Renata Tebaldi 1922-2004

Renata Tebaldi futun grand soprano lyrico-spinto au timbre soyeux et lumineux, d’une ampleur exceptionnelle et d’une technique irréprochable. Elle restera comme l’une des plus belles voix du XXème siècle. Elle avait “la voix d’un ange” comme l’a très bien résumé le grand maestro Arturo Toscanini.

Renata Ersilia Clotilde Tebaldi, fille d’un employé des postes de Pesaro, naquit à Pesaro le 1er février 1922. Ses parents se séparèrent avant sa naissance et elle grandit avec la famille de sa mère. Elle contracta la polio à l’âge de trois ans. La convalescence fut longue, et des séquelles persistèrent, au point que durant toute son enfance elle ne put guère faire d’activités trop physiques. Elle se concentra donc sur la musique, d’autant que sa mère était elle-même une excellente chanteuse, qui avait un temps nourri le projet d’en faire son métier, quoiqu’elle devint finalement infirmière. Ainsi, Renata Tebaldi participa à la chorale de l’église, puis prit des cours de piano à Parme.

Son professeur de piano lui conseilla ensuite de se consacrer au chant. Elle entra donc au Conservatoire de Mantoue à l’âge de dix-sept ans, rejoignant un peu plus tard celui de Pesaro. Puis elle se perfectionna de 1940 à 1943 au conservatoire de Milan avec la soprano Carmen Melis (1885-167) qui fut une élève de Puccini et qui chanta avec Caruso au Royal Opera House de Londres en 1913. Renata a dit qu’elle lui devait d’avoir appris tout ce qui était indispensable de savoir de la scène.

Renata Tebaldi
Tebaldi dans sa loge à la Scala pour une représentation d’Eugène Oneguine de Tchaikovsky

Elle fit ses débuts sur scène à Rovigo dans le rôle d’Elena (Mephistofele d’Arrigo Boito) en 1944. Deux ans plus tard, elle débuta à Trieste dans ce qui sera plus tard l’un de ses plus grands rôles, Desdémone dans l’Otello de Verdi. En 1946, alors qu’elle chantait Elsa (Lohengrin) à l’Opéra de Bologne, elle fut remarquée par le grand chef d’orchestre Arturo Toscanini. Impressionné par ce qu’il appela sa «voix d’ange» il l’engagea pour la réouverture de la Scala de Milan, le 11 mai 1946, dans Moïse en Égypte de Rossini et le Te Deum de Verdi. Elle chanta ensuite trois rôles lors de la saison inaugurale de la Scala: Marguerite (Andrea Chénier), Elena (Méphistophéle) et Elsa (Lohengrin) de Wagner. Elle devint la soprano vedette de la Scala, y donnant notamment une Aida de Verdi qui fut très remarquée en 1950, avec Mario Del Monaco en Radames. La même année, elle partit en tournée avec la Scala, faisant ses débuts au festival d’Edimbourg et à Covent Garden en Desdémone. La même année, elle fit ses débuts américains en Aida à San Francisco.

Renata Tebaldi dans divers rôles
Renata Tebaldi

En avril 1950, elle tomba malade lors des représentations d’Aida à Milan et s’avèra trop indisposée pour assurer la représentation. Aucune chanteuse locale ne pouvant assurer correctement le rôle, la Scala fit donc venir en remplacement une certaine Maria Callas. Ce fut le début d’une longue polémique, déclenchée et entretenue par la presse, entre les amoureux du timbre pur et classique de «La Tebaldi» et ceux de la voix particulière et expressive de «La Callas». Dès lors, le public de la Scala se divisa en deux camps, d’aucuns venant hurler «Viva la Tebaldi» aux performances de la Callas et vice versa. Peu après, dans une interview de Callas sans doute mal rapportée, la diva grecque aurait affirmé que la comparaison entre elles deux serait comme comparer «du champagne et du Coca-Cola». Il semblerait que la remarque portait en réalité sur du champagne et du cognac. Cette version plus diplomatique n’est d’ailleurs pas dénuée de vérité. Maria Callas voulait simplement dire que les deux chanteuses avaient une voix, un style et un répertoire on ne peut plus différent. Si Callas était une soprano dramatique qui excellait dans le bel canto orné de Bellini et Donizetti , Tebaldi était une spinto idéale pour le répertoire vériste et les Verdi tardifs. Si Callas savit faire des imperfections de sa voix une force dramatique, Tebaldi tirait parti de la chaleur de son timbre et d’une technique sans faille. A part Aida et les opéras de Puccini abordés par Callas, leurs répertoires étaient aussi très différents. Si Maria Callas fut sans conteste la plus grande tragédienne de sa génération, sa grande rivale Renata Tebaldi n’avait que sa voix pour enflammer le public. Mais quelle voix! Cependant, impresarios, directeurs d’opéras, presse à scandale et partisans irréductibles n’ont eu de cesse d’attiser par tous les moyens la rivalité des deux divas, transformant leur confrontation dans les quelques rares rôles qu’elles avaient en commun (Violetta, Tosca, Aida) en combat sans merci. La vie mouvementée de la Callas, amplifiée par la presse à scandale, a bientôt rejeté au second plan le génie plus discret de la Tebaldi. En réalité les deux divas s’admiraient réciproquement: Callas écoutant avec délectation les enregistrements de Tebaldi, et Tebaldi allant assister avec ravissement aux répétitions de Callas.

Renata Tebaldi et Maria Callas (entre elles deux: Rudolf Bing le directeur du Met)

En 1951, elle se produit à l’Opéra de Paris (Giovanna d’Arco de Verdi) puis au Metropolitan Opera de New York le 31 janvier 1955 dans le rôle de Desdemone (Otello) avec Mario Del Monaco dans le rôle d’Otello. Elle fut saluée par d’interminables ovations. Elle se produira régulièrement au Met jusqu’au en 1973, malgré une année sabbatique en 1963 après une Adriana Lecouvreur dans laquelle sa fatigue vocale se fait apparente. Elle y revient en Mimi (La Bohème), dans un triomphe général, quoique sa voix n’ait plus tout à fait le même éclat. Mais même une Tebaldi affaiblie reste une Tebaldi exceptionnelle, et pendant la décennie suivante, son succès est tel que New York finit par la surnommer «Miss Sold-Out». Elle y donne la plupart des grands rôles de Puccini (Mimi, Cio-Cio-San, Minnie, Tosca) et d’autres œuvres véristes (Andréa Chénier, La Gioconda), ainsi que dans des rôles verdiens comme Alice Ford (Falstaff), Amelia Boccanegra ou Desdémone. C’est dans ce dernier rôle qu’elle fait ses adieux à la scène en 1973 au Met. À partir de 1956, elle chante également à l’Opéra de Chicago. Elle revient à Paris en 1959 (Aïda) puis en 1960 (Tosca).

Portraits de Renata Tebaldi
Renata Tebaldi au travail

Elle côtoie à cette époque l’élite du chant mondial: Cesare Siepi, Giuseppe Di Stefano, Mario del Monaco, Franco Corelli, Jussi Björling, George London, Mariano Stabile, Luciano Pavarotti, Sherrill Milnes, Carlo Bergonzi, Fernando Corena, Nicolai Ghiaurov, Dietrich Fischer-Dieskau, Martti Talvela, Fedora Barbieri, Fiorenza Cossotto, Franco Tagliavini, Tito Gobbi, Franco Corelli et le jeune Plácido Domingo. L’étoile de Callas, commençant à s’estomper, elle peut revenir prendre possession de la Scala, dans les saisons 1959 et 1960. Après une brève interruption, elle revient sur scène en 1964, mais à l’exception de quelques visites à Naples, elle ne chantera plus en Europe. Renata Tebaldi va aussi se produire sous la direction des plus grands chefs de son temps : Victor de Sabata, Francesco Molinari-Pradelli, Georg Solti, Herbert von Karajan, Carlo Maria Giulini, Karl Böhm, Fausto Cleva, Alberto Erede, James Levine…

Renata Tebaldi à son piano

Parallèlement à cette activité, elle signe un contrat d’exclusivité avec la firme Decca, avec qui elle va graver quelque 27 intégrales d’opéras dont une douzaine qui feront date dans l’histoire du disque, comme La Bohème en 1951 et 1958 ; Madame Butterfly en 1951 et 1958 ; Otello en 1964 et 1961 ; La Traviata en 1954 ou André Chénier en 1957.

Mario Lanza et Renata Tebaldi

En octobre 1955, de passage à Los Angeles où elle donne une représentation d’Aïda au Shrine Auditorium, Renata Tebaldi exprime le souhait de rencontrer Mario Lanza à qui, comme Maria Callas et beaucoup d’autres, elle voue une grande admiration. Elle se fait donc conduire à Hollywood, plus précisément à Burbank, dans les studios Warner Bros où elle est accueillie sur le plateau du film «Serenade» par le producteur Henry Blanke, le maestro Ray Heindorf, directeur musical de la célèbre compagnie et bien sûr par Mario Lanza. La rencontre est chaleureuse. Les deux stars du bel canto se congratulent et s’embrassent; des photos immortalisent ce moment. On présente à la soprano des séquences chantées du film (des rushes) dont «Nessun dorma» de Turandot. Très impressionnée et émue, Renata Tebaldi déclare à Mario Lanza, la larme à l’oeil : «Vous avez la plus belle et la plus grande voix de ténor que j’aie jamais entendue». Lanza l’invitera chez lui dans sa magnifique villa de Palm Springs. Accompagné au piano par le maestro Giacomo Spadoni, Mario Lanza chantera pour elle et les amis qu’il avait invités pour la circonstance. A l’issue de cette rencontre, Tebaldi dira : «Mario Lanza a la voix d’un ange, mais lorsqu’il chante à pleins poumons, ça décoiffe ! (He split the wind). Il m’a proposé de chanter avec lui dans un film. Bien que très honorée j’ai dû décliner sa proposition car je craignais qu’une cure d’amaigrissement n’altère ma voix. Néanmoins nous avons projeté de nous retrouver pour chanter ensemble André Chénier.» Malheureusement leurs emplois du temps respectifs ne permettront pas la réalisation de ce qui aurait pu être une merveilleuse rencontre pour la postérité.

Acclamation par des admirateurs en délire lors d’un récital à Milan en 1957

A partir de 1963, alors qu’elle n’a que 41 ans, une crise vocale l’oblige à repenser sa technique vocale et son répertoire. Son grave s’est élargi et ses aigus se sont durcis; le timbre de sa voix est devenu plus dramatique et a perdu de son moelleux, ce qui ne l’empêchera pas, lorsqu’elle est revenue sur scène en 1964, d’enchainer les triomphes comme dans La Gioconda et La Fanciulla del West. Sa dernière performance sur une scène d’opéra eut lieu en janvier 1973 avec Desdemone, un rôle qu’elle avait joué à ses débuts à New York, dix-sept ans plus tôt.

En 1975, elle donne deux récitals à l’Espace Cardin à Paris et, l’année suivante, son dernier concert à La Scala au profit des victimes du tremblement de terre du Frioul avant de quitter définitivement la scène pour préserver sa santé. Elle écrit ses mémoires, en collaboration avec la journaliste italienne Carlmaria Casanova, qui est éditée en 1986 sous le nom de “Renata Tebaldi, la voix d’un ange”.

Le musée Renata Tebaldi à Busseto rend hommage à une belle voix et à l’excellence italienne du chant. Il est situé dans la province de Parme, dans la petite ville natale de Verdi, dans les écuries historiques récemment rénovées de la magnifique Villa Pallavicino (qui abrite le musée national Giuseppe Verdi). Ici, on peut admirer de nombreux souvenirs de la vie de la plus anti-diva parmi les divas de l’histoire du mélodrame, aimée et recherchée par tous les plus grands théâtres du monde. Vous pouvez voir des costumes et des bijoux de scène conçus par Giorgio De Chirico et Alexander Benois, Nicola Benois et Beni Montresor, des robes de concert et des objets personnels provenant d’une garde-robe précieuse et incroyablement raffinée, des malles de voyage et des documents rares, des lettres et des témoignages – dont certains de Kennedy , Toscanini, et l’ancien maire de New York, Giuliani.

Retirée des scènes, elle vit désormais dans sa maison de San Marino. C’est là qu’elle décède, sur les dires de son médecin le docteur Niksa Simetovic, des suites d’une longue maladie, à la veille de ses 83 ans. Elle a fait preuve d’une grande sagesse en mettant fin à sa carrière du jour au lendemain, en 1976, date de son dernier récital. Soit trois ans après son ultime apparition sur une scène d’opéra. Elle chanta peu à Paris. Une première fois avec le San Carlo de Naples, dans la Jeanne d’Arc de Verdi au palais Garnier et à l’église de la Madeleine. Puis deux autres fois dans Aïda et Tosca; et enfin, une dernière fois pour offrir deux récitals à l’espace Cardin. Elle n’en était pas moins une légende, pour les lyricomaniaques français, qui suivirent les trente-trois ans de sa fabuleuse carrière. Modeste, accessible, son chant et son jeu scénique étaient assez purs. Mais on disait «la Tebaldi», comme on dit «la Callas». Et jusqu’en 1968, quand sa concurrente viendra la féliciter dans Adriana Lecouvreur, accolade immortalisée par les photographes, les deux profiteront d’une rivalité plus médiatique que réelle. En 2010, une exposition dédiée à la Tebaldi ouvre ses portes au Château de Torrechiara à Langhirano, qui déménage en 2014 aux écuries de la Villa Pallavicino de Bussetto. Un Concours International de Chant Renata Tebaldi se tient à San Marino. Ouvert aux chanteurs de toutes nationalités, il est principalement destiné aux passionnés de musique ancienne, baroque et opéra. Concours biennal (du 6 au 9 septembre) fier de sa collaboration avec des réalités importantes du panorama culturel italien, comme le Théâtre de la Scala de Milan et le Théâtre de San Carlo de Naples, c’est un rendez-vous incontournable pour les amateurs de chant qui veulent se mettre en avant et prouver leur talent.

La voix de Tebaldi était celle d’une soprano spinto très puissante d’une grande beauté. Elle était capable de maintenir une longue ligne lyrique avec peu de problèmes et dans les premières années de sa carrière, elle a montré un bon contrôle des passages ornés. Dotée d’une voix au timbre onctueux et chaleureux qui faisait son charme, Renata Tebaldi n’avait pas le sens de la scène et du drame de Maria Callas qui a obligé les nouvelles générations de chanteurs lyriques à envisager l’opéra en termes de théâtre. Sa voix en revanche n’était que splendeur, somptuosité et pureté. Une voix splendide qui avait une émission cristalline de soprano lyrique pur, évoluant au fil des années, vers le spinto. (un terme qui s’utilise aussi pour les voix de ténors et qui désigne une voix « poussée », à mi-chemin entre le lyrique et le dramatique). En l’écoutant on est immédiatement transporté par la beauté de son timbre et l’émotion qu’il transmet. Son registre n’est certes pas d’une étendue exceptionnelle et ses aigus moins triomphants que ceux de bien d’autres, mais, dans un médium d’une remarquable densité, son timbre rayonne avec une onctuosité unique. La souplesse d’un phrasé ample et chaleureux a peu d’équivalents au XXème siècle. Choisissant ses rôles avec le plus grand soin, Renata Tebaldi révèle un sens inné du style, une profondeur d’expression et une sensibilité frémissante qui la placent parmi les plus grandes. Avec un parfait contrôle du souffle et une maîtrise technique rare, cette parfaite musicienne nous offre des interprétations qui, par leur sincérité et leur raffinement, demeurent des références.

Lorsqu’il évoque la voix de Tebaldi, le critique musical André Tubeuf utilise l’expression de «voix de lait et de lumière». Le musicologue Matthew Boyden relève, dans son livre sur l’Histoire de l’Opéra, que Tebaldi fut la preuve vivante que le public place la beauté de la voix au dessus de tout le reste, et nombreux sont ceux qui pensent qu’elle ne fit pas d’émule parce qu’elle était elle-même «l’œuvre de Dieu».