Cristina Deutekom 1931-2014

Cristina Deutekom était une soprano dramatique d’agilité qui a notamment triomphé dans le rôle de la Reine de la Nuit de Mozart.

Elle naquit le 28 août 1931 à Amsterdam sous le nom de Christine Engel dans une famille ne possédant aucune formation musicale formelle. Toutefois, bien que son père travaillât dans une sucrerie, sa femme et lui-même étaient tous deux choristes amateurs. 

Après la guerre, Cristina chanta avec son frère dans un groupe de cabaret. Ses chanteurs préférés étaient Mario Lanza « qui faisait battre le cœur d’une fille plus vite » disait-elle, ainsi que Richard Tauber « un tueur royal », Richard Crooks et Luis Mariano. 

Puis elle commença à chanter en chorale et prit des cours de chant avec Johan Thomas, chef d’un chœur d’opéra. L’été 1948 elle rencontra Jacob (Jaap) Deutekom (1928-2017), boxeur de profession qu’elle épousa le 23 août 1952. Ils eurent une fille unique en 1954, Irma Deutekom. Elle reprit ensuite des études au conservatoire d’Amsterdam avec Coby Riebersma et Felix Hupka. De 1960 à 1964 elle coopéra avec la compagnie d’opérette Thalia. Suivirent encore des études dans la classe d’opéra de la fondation néerlandaise d’opéra sous la direction de Johannes den Hertog.

Après quelques passages à la télévision en 1962 dans une scène du Maître de Musique de Mozart, elle perça véritablement en 1963 en incarnant la Reine de la nuit (Die Zauberflöte) au Nederlandse Opera. Au lendemain de cette prestation, la presse fut unanime pour vanter les qualités vocales de cette nouvelle étoile lyrique. Dans cette production, Cristina Deutekom montra sa capacité d’incarner le personnage mozartien avec la hargne menaçante qui l’habite et avec une intensité théâtrale phénoménale qu’elle obtint grâce à l’incroyable coloration de sa voix, sur toute l’étendue de son registre de soprano. Un registre qu’elle dominait facilement et pas seulement jusqu’au contre fa de l’air de la Reine de la Nuit, mais bien au-delà ! Ainsi, ce qui souvent s’entend comme un petit cri aigu chez bien des coloratures, était chez elle une note expressive chantée au sommet de la colère de la Reine. Les échos de cette prestation eurent tôt fait de dépasser les frontières des Pays-Bas et, c’est sans surprise, que la Reine de la Nuit, qui sera son rôle-fétiche, se retrouva bientôt sur les scènes de l’opéra de Munich, de Vienne et de La Scala de Milan. 

C’est à l’occasion de l’une de ces soirées milanaises que Rudolf Bing, le directeur du Metropolitan Opera, eut l’occasion de l’entendre. Il l’engagea pour la nouvelle production du chef d’œuvre de Mozart qui sera joué quatre fois entre octobre 1967 et janvier 1968 sur la scène new-yorkaise. Elle chantera même ce rôle en anglais (!) au Covent Garden de Londres.

Ce serait un peu réducteur de limiter l’extraordinaire talent de Cristina Deutekom à ce seul rôle. Pendant de nombreuses années, la soprano hollandaise s’illustra aussi dans des rôles plus lourds, plus spécifiques à la voix de soprano dramatique qu’elle avait acquise au cours du temps. Ainsi, on la retrouve dans le rôle d’Elena (Les Vêpres siciliennes). Elle fut ensuite Donna Anna (Don Giovanni), Fiordiligi (Così fan tutte), Constance (Die Entführung aus dem Serail), Vitellia (La Clémence de Titus), Tatiana (Eugène Oneguine). Elle triompha ensuite dans les opéras Norma, I puritani, Lucia di Lammermoor ; mais également dans les grands rôles de Giuseppe Verdi : TraviataNabucco, Il Trovatore, Un Ballo in maschera, Macbeth, puis dans Turandot de Puccini. Elle chanta avec les plus grands ténors de son temps : Franco Corelli, Luciano Pavarotti, Plácido Domingo, José Carreras, Alfredo Kraus, Carlo Bergonzi et Nicolaï Gedda. 

Alors qu’elle était encore en plein essor, la carrière scénique de Cristina Deutekom prit fin en 1985, à la suite d’une crise cardiaque. 

Elle s’est alors tournée vers des master classes qu’elle donna dans le monde entier. En 2001, elle était professeur invitée au Conservatoire Royal de La Haye. 

Pendant près de dix ans, la soprano disparut totalement de la scène et, alors qu’on ne l’attendait plus, elle revint de son exil forcé pour donner un concert au Concertgebouw d’Amsterdam. Un concert où la chanteuse fut longuement ovationnée même si la voix d’autrefois fois n’était plus totalement à l’appel. Le succès de ce retour miraculeux se propagea comme une traînée de poudre dans les milieux de l’art lyrique. Ses fans reprirent espoir de voir leur idole à nouveau brûler les planches. 

Malheureusement, l’illusion de ce retour fut de courte durée. Cristina Deutekom après avoir enregistré quelques airs de Maria Stuarda de Donizetti mit définitivement un terme à sa carrière. Après un accident vasculaire cérébral en 2004, elle s’est définitivement retirée de la vie publique. 

Elle est décédée le 7 août 2014 à Amsterdam, à l’âge de 82 ans.

Cristina Deutekom doit être classée parmi les grandes voix exceptionnelles. On peut la décrire comme colorature dramatique, bien que le lirico spinto avec une technique de colorature incroyable serait probablement plus précis ou encore soprano dramatique d’agilité. Puissance, impressionnante projection vocale, coloration et formidable expressivité sur tout le registre de la voix sont parmi les principales qualités attribuées à Cristina Deutekom. S’y ajoute une remarquable technique de colorature-staccato. Elle avait des aigus et des suraigus phénoménaux, d’une puissance apparemment illimitée, tranchants comme un rasoir affûté qui n’empêchait pas un grave solide et sonore, bien que curieusement peu coloré au vu de son ampleur. 

La véhémence, l’autorité et l’énergie purement vocales dont elle fit preuve dans tous les rôles qu’elle a abordés lui ont assuré une réputation flatteuse auprès de certains quand d’autres n’y entendent surtout qu’une solidité générique, un peu lassante à force d’uniformité…

La discographie officielle de Cristina Deutekom est relativement pauvre en quantité mais elle permet de l’entendre au meilleur de sa carrière. En particulier dans deux enregistrements d’opéra de Giuseppe Verdi. Le premier, Attila, la montre en une Odabella de feu donnant la réplique à un Carlo Bergonzi superbe d’élégance et à un somptueux Ruggero Raimondi. Dans I Lombardi alla prima crociata on retrouve la verve vocale de Cristina Deutekom (Giselda) aux côtés d’un brillant Plácido Domingo et d’un toujours aussi fringant Ruggero Raimondi. Hormis ces deux albums verdiens, et naturellement son incontournable Reine de la Nuit sous la baguette de Georg Solti, les enregistrements de Cristina Deutekom se résument à un coffret (aujourd’hui épuisé) d’airs d’opéra. 

Comme pour beaucoup d’autres cantatrices de cette époque, la majeure partie des enregistrements disponibles proviennent de captations en public. Ainsi, les catalogues divers et variés de ces « pirates » offrent près d’une quarantaine d’enregistrements « live » de Cristina Deutekom parmi lesquels on trouve de petites perles comme l’Elvira de I Puritani de Bellini enregistrée au Maggio Fiorentino en 1972 sous la direction de Riccardo Muti. Et en 1977, toujours au Maggio Fiorentino, et encore sous la baguette de Riccardo Muti, une incandescente Abigaille dans Nabucco.