses interprétations de Bach détecta les qualités hors du commun du jeune homme de 17 ans. L’élève entreprit de déchiffrer les cantates de Jean-Sébastien Bach au piano puis commença l’étude de lieder. Ses capacités vocales naturelles l’amenèrent à développer un registre de baryton lyrique capable des nuances les plus douces, malgré une attirance première pour les rôles de Heldentenor (ténor héroïque). Il donna son premier concert avec le Voyage d’hiver (Winterreise), de Franz Schubert, sous le bombardement de 1942 qui dévastait Berlin. La mezzo-soprano Christa Ludwig raconte que : « Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, le public allait aux récitals de Fischer-Dieskau pour prier et pleurer. »

Comme la plupart des jeunes Allemands, Fischer-Dieskau avait rejoint les Jeunesses hitlériennes. Il commença bientôt ses études à l’académie de Berlin sous la direction du professeur Hermann Weissenborn, dont il apprendra les principes qui jetteront les bases de sa maîtrise technique ultérieure et de son attitude envers son art. Cependant, ses études seront interrompues par la guerre au bout d’un seul semestre.

Il était encore étudiant au Conservatoire de Berlin lorsqu’en octobre 1943, il reçut son avis de conscription l’appelant à servir dans la Wehrmacht. Le professeur Weissenborn fit de son mieux pour lui éviter l’armée, allant même jusqu’à écrire une lettre aux autorités, mais cela n’aboutit à rien. La guerre touchait à sa fin et tout le monde devait servir. Envoyé sur le front russe, il fut affecté à la garde des chevaux. Il devait s’occuper de 120 chevaux. L’histoire raconte qu’il chantait doucement aux oreilles des chevaux pour les calmer. Il apprit alors que sa maison familiale de Berlin avait été bombardée. Il obtint un bref congé d’urgence pour rentrer chez lui : « Notre cher et magnifique appartement de Lichterfelde est complètement bombardé. Bien sûr, j’y suis allé tout de suite, car je ne savais pas comment Mère avait survécu à la lourde attaque. Elle allait bien et la perte de tous nos meubles s’est estompée. »

 
Il passera l’année suivante sur le front italien servant dans le 146ème régiment de grenadiers de la 65e division d’infanterie au sud de Bologne pendant l’hiver 1944-1945. Il emportait toujours avec lui une petite partition de poche de la troisième symphonie de Brahms, son « petit trésor », qu’il apprit par cœur comme un refuge émotionnel.

S’étant blessé au pied, il fut envoyé à l’hôpital de campagne derrière les lignes pour y être soigné. Alors qu’avec un camarade il tentait de regagner son unité, les deux soldats durent passer la nuit dans une grange où ils furent réveillés par l’arrivée d’une unité de l’armée américaine qui les fit prisonnier. Cela se passait le 5 mai 1945, quelques semaines avant son 20e anniversaire. Hitler était déjà mort. Il ne restait plus que trois jours avant la capitulation officielle allemande. 

Il passa deux ans comme prisonnier de guerre. Il ne fallut pas longtemps aux officiers américains en charge du camp pour découvrir ses capacités. Il fut nommé comme une sorte de responsable culturel et chargé des animations du camp. Il organisa des soirées de lieder, de récitations et de performances de piano en employant des musiciens parmi ses codétenus. Tous les prisonniers n’appréciaient pas nécessairement la musique classique, mais ce qui était important pour lui, était de pouvoir se produire devant un public. On le laissa même voyager de camp en camp avec un accompagnateur afin de chanter pour les prisonniers. A cette époque, il était devenu presque trop utile à ses geôliers américains et fut donc l’un des derniers prisonniers à être libéré pour rentrer chez lui.

Sa libération survint en juin 1947 et il rentra en Allemagne dans le dernier train-hôpital en provenance d’Italie. Il fut accueilli à la gare par sa fiancée Irmgard Poppen alors violoncelliste de haut niveau et alla vivre avec sa famille à Fribourg. En raison de l’occupation de l’Allemagne par les Alliés, il ne fut pas autorisé à rentrer chez lui à Berlin.

Pendant son séjour à Fribourg, il fit ses débuts professionnels officiels dans le Requiem allemand de Brahms, remplaçant un baryton indisposé, et sans aucune répétition. Grâce à l’entremise d’Irmgard, il chanta avec de petits orchestres. Les Quatre Chants sérieux, les œuvres de Jean-Sébastien Bach et surtout les Lieder de Schubert furent représentatifs de ses débuts au concert. Dès le début de sa carrière, il collabora avec les célèbres sopranos lyriques Elisabeth Schwarzkopf et Irmgard Seefried, ainsi qu’avec le producteur Walter Legge, publiant instantanément des albums à succès de Lieder de Schubert et Hugo Wolf.

Après 1949, il fit des tournées de concerts aux Pays-Bas, en Suisse, en France et en Italie. L’année suivante il débuta dans un opéra, avec la troupe du  Deutsche Oper de Berlin dans le rôle du Marquis de Posa dans Don Carlo de Verdi. Ses premières apparitions avec l’Opéra national de Vienne (VSO) et l’Opéra national de Bavière de Munich, où il fut nommé Kammersanger en 1959, suivirent rapidement et il se trouva rapidement demandé dans toute l’Europe.

Fischer-Dieskau eut une année 1951 bien remplie commençant par la première de ses 123 apparitions au Festival de Salzbourg, en interprétant Lieder eines farhen Gesellen de Mahler sous la direction de Fürtwangler, suivie de ses débuts à Londres au Royal Albert Hall dans Eine Messe des Lebens  de Frederic Delius, puis sa première collaboration avec le légendaire pianiste accompagnateur Gerald Moore avec lequel il enregistra le cycle complet Die schöne Müllerin de Schubert pour EMI aux Abbey Road Studios de Londres. Ils donnèrent des récitals ensemble jusqu’à ce que Moore se retire de la scène publique en 1967. Ils continuèrent cependant à enregistrer jusqu’en 1972, année où ils terminèrent leur immense projet d’enregistrement de tous les lieder de Schubert appropriés pour la voix masculine. Gerald Moore prit complètement sa retraite en 1972 et décéda en 1987, à l’âge de 87 ans. Leurs enregistrements de Die schöne Müllerin et Winterreise sont toujours montrés en exemple. 

Fischer-Dieskau fut présent lors de la réouverture du Nationaltheater de Munich, en 1963, dans Die Frau ohne Schattende Strauss. En 1965, il fit ses débuts au Covent Garden Opera de Londres dans Arabella de Strauss. Il donna aussi une série de récital avec Sviatoslav Richter. 

Au cours de sa carrière, il fut accompagné par près de 70 pianistes ! Il caractérisait ainsi les trois plus renommés : Sviatoslav Richter « le plus extrême », Gerald Moore « le plus achevé », Daniel Barenboim « le plus intime ». Mais il collabora aussi avec Leonard Bernstein, Jorg Demus, Alfred Brendel et Murray Perahia. Il s’est produit sous la direction des plus grands chefs : Ferenc Fricsay, Herbert von Karajan, Otto Klemperer, Rudolf Kempe, Eugen Jochum, Georg Solti, George Szell, Rafael Kubelík, Karl Richter.

Fischer-Dieskau interpréta également de nombreuses œuvres de musique contemporaine, dont Benjamin Britten, Samuel Barber, Hans Werner Henze, Karl Amadeus Hartmann (qui a écrit son Gesangsszene pour lui), Ernst Krenek, Witold Lutosławski, Siegfried Matthus, Othmar Schoeck, Winfried Zillig, Gottfried von Einem et Aribert Reimann. Il participa à la création en 1975 et à l’enregistrement en 1993 de la cantate An die Nachgeborenen de Gottfried von Einem, écrite en 1973 sur commande de l’ONU, avec Julia Hamari et le Wiener Symphoniker dirigé par Carlo Maria Giulini.

Bien qu’il ait donné des récitals dans le monde entier, ses apparitions à l’opéra se limitèrent en grande partie à l’Allemagne et à l’Autriche, son répertoire comprenant les rôles wagnériens de Wolfram dans Tannhäuser, Amfortas de Parsifal, Hans Sachs dans Die Meistersinger, Kurwenal de Tristan und Isolde, et un Wotan d’une grande noblesse dans Das Rheingoldainsi que Iago de l’Otello de Verdi (un critique a commenté qu’il était trop aristocratique pour le rôle), le comte Almaviva des  Noces de Figaro  de Mozart, Papageno de  La Flûte enchantée  du même compositeur, le méchant Scarpia de  Tosca, et au moins trois des titres de Verdi, RigolettoMacbeth et, avec beaucoup de rembourrage de costumes, l’hilarant Falstaff

Il débuta aux États-Unis le 15 avril 1955 à Cincinnati avec la cantate Ich will den Kreuzstab gerne tragen BWV 56 de Bach et le 16 avril avec le Requiem Allemand de Brahms. Ses débuts ultérieurs à New-York se firent au Town Hall y présentant Die Winterreise de Schubert, l’une de ses pièces phares, accompagné par Gerald Moore.

La même année, il chanta au Bayreuth Festspielhaus de Wagner. Figure vénérée en Allemagne de l’Ouest, il contribua à ramener son pays dans le giron européen après la Seconde Guerre mondiale. Lorsque en 1962, pour la consécration de la nouvelle cathédrale de Coventry, Benjamin Britten composa son War Requiem, il écrivit la partition pour la soprano russe Galina Vishnevskaya, le ténor anglais Peter Pears, et pour le symbolique baryton allemand. Immédiatement après la guerre, Dietrich Fischer-Dieskau fut l’un des premiers à prôner la réconciliation grâce à la musique et à la culture. Dès 1955, il effectua une tournée aux États-Unis, imposant les récitals de lieder dans la langue de Goethe. En 1971 il devint le premier Allemand à chanter en Israël.

Il entama une carrière de chef d’orchestre en 1971. Il dirigea ainsi le Camerata Academica de Salzbourg, le Scottish National Operal’English Chamber Orchestra. Puis, en 1974, il prit la tête du Los Angeles Philharmonic Orchestra et de l’Orchestre Philharmonique d’Israël. En 1981, il participa à un concert de gala pour le 200ème anniversaire du Gewandhaus de Leipzig. En 1983, il incarna le premier rôle dans une version de concert du Saint François d’Assise de Messiaen, à Salzbourg. Dans le domaine pédagogique, il enseigna à la Hochschule der Künste de Berlin à partir de 1983 et donnera par la suite des cours de chant à Côme, Lübeck et Feldkirch.

Bien qu’il se soit retiré des scènes d’opéra en 1978, il poursuivit un programme chargé de récitals jusqu’en 1992, puis resta actif comme chef d’orchestre, professeur et jury de compétitions respecté. Lauréat de deux Grammy Awards, en 1971 pour un disque de Schubert et en 1973 pour Die Schone Magelone de Brahms, il reçut plusieurs doctorats honorifiques d’institutions telles qu’Oxford et Yale et en 2012 fut intronisé au Grammophone Hall of Fame

La violoncelliste Irmgard Peppen, première épouse de Dietrich Fischer-Dieskau

Il enregistra un éventail de répertoires couvrant plusieurs siècles.  Comme l’affirma le musicologue Alan Blyth, « Aucun chanteur à notre époque, n’a réussi la gamme et la polyvalence du répertoire atteint par Dietrich Fischer-Dieskau. Opéra, lieder et oratorio en allemand, italien ou l’anglais lui étaient semblables, mais il apportait à chacun une précision et une individualité qui témoignaient de sa perspicacité dans l’idiome à portée de main. » Il faut noter également qu’il a enregistré en français, russe, hébreu, latin et hongrois. Il fut décrit comme l’un des artistes vocaux suprêmes du XXème siècle et le chanteur le plus influent du siècle.Nous avons vu qu’en 1949, Fischer-Dieskau épousa la violoncelliste Irmgard Poppen qui lui donna trois garçons : Mathias (né en 1951) qui devint metteur en scène, Martin (né en 1954) devint chef d’orchestre et Manuel (né en 1963) fut violoncelliste et membre du Cherubini Quartet.Mathias, Martin et Manuel. Elle décéda d’une crise d’éclampsie en 1963 lors de la naissance de son troisième enfant.

Dietrich épousa ensuite l’actrice Ruth Leuwerik (1924-2016) de 1965 à 1967, puis Christina Pugel-Schule une Américaine fille d’un professeur de chant, de 1968 à 1975, et finalement la soprano Júlia Várady. Son frère aîné Klaus Fischer-Dieskau était un chef de chœur berlinois notable qui dirigea plusieurs fois son frère, y compris dans son seul enregistrement d’une Passion de Heinrich Schütz en 1961.

Fischer-Dieskau a fumé pendant une grande partie de sa carrière. Dans une interview avec B.Z. News aus Berlin en 2002, il a déclaré : « J’ai arrêté de fumer il y a 20 ans. J’ai fumé pendant 35 ans, puis j’ai arrêté en une seule journée. »

Fischer-Dieskau prit sa retraite de l’opéra en 1978, l’année où il a enregistré son dernier opéra, Lear d’Aribert Reimann, que le compositeur avait écrit à sa suggestion. Il se retira des salles de concert le jour du Nouvel An 1993, à l’âge de 67 ans, et se consacra à la direction, à l’enseignement (en particulier à l’interprétation des Lieder), à la peinture et à l’écriture de livres. Il se produisit encore comme récitant, lisant par exemple les lettres de Strauss à Hugo von Hofmannsthal pour le Rheingau Musik Festival en 1994, et joua et enregistra le mélodrame de Strauss Enoch Arden. Il devint également membre honoraire de la Société Robert Schumann.

Il s’est éteint dans son sommeil à Berg-am-Starnberger-See, en Bavière, où il résidait, le 18 mai 2012, à l’âge de 86 ans. Il est inhumé au Waldfriedhof Heerstrasse à Charlottenburg-Wilmersdorf près de Berlin.

Il fut titulaire de nombreuses distinctions : Docteur honoris causa de l’université d’Oxford (Royaume-Uni), de l’université Yale (États-Unis), de la Sorbonne (France) et de l’université de Heidelberg (Allemagne) ; membre de l’Académie des arts de Berlin (1956) ; membre de l’Académie des Beaux-Arts de Munich; membre de l’Internationaler Musikrat (section allemande) ; Président de l’Association internationale Schubert; membre de l’Association internationale Schumann; membre de l’Association internationale Hugo-Wolf ; membre de l’Association internationale Richard-Strauss ; membre de l’Académie américaine des Arts et des sciences ; grand officier de l’ordre du Mérite de la République fédérale d’Allemagne (1986) ; chevalier de la Légion d’honneur (1990) ; commandeur des Arts et des Lettres (1995) ; prix Polar Music ; prix Brahms (1998). De plus son nom fut donné à un astéroïde découvert en 1988.

Il est le chanteur qui a le plus enregistré au cours de sa carrière. Il grava son premier disque en 1949 chez Deutsche Grammophon avec les Vier ernste Gesänge de Brahms. En 1969, il acheva un monument de la discographie : l’intégrale des lieder de Schubert (à l’exception de ceux qu’il jugeait écrits exclusivement pour une voix féminine), intégrale qu’il compléta par celles de Brahms, Liszt, Schumann et Wolf. Grand promoteur de la musique contemporaine allemande, il contribua à de nombreuses créations : l’Elegie für junge Liebende (1961) et Das Floss der Medusa (1968) de Werner Henze, le Requiem (1982), Lear-Fragmente (1980) et Shine and dark (1991) d’Aribert Reimann, Umsungen (1984) de Wolfgang Rihm, Der Die Gesäng Zerschlug (1985) de Peter Ruzicka, Nachtlieder (1988) de Siegfried Matthus. Il ne négligea pas pour autant les compositeurs étrangers, et participa, on l’a vu, à la création du War requiem (1965) et des Songs and proverbs of William Blake (1965) de Britten. Il est l’auteur de nombreux ouvrages sur le chant, sur le lied en général, et sur ceux de Schubert en particulier.