Rosa Raisa 1893-1963

Rosa Raisa était une soprano dramatique d’une puissance vocale remarquable et fut la créatrice du rôle-titre du dernier opéra de Puccini, Turandot, à La Scala de Milan.

Elle est née le 30 mai 1893 sous le nom de Raitza Burchstein, fille de Herschel et Frieda Leah (Krasnatawsky) Burchstein, à Białystok, dans l’actuelle Pologne mais qui faisait à cette époque partie de l’Empire russe. Elle était donc juive russe née en Pologne, formée en Italie et devint américaine par naturalisation. Sa mère décéda en 1899 et Herschel se remaria ensuite.

Avec ses cousins ​​(Sasha Vigdorchik et sa famille), elle a fuit la Pologne à l’âge de 14 ans en raison du pogrom de Bialystok, émigrant vers l’île de Capri, en Italie. Là, Raitza rencontra Dario Ascarelli et son épouse Ester, qui comprirent son talent et la parrainèrent pour entrer au Conservatoire de Naples. Son professeur au conservatoire, la contralto Barbara Marchisio, avait été l’une des chanteuses italiennes les plus en vue du milieu du XIXe siècle. Barbara Marchisio (1833-1919) était l’une des chanteuses préférées de Rossini et était connue pour son excellente technique avec une voix qui possédait à la fois de l’agilité et une extension très large lui permettant de chanter des rôles de soprano. Elle était née à Turin dans une famille de musiciens. Sa sœur cadette, Carlotta Marchisio, était une soprano réputée et leur frère Antonino était compositeur. Leur père était pianiste dans la même ville. Barbara et Carlotta Marchisio ont toutes deux suivi une formation de chanteuse à Turin avec Carlotta Marchionni. Dans ses dernières années, elle est devenue professeur de chant au Conservatoire de Naples et a également enseigné en privé. Parmi ses élèves les plus connus se trouvaient Toti Dal Monte et Rosa Raisa. Elle est décédée à Mira, une petite ville à la périphérie de Venise à l’âge de 85 ans.


Raisa a annoté cette photo de son professeur Barbara Marchisio habillée en Adalgisa (de l’opéra Norma) avec sa sœur Carlotta habillée en Norma.

Après quelques années d’études, Barbara Marchisio présenta Raisa, en 1912, à Cleofonte Campanini, un chef d’orchestre et imprésario de premier plan. Après l’avoir auditionné, il engagea la chanteuse de 20 ans à l’occason du centenaire de Verdi à Parme pour jouer dans Oberto, Conte di San Bonafico et Un Bal Masqué. Dans la foulée, il lui proposa un engagement pour son opéra de Philadelphie-Chicago. Comme elle avait moins de 21 ans, son engagement fut officialisé par une simple poignée de main.

Les succès suivirent rapidement pour Raisa. Ses débuts en Amérique du Nord eurent lieu le 14 novembre 1913, avec la Chicago-Philadelphia Opera Company de Campanini à Baltimore, dans le rôle de Mimí (La Bohème) avec Giovanni Martinelli du Metropolitan Opera qui faisait alors sa première saison en Amérique du Nord. Pour la petite histoire, Martinelli devait être son partenaire en 1937 lors de son dernier rôle sur scène dans La Juive de Halévy à Chicago. Le premier rôle de Raisa à Philadelphie fut Isabelle d’Aragon dans la première américaine du Christophe Colomb d’Alberto Franchetti, suivie de ses débuts dans Aida, le 29 novembre 1913, au célèbre Auditorium Theatre de Chicago. Edward Moore, alors critique du Chicago Tribune, a déclaré qu’elle avait une voix comme on n’en avait encore jamais entendu sur cette scène. Elle ajoua alors plusieurs rôles à son répertoire: Santuzza (Cavalleria Rusticana) à Dallas, Donna Anna (Don Giovanni) à Philadelphie, et Klytemnestra (Cassandra de Vittorio Gnecchi) à Philadelphie pour une première américaine, et Elsa (Lohengrin) en anglais (!) à Seattle. 

Au printemps 1914, elle se rendit à Londres où elle fit ses débuts à Covent Garden dans le rôle d’Aida avec Enrico Caruso, et interpréta Hélène de Troie (Mefistofele d’Arrigo Boito) avec Claudia Muzio, John McCormack et Adamo Didur. Elle remplaça Claire Dux dans la comtesse des Noces de Figaro. La compagnie londonienne s’est rendue à Paris où elle chanta, pour la seule fois, Nedda (Pagliacci), et de nouveau Amelia du Bal Masqué de Verdi.

Rosa Raisa en tenues de ville

En novembre 1914, l’éditeur de musique Tito Ricordi, qui avait personnellement auditionné Raisa dans ses locaux, la recommanda à la direction de l’opéra de Modène pour une longue série de représentations du nouvel opéra de Riccardo Zandonai, Francesca da Rimini, présenté pour la première fois à Turin seulement quelques mois plus tôt (Raisa se souvint de dix-neuf représentations). De fil en aiguille, cela lui procura un engagement au Teatro Costanzi de Rome pour Francesca, Aida et deux nouveautés. La légendaire Emma Carelli, devenue maintenant la directrice de l’Opéra de Rome, présenta Raisa à son mari Walter Mocchi, le puissant imprésario qui organisait les tournées de troupes italiennes en Amérique du Sud. Comme l’Amérique du Sud était dans l’hémisphère sud, il y avait une longue tradition des meilleurs artistes italiens embarquant sur des navires après la fin de la saison d’opéra en Italie et se produisant pendant les saisons inverses, à savoir les mois d’automne et d’hiver en Amérique du Sud. Mocchi emmena donc Raisa en mai 1915 en Amérique du Sud pour une longue saison, d’abord à Buenos Aires puis à Rosario en Argentine, Montevideo en Uruguay et São Paulo, Rio de Janeiro et Porte Allegre au Brésil. En plus de ses Francesca et Aida (encore une fois avec Caruso), elle ajouta L’Africaine avec Titta Ruffo et chanta la Maréchale dans la première sud-américaine du Chevalier à la Rose avec Gilda dalla Rizza en Octavian et une jeune inconnue de grand avenir dans le rôle de Sophie qui se nommait Amelita Galli-Curci. Tous ces opéras étaient dirigés par Gino Marinuzzi, le grand chef d’orchestre et compositeur italien qui pendant de nombreuses années a soutenu Raisa.

Rosa Raisa: attitudes de scène.

Raisa fit ses débuts à La Scala de Milan dans Francesca à son retour d’Amérique du Sud. Elle a y chanta à de multiples reprises Francesca et Aida ainsi que Lida dans le rare premier opéra de Verdi La battaglia di Legnano à la Scala. C’est après son Francesca à La Scala qu’elle rencontra Giacomo Puccini qui lui rendit visite après la représentation. Il fut très impressionné par sa performance et son potentiel. Lorsqu’elle lui demanda lequel de ses opéras lui conviendrait le mieux, Puccini déclara: «Il n’y a pas d’opéra que j’ai écrit auquel votre voix ne puisse convenir; ils sont tous pareils pour vous». Il lui a dit qu’il voulait qu’elle crée La Rondine, son prochain opéra qu’il était en train d’écrire. En janvier 1917, elle était annoncée dans la presse mondiale pour la première de cet opéra à Monte-Carlo. Mais Raisa, à ce moment là aux Etats Unis, ne se hasarda pas à traverser l’Atlantique en raison de la guerre sous marine qui y faisait rage…) À peu près au même moment où Puccini rencontrait Raisa pour la première fois, Arturo Toscanini l’entendit et dit à ses amis du monde de l’opéra qu’il considérait Raisa comme une “femme Tamagno”; Tamagno étant un des grands ténors de l’époque, créateur notamment du rôle d’Otello…

En 1916, elle reprit ses Francesca et Aida à l’Opéra de Rome et retourna en Amérique du Sud pour une autre saison épuisante, ajoutant Loreley, Valentina dans Gli Ugnotti (Les Huguenots) et Alice Ford (Falstaff de Verdi). Falstaff devait jouer un grand rôle dans sa carrière car cela lui donna l’occasion, pour la seule et unique fois, de jouer dans un opéra avec le baryton Giacomo Rimini, qui à cette époque était son amant et devint après 1920 son mari. En août 1916, Campanini communiqua au Chicago Tribune ses plans pour la prochaine saison 1916-1917 de la Chicago Opera Association (qui n’était plus la Chicago-Philadelphia Opera Company), élaborés en fonction du retour de Raisa à Chicago. Caruso dit un jour qu’il considérait Rosa Raisa comme la plus grande soprano dramatique du monde. Le seul problème avec le projet de Campanini était qu’Amelita Galli-Curci devait devenir la coqueluche de Chicago et du monde entier et qu’elle devint finalement la principale attraction de la compagnie. Toujours est-il qu’après son retour à Chicago en 1916, Raisa avec Mary Garden, Claudia Muzio et Amelita Galli-Curci furent les sopranos principales autour desquelles tourna le répertoire de la compagnie. Par principe, Raisa était la soprano dramatique de la compagnie, Mary Garden la soprano du répertoire français, Galli-Curci la colorature légère, et Claudia Muzio la soprano spinto. Claudia Muzio fut la seule à partager certains rôles avec Raisa (Leonora dans Il trovatore, Desdemona dans Otello, Aida, et Tosca). Raisa était la seule Maliella de la société dans I gioielli della Madonna (Joyaux de la Vierge) de Wolf-Ferrari, Gioconda, Amelia (Un ballo in maschera, toujours présenté comme Masked Ball à Chicago), Rachel dans La Juive, et bien sûr, Norma dans l’opéra de Bellini. Cela à son importance car Claudia Muzio avait interprété Norma avec un certain succès en Italie et en Amérique du Sud, mais ne revendiqua aucunement le rôle de Raisa à Chicago.

Retour d’Amérique sur le Conte Rosso. De gauche à droite: Giacomo Rimini, Rosa Raisa, Toti Dal Monte, Mario Basiola baryton et son épouse la soprano Catharina Gobbi et Antonio Cortis ténor.

Raisa au cours des 16 saisons suivantes (1916-17 à 1931-32) s’est produite près de cinq cents fois, à Chicago et lors de ses tournées transnationales. Elle a également chanté deux longues saisons au Mexique (1917 et 1919) puis revint en Amérique du Sud pour trois saisons supplémentaires (1918, 1921 et 1929). Elle ajouta Norma à son répertoire à Buenos Aires, en la chantant 22 fois dans cette capitale sur trois saisons. Leonora (Il trovatore), Tosca, Margherita (Mefistofele) et Lo Schiavo ont été ajoutés à sa liste de rôles en Amérique latine. À Chicago, elle a ajouté Maddalena (André Chénier), Zina (Le Vieil Aigle) de Gounzberg, Isabeau dans la première nord-américaine de l’opéra de Mascagni, Maliella (I gioielli della Madonna), La Gioconda, Basiliola (La Nave de Montemezzi), Suor Angelica de Puccini, Elisabeth (Tannhäuser), Minnie (La Fanciulla del West), Leonora (La forza del destino), Cio-Cio-San (Madama Butterfly) et, au Ravinia Festival en dehors de Chicago, Fedora de Giordano, Toinette dans l’opéra de jazz de Frank Harling A Light From Saint Agnès , Rosalinde (Die Fledermaus) de langue anglaise et Conchita dans l’opéra de Zandonai du même nom.

En 1924, Raisa ajouta également à son répertoire, et en première mondiale, le rôle d’Asteria dans l’opéra posthume de Boito, Nerone. Lors des répétitions de Nerone, Puccini entra dans l’auditorium lors d’une répétition. Toscanini piqua une de ses colères habituelles quand il réalisa que Puccini était dans la salle, car il avait édicté la règle que personne ne devait être présent aux répétitions avant la générale. Il ne souffrait pas d’exception, pas même pour Puccini! Il incomba à Raisa d’escorter Puccini jusqu’à la porte et ce serait à ce moment là que le maestro lui aurait proposé de faire la création de l’opéra Turandot qu’il était en train d’écrire, lui expliquant que seule la scène finale devait encore être composée.

Rosa Raisa dans Turandot

Le 7 octobre 1924, moins de deux mois avant la mort de Puccini, Angelo Scandiani, directeur administratif de La Scala, câbla à Herbert Johnson de l’Opéra de Chicago que Puccini et Toscanini avaient pressenti trois artistes de l’Opéra de Chicago, Rosa Raisa, Edith Mason et Giaccomo Rimini , pour les rôles principaux dans le prochain Turandot. A cette époque, on pensait que la première aurait lieu en avril 1925, mais la mort de Puccini survenue fin novembre 1924 reporta ces plans. La scène finale n’étant toujours pas écrite, ce fut Franco Alfano (aussi auteur de l’opéra Cyrano de Bergerac) qui fut choisi pour composer la scène finale à partir des croquis de Puccini.  La première eut lieu le 25 avril 1926 avec Raisa dans le rôle de Turandot, le très apprécié ténor espagnol Miguel Fléta dans le rôle de Calaf et Maria Zamboni dans le rôle de Liu, remplaçant Edith Mason qui était enceinte. C’est lors de cette première représentation que Toscanini arrêta le spectacle à l’endroit où Puccini avait cessé de composer. Il arréta l’orchestre, posa sa baguette et s’adressa au public avec ces quelques mots: «c’est ici que le Maestro est mort.» John Gutman du Metropolitan Opera dans une interview de 1962 avec Raisa lui demanda si les artistes savaient que Toscanini ferait ce geste. Raisa a dit qu’il y avait des rumeurs dans les coulisses que quelque chose comme ça pourrait arriver, mais les artistes ne l’ont jamais dit officiellement; ils ont donc été quelque peu, mais pas totalement, surpris. Il existe des informations anecdotiques selon lesquelles Puccini sur son lit de mort avait demandé à Toscanini de faire un tel geste lors de la première, mais cela n’est pas sûr. 

Photos de famille: Giacomo Rimini et son épouse Rosa Raisa. En haut, à droite avec leur fille Rosa Giulietta Frieda.

Le 4 novembre 1929, Raisa reçut l’honneur d’ouvrir le nouveau Chicago Civic Opera House dans une performance d’Aida (diffusée à travers les États-Unis) avec un casting stellaire personnellement sélectionné par le président de Civic Opera, Samuel Insull. Or ce personnage avait mis en place un système de Ponzi (du genre Madoff également) dans lequel Raisa et Rimini investirent leurs considérables revenus et perdirent finalement leur fortune, une perte estimée à environ un million de dollars…

Aux États-Unis, la plupart des gens pensent que des émissions radiodiffusées de haute qualité d’opéra ont commencé avec le Metropolitan Opera en 1931. Or, l’Opéra de Chicago diffusait à l’échelle nationale depuis 1927, chaque semaine pendant une heure. Mary Garden, Claudia Muzio, Frida Leider, Raisa, Tito Schipa, Eva Turner, Alexander Kipnis et Vanni-Marcoux sont quelques-unes des têtes d’affiche qui ont été entendues à la radio à travers l’Amérique. Il semble hélas que ces retransmissions n’aient pas été conservées.

En 1931, Raisa ralentit son activité pour préparer l’arrivée de sa fille, ayant eu auparavant 6 fausses couches successives. Vers la même époque, de nombreux événements se sont produits: la disparition de l’Opéra de Chicago, la détérioration de la situation économique dans le monde et une contraction générale de l’activité lyrique dans les États Unis. Raisa chanta tout de même une série de Tosca à Gênes, créa Manuela dans l’opéra en un acte de Zandonai, Una Partita, à La Scala, chanta Alice Ford dans Falstaff au premier Festival de Florence Mai (Maggio Musicale Fiorentino), Tosca en présence de la reine Mary à Covent Garden, enregistra quatre airs de vérisme pour Voce del Padrone à Milan, et donna cinq représentations à l’Arena de Vérone avec Giacomo Lauri-Volpi.

Rosa Raisa félicitant Maria Callas à l’issue d’une représentation de Norma.

En 1920, elle avait épousé le baryton italien Giacomo Rimini (1888-1952). Le couple s’était rencontré pour la première fois cinq ans plus tôt et ils étaient devenus des amants inséparables. Rimini descendait des Juifs Séfarades du côté de son père et sa mère était hongroise-italienne. Rimini a été élevé en catholique. Leurs carrières ont fusionné et après leur retraite en 1938, ils ont ouvert une école de chant d’opéra à Chicago, d’abord à l’hôtel historique du Congrès, en face de l’Auditorium Theatre, et pendant la Seconde Guerre mondiale, ils ont déménagé sur North Michigan Avenue. Ils ont donné des centaines de concerts ensemble, en particulier aux États-Unis, dont beaucoup étaient parrainés par des groupes juifs, car Raisa était devenue une icône ethnique très aimée. Leur fille Rosa Giulietta Frieda Rimini naquit le 7 juillet 1931.

Raisa fut atteinte d’un cancer du sein et dût subir une mastectomie bilatérale dans les années 40. Elle est décédée le 28 septembre 1963 et sa petite-fille, Suzanne Homme, précisa au biographe de Raisa Charles Mintzer que son certificat de décès mentionnait le “cancer des os” comme la cause immédiate du décès; il s’agissait évidemment de métastases de son cancer du sein. Elle est enterrée au Holy Cross Cemetery à Culver City (Los Angeles), Californie.