Joan Sutherland 1926-2010

Cantatrice australienne, Joan Sutherland fut surnommée “la stupenda” (la stupéfiante) en raison de son timbre, de sa technique exceptionnelle et d’une voix qui couvrait trois octaves.

Elle a vu le jour le 7 novembre 1926 à Sydney, en Australie, fille de William et Muriel (Alston) Sutherland. Son père, un immigrant écossais qui était tailleur, est décédé d’une crise cardiaque alors qu’elle avait six ans. Joan et sa sœur aînée Barbara ont été élevées par leur mère, chanteuse amateur et professeur de musique.

Joan Sutherland en 1953

Pendant ses études à l’école de filles Saint Catherine à Waverly, Sutherland a reçu sa première éducation musicale, principalement au piano, par sa mère. Muriel Sutherland avait été formée dans la tradition du bel canto, que sa fille allait plus tard raviver. Cependant, sa mère ne l’autorisa à de se former vocalement qu’à partir de l’âge de 18 ans. L’une des leçons les plus fondamentales qu’elle lui a enseignées fut l’importance de respirer correctement.

Malgré un avenir prometteur en musique, après avoir quitté l’école à 16 ans, Sutherland suivit un cours de secrétariat et travailla comme secrétaire à l’Université de Sydney tout en se préparant à une carrière de chanteuse. En 1946, à 19 ans, elle remporta une bourse de deux ans pour des cours de chant avec John et Aida Dickens à Sydney en 1946. Ce couple l’aida à développer ses aigus, ce qui s’avérera capital dans son évolution ultérieure. Ils se rendirent vite compte que sa tessiture était celle d’une soprano et même d’une soprano dramatique, ce qui est compréhensible, au vu de la puissance extraordinaire de sa voix.

C’est donc dans l’intention de chanter Brünnhilde dans le Ring que Joan Sutherland va poursuivre son apprentissage, son modèle d’alors étant la grande wagnérienne Kirsten Flagstad. En 1947, Sutherland fit ses débuts en concert à Sydney dans le rôle de Didon (Didon et Enée de Purcell). La même année, elle fit la rencontre de l’un de ses collègues, étudiant en musique, Richard Bonynge (né le 29 septembre 1930 à Sydney), pianiste et futur chef d’orchestre, qu’elle épousera et qui jouera un rôle décisif dans sa carrière.

Joan Sutherland et son mari Richard Bonynge. Trois étapes de leur vie: en haut à gauche dans le début des années 50, en haut à droite en 1980, en bas en 2006.

L’avenir de Sutherland fut déterminé par plusieurs victoires importantes en compétition de chant. En 1949, elle remporta, entre autres, le concours Sun Aria et le Mobil Quest 1950. Ses succès lui permirent de fréquenter le prestigieux Royal College of Music de Londres au début des années 1950 ou elle étudia avec Clive Carey. Elle reçut également une formation à la London’s Opera School.

Ses débuts européens eurent lieu le 28 octobre 1952 à Covent Garden dans le rôle de la Première Dame de Die Zauberflöte de Mozart. Au début de sa carrière, elle travailla le répertoire de soprano dramatique wagnérienne, suivant en cela l’exemple de Kirsten Flagstad qu’elle considérait comme “la plus grande cantatrice ayant jamais chanté”. En 1953, elle interpréta son premier grand rôle à Covent Garden, Amelia (Un ballo in maschera), suivi d’Aida. Toujours en 1953, elle participa à la création de Gloriana de Benjamin Britten, composé spécialement pour le couronnement de la reine Élisabeth II.

Joan Sutherland dans le rôle de Marie de “La Fille du Régiment”de Donizetti au Metropolitan Opera de New-York
Maria Callas, à gauche avec Joan Sutherland, à droite

Sutherland et Richard Bonynge se sont mariés en 1954 lorsque la mère de Sutherland est retournée en Australie. Ils eurent plus tard un fils, Adam. Bonynge et Sutherland ont également formé un solide partenariat musical qui devint pratiquement une marque de fabrique. Richard Bonynge l’a aidée à réussir à atteindre des notes plus aiguës la faisant évoluer en soprano lyrique-colorature. C’est grâce à l’influence et à la tutelle de Bonynge qu’elle apprit le répertoire du bel canto. A cette époque, ce type de répéertoire était relativement démodé, considéré comme de la musique romantique italienne des XVIIIe et XIXe siècles. Ces opéras comportaient des rôles qui nécessitaient souvent des notes très aiguës que Sutherland maitrisait maintenant avec succès. Elle et son mari furent influencés par le parcours de Maria Callas, qui avait été la première à relancer ce type de répertoire. Le couple a assisté à plusieurs répétitions et représentations de Callas à Covent Garden, et Sutherland a modelé ses styles vocaux dans la voie tracée par la grande Maria Callas. Elle s’est alors lancée dans les oeuvres de compositeurs comme Vincenzo Bellini, Geatano Donzietti et Gioacchino Rossini pour les plus connus. Elle participa à une production de 1952 de la Norma de Bellini dans le rôle de Clothilde avec Callas en Norma. Elle aurait bien voulu faire plus de Wagner, comme on le faisait régulièrement à Covent Garden, mais Bonynge l’en a dissuadée. Il pensait que ces œuvres lourdes ne convenaient pas à sa voix et à ses forces vocales. Bien que Sutherland ait chanté quelques œuvres de Wagner, elle a admis plus tard qu’elle n’aurait pas eu une si longue carrière si elle s’était concentrée sur de tels opéras, et cela probablement à juste titre. Dans les années 1960, Bonynge commença à diriger ses propres productions et le couple est finalement devenu une véritable association, ce qui a pu faire grincer quelques dents par la suite. En 1957, elle chanta Alcina de Haendel, entreprenant avec ce rôle sa redécouverte des opéras oubliés de la période baroque et belcantiste. En 1958, elle chanta Mme Lidoine lors de la première anglaise du Dialogues des Carmélites de Francis Poulenc.

Joan Sutherland dans “Beatrice di Tenda”. Scala de Milan 1961

En 1959, tous les éléments du succès se sont parfaitement alignés, lorsque Covent Garden décida de monter une nouvelle production de Lucia di Lammermoor pour Sutherland. Franco Zeffirelli mit en scène la production, dirigée par le vieux maestro italien Tullio Serafin. Au départ, le jeu de scène était son point faible et elle était plus préoccupée par sa voix et sa présence sur scène que par le théâtre. Comme elle l’a dit à Susan Heller Anderson du New-York Times, «Si vous voulez voir une merveilleuse actrice, vous allez voir une pièce de théâtre.… Vous ne pouvez pas être aussi émotionnellement impliqué lorsque vous chantez que lorsque vous jouez». Zeffirelli prit les choses en mains, exploitant au maximum les capacités de travail de la soprano. Il réussit à faire d’une femme timide une actrice confiante dans sa puissance dramatique. Pour sa part, Serafin lui transmit les secrets stylistiques d’un répertoire tombé dans l’oubli depuis longtemps. Ce rôle va transformer sa carrière et la célèbre «scène de la folie» va la propulser au rang de vedette internationale. Avec son mari, elle avait étudié scrupuleusement le roman de Sir Walter Scott qui est à l’origine de cet opéra. Elle apprit à aimer ce rôle, qu’elle jouera plus de 100 fois, sachant que son interprétation de Lucia changerait un peu à mesure qu’elle prendrait de l’âge et de l’expérience. En 1960, elle enregistra un disque d’airs d’opéra, “L’Art de la Prima Donna“, considéré par certains critiques comme l’un des plus remarquables récitals discographiques jamais réalisés.

Joan Sutherland dans le rôle titre de Lucia di Lammermoor au Metropolitan Opéra en 1961. Avec son mari (photo de droite), dans sa loge après cette représentation légendaire.

Après un bref arrêt suite à une opération sur les sinus, elle fit sa première apparition aux États-Unis dans Alcina à Dallas au Texas, en 1960. Bien que sa voix ait continué d’évoluer, son étendue et son timbre y ont été particulièrement appréciés. En Italie, elle enflamma la scène de La Fenice en 1960 avec Alcina où la beauté de sa prestation lui attirera le surnom de «La Stupenda» qui la suivra jusqu’à la fin de sa carrière. En 1961, Sutherland a fait ses débuts au Metropolitan Opera de New-York, à nouveau dans Lucia.

Sutherland avec Pavarotti dans “Les Puritains” – 1976

Joan Sutherland étendit progressivement son répertoire aux grandes héroïnes du bel canto comme Violetta (Traviata), Amina (Sonnambula) et Elvira (I puritani) en 1960; Beatrice di Tenda en 1961; Marguerite de Valois (Les Huguenots) et Semiramide en 1962. Elle y ajouta Marie (La Fille du Régiment) en 1966 (reprise au Met de New-York le 17 février 1972, anniversaire de ses débuts en Lucia), qui reste un de ses rôles les plus mémorables.

Du début des années 1960 à la fin de sa carrière, Sutherland fut régulièrement à l’affiche des principaux opéras des États-Unis, d’Europe et d’autres pays du monde. Elle n’oublia pas ses racines australiennes en y menant sa propre compagnie d’opéra entre 1965 et 1974. Elle chanta régulièrement à l’Opéra de Sydney, Richard Bonynge en ayant été le directeur musical entre le milieu des années 1970 et le milieu des années 1980. Bien que la résidence principale du couple soit à Montreux, ils séjournaient plusieurs mois par an à Sydney à cette époque.

Joan Sutherland

Sutherland sut se remettre continuellement en question en tant qu’artiste, même tard dans sa carrière. C’est ainsi que dans les années 1970, elle aborda des rôles de soprano plus dramatiques dans des opéras comme Maria Stuarda, Lucrezia Borgia, Il trovatore, Esclarmonde et Le Roi de Lahore. Dans les années 1970, sa voix devint plus expressive et elle améliora un peu sa diction qui était l’un de ses points faibles… ce qui n’est pas rare chez les sopranos colorature. Elle enregistra même Turandot en 1972, bien qu’elle n’ait jamais chanté le rôle à la scène. Arrivée à la la soixantaine, elle a pu assumer un nouveau répertoire en raison de son travail et de ses compétences, même si l’apprentissage de nouveaux rôles était difficile pour elle en raison d’une mémoire relativement limitée.

À la fin des années 1970, la voix de Sutherland commença à décliner et son vibrato s’est desserré. Cependant, grâce à son agilité vocale et sa technique solide, elle continua à chanter étonnamment bien les rôles les plus difficiles. Cependant, la voix se modifiant avec l’âge, il lui arrivait de faire baisser d’un ton certains airs. Alors que sa sécurité vocale diminuait un peu, paradoxalement, sa compréhension dramatique des rôles devint meilleure. Au cours des années 1980, elle ajouta Anna Bolena, Amalia et Adriana Lecouvreur à son répertoire. Son dernier grand rôle dramatique fut Marguerite de Valois (Les Huguenots) à l’Opéra de Sydney en 1990, à l’âge de 63 ans. Sa dernière apparition publique eut lieu lors d’un gala le soir du Nouvel An, 1990, à Covent Garden, où elle était accompagnée de ses collègues Luciano Pavarotti et Marilyn Horne. A cette occasion, elle a chanté en bis “Home Sweet Home“, comme le faisait autrefois une autre diva australienne, Nelly Melba.

A la fin des années 80, Sutherland avait décidé de se retirer au début des années 90. Au cours de sa carrière, elle a chanté dans 48 opéras et enregistré 60 albums. Elle est resté active dans un certain nombre de domaines liés ou non à l’opéra et a participé à divers jurys de concours de chant. Elle a également enseigné, souvent avec son mari sous forme de masterclasses.

Joan Sutherland a reçu de nombreux honneurs internationaux et parmi eux, le titre de Dame de l’Empire britannique en 1979 et l’Ordre du Mérite, très rarement décerné aux musiciens.

Après sa retraite, Sutherland a fait relativement peu d’apparitions publiques, préférant une vie tranquille chez elle, en Suisse, dans le village Les Avants du canton de Vaux. Sa biographie officielle, Joan Sutherland: The Authorized Biography, publiée en février 1994, a été écrite par Norma Major, épouse du premier ministre britannique de l’époque, John Major.

Joan Sutherland en 2004

En 2002, elle participa à un dîner à Londres pour accepter la médaille d’or de la Royal Philharmonic Society. Elle a donné une interview à The Guardian dans laquelle elle a déploré le manque de technique chez les jeunes chanteurs d’opéra et le manque de bons professeurs. La compétition Cardiff Singer of the World était celle à laquelle Sutherland fut le plus étroitement associée après sa retraite. Elle a commencé sa participation régulière à l’événement en 1993, siégeant au jury cinq fois de suite et plus tard, en 2003, devenant sa marraine.

Joan Sutherland

Le 3 juillet 2008, elle fit une chute en jardinant chez elle en Suisse et se cassa les deux jambes. Elle s’est complètement rétablie et a assisté à un déjeuner en 2009 organisé par la reine Elizabeth au palais de Buckingham en l’honneur des membres de l’Ordre du mérite.

Elle est décédée à l’âge de 83 ans des suites d’une longue maladie, le 10 octobre 2010 à son domicile d’une “insuffisance cardio-pulmonaire”. Sutherland avait demandé un petit service funéraire privé. Ses funérailles eurent lieu le 14 octobre. Le directeur artistique d’Opera Australia, Lyndon Terracini, a déclaré: «Nous ne la reverrons plus jamais. Elle avait une gamme, une taille et une qualité de voix phénoménales. Nous n’entendrons plus cela.» Le Premier ministre australien Julia Gillard a déclaré: «Elle était bien sûr l’une des grandes voix de l’opéra du XXème siècle», ajoutant que Dame Joan a montré beaucoup de “valeurs australiennes par excellence”.

Une femme extrêmement grande avec une mâchoire carrée bien en vue, Sutherland ne ressemblait guère à Lily Pons, Grace Moore ou à aucune des autres sopranos glamour de sa génération. Il en fut de même de sa voix qui était véritablement stupéfiante, capable de creuser le registre grave tout en se «baladant» littéralement dans le suraigu. Pour elle, le contre-ut était une formalité et, même au-dessus, jusqu’au contre-fa, rien ne semblait lui résister. À tout cela, on ajoutera une puissance rare pour créer une forme de miracle, d’où découlera un second qualificatif: «la voix du siècle». Sa voix était aussi large que celle de Leontyne Price et presque aussi grande que celle de Birgit Nilsson. Elle pouvait produire des effets pianissimi obsédants, semblables à la morbidezza légendaire de Renata Tebaldi et son trille était non seulement meilleur que celui de Beverly Sills, mais aussi le meilleur depuis Luisa Tetrazzini, qui avait pris sa retraite lorsque Sutherland était enfant. Décrite comme “fraîche”, “argentée” et “en forme de cloche” jusqu’en 1963, la voix de Joan Sutherland est devenue plus tard “dorée” et «chaleureuse”. Le critique musical John Yohalem écrivit que c’était comme «du miel en fusion caressant la ligne». Dans son livre Voices, Singers and Critics, John Steane écrit que «si le spectre tonal varie du clair au foncé, la place de Sutherland serait proche du centre, ce qui est sans doute une autre raison de son large attrait». Selon John Yohalem, «son registre inférieur était un registre de violoncelle, de couleur Stradivarius». Sa voix était pleine et arrondie même dans ses notes les plus aiguës, qui étaient brillantes, bien que parfois “légèrement acides”.

Décrivant la voix de Sutherland, John Yohalem écrit: «Sur mon échelle de couleurs personnelle, qui va d’un rouge voluptueux (Tebaldi) ou orange sanguine (Leontyne Price) ou violet (Caballé) ou rouge-violet (Troyanos) à blanc chaud (Rysanek) ou jaune-vert qui coule (Sills) , Sutherland fait partie des sopranos «bleus» – qui n’ont rien à voir avec les «bleus» au sens pop du terme. (Ella Fitzgerald avait une voix bleue, mais Billie Holiday avait une voix blues, ce qui est très différent.) Diana Damrau est bleue. Mirella Freni est bleue. Karita Mattila est bleu glacier. Régine Crespin était bleu foncé à violet. Sutherland était bleu véritable (comme un ruban de jarretière). Il y a une fraîcheur ici qui peut assumer la passion de la musique mais qui n’injecte pas de passion là où la musique en manque, pourrait éventuellement l’utiliser.»

Bien qu’elle soit habituellement classée soprano dramatique colorature, la voix de Sutherland est difficile à définir selon la classification moderne puisqu’elle a abordé aussi bien des rôles de soprano colorature que de soprano lyrique. Elle n’a en revanche interprété certains rôles dramatiques, tels que Turandot ou Isolde, qu’en enregistrement. Sutherland déclara qu’à ses débuts, elle avait «une voix puissante, plutôt sauvage», qui n’était toutefois pas assez lourde pour chanter le répertoire wagnérien.

Sutherland dans l’air de la folie de “Lucia di Lamermoor”

Le magazine britannique Opera Britannia décrit « une voix de dimensions véritablement héroïques interprétant du bel canto. Il est peu probable qu’aucune soprano ait déployé autant de puissance dans ce répertoire, Callas et Tetrazzini comprises. Le contraste avec d’autres sopranos dans les mêmes rôles est particulièrement stupéfiant, ces dernières produisant des sons de la taille d’une pointe d’épingle comparés aux cascades sonores apparemment infinies de Sutherland». Natalie Dessay lui emboite le pas en disant: «Elle avait une voix “énorme”, mais elle était capable d’alléger soudain son timbre et de vocaliser rapidement et elle atteignait aussi des notes suraigües comme une soprano colorature, mais avec une voix colossale, ce qui est très rare.»

Opéra Magazine souligna que «ni soprano dramatischer à l’allemande, ni rossignol à la Jenny Lind, Sutherland pouvait, avec ses trois octaves, embrasser les tessitures de colorature dramatique ou de sfogato, aussi bien que les lyriques d’agilité à la française». Son ambitus s’étendait ainsi approximativement du sol grave (sol2) – atteint dans l’air Non più di fiori de La Clemenza di Tito — au « contre-mi » (mi5) — atteint dans Bel raggio lusinghier de Semiramide ou Mercè, dilette amiche des Vêpres siciliennes.

Son «contre-fa» (fa5) reste sujet à discussion : si elle interpréta la Reine de la nuit de La Flûte enchantée sur scène à Covent Garden en 1962, sous la direction d’Otto Klemperer, les airs étaient – selon certaines sources – transposés un demi-ton plus bas. Elle n’enregistra jamais le rôle complet en disque. Seul le premier air, «O zittre nicht» (avec un seul contre-fa final), est disponible dans sa tonalité d’origine. Mais la note est mal contrôlée, perçante et un peu basse. En revanche, la soprano l’a atteint de façon juste dans le trio Ich bin die erste Sängerin de l’opéra Der Schauspieldirektor. Sutherland, quant à elle, a déclaré avoir atteint le «contre-fa dièse» (fadièse 5), mais a préféré s’en tenir au «contre-mi» (mi 5). Son mari confirma qu’il s’agissait d’une tentative «en privé», faite sous le coup de la colère lors d’une séance de travail.

Décrit comme «frais», «argentin» et «semblable à une clochette» jusqu’au début des années 196022, le timbre de Sutherland devient «doré» et «chaleureux» en 1963. Dans les années 1970, «la voix gagne en grave et en caractère. Même voilée et moins transparente, enrichie d’un vibrato absent au début de sa carrière, la tenue et la puissance technique de la voix sont demeurées intactes.» Parlant de la santé vocale de la chanteuse dans les années 80, Opera Britannia évoqua une «voix fanée». Classique News, plus clément, écrivit que «le diamant de la voix décline un peu.» John Steane estima que le spectre vocal de Sutherland se situait presque entre le brillant et le sombre, «ce qui est probablement une des raisons de son grand attrait».

Joan Sutherland dans “Adriana Lecouvreur

Peu spontanée dans ses notes les plus graves, Sutherland possèdait néanmoins un registre inférieur charnu. Mais c’est surtout son aigu, «puissant et rond même dans des registres extrêmement tendus», qui lui valut la célébrité. La plaçant parmi les «premiers épigones de la Callas. Enrico Stinchelli estima que, sans disposer d’un «timbre attrayant», elle possèdait une «technique fabuleuse […]: un souffle inépuisable, des trilles di grazia et di forza d’une aisance sans pareil, aigus et suraigus d’une rare luminosité, goût pour la variation et la modulation expressive». Selon les critiques, le chant sur le souffle de Joan Sutherland est «inégalé» et «qu’il s’agisse de produire grupettos stupéfiants, arpèges, appogiatures, piqués de la taille d’une pointe d’épingle, notes aiguës colossales sans perte de qualité à l’émission, ou encore ce trille inégalé, tout l’arsenal de la colorature est souverainement à ses ordres». Patrick O’Connor de Gramophone évoqua «une merveilleuse facilité à chanter piqué-legato, chaque note étant claire et précise mais reliée aux autres par un flot sonore ininterrompu». La revue américaine Opera News fit l’éloge d’un véritable trille, pas la pure ruse sur laquelle tant d’autres sont obligées de compter. Ce trille fluide, rapide, typique de l’esthétique baroque était si précis qu’il était possible de distinguer deux notes séparées. Il est si rapide qu’on a l’impression que Sutherland ne chantait qu’une seule note. D’un autre côté, sa diction fut souvent critiquée pour son imprécision. Ce défaut s’estompera dans les années 1970.

1 thought on “Joan Sutherland 1926-2010”

Leave a Comment

Your email address will not be published.