Mario Lanza 1921-1959

Mario Lanza est, à juste titre, considéré comme la plus grande voix de ténor lyrique et dramatique du XXème siècle. Sa vie fut l’histoire flamboyante et tragique d’une voix sublime et d’un destin hors des préjugés et des sentiers battus habituels.

Mario Lanza est né en 1921, l’année de la mort de Caruso. Né Alfredo Arnoldo Cocozza, à Philadelphie, dans le Quartier Italien de “South Philadelphia”, sa famille le surnommait Freddie, mais il prit plus tard (en 1948) le nom de jeune fille de sa mère, Lanza, ainsi que son prénom, Maria, en le masculinisant et devint Mario Lanza. A sa naissance, sa mère, Maria Cristina Lanza, avait juste 16 ans, et son père, Antonio Cocozza, 27 ans. C’était un couple modeste d’immigrés italiens. Maria était originaire de Tocco Di Casauria (Abruzzes), et son père était né à Filignano (Molise). Freddie était fils unique. Son grand père, le patriarche Salvatore Lanza, tenait une épicerie de spécialités italiennes. A la maison, même si l’on n’avait pas beaucoup d’argent, on possédait une importante collection de disques d’opéra en souvenir des soirées magiques où triomphait Caruso. Le futur Mario Lanza sera bercé par les plus grandes voix de son temps: Tito Schipa, Giacomo Lauri-Volpi, Aureliano Pertile, Beniamino Gigli… et bien sûr par celle du ténor des ténors, l’incarnation du chant par excellence, Caruso, qui sera son idole, et à qui il sera constamment comparé jusqu’à sa mort prématurée. Alors, le jeune Freddie se mit à écouter. A écouter et écouter encore les disques de son chanteur préféré, le grand Enrico Caruso. On raconte qu’à l’âge de 7 ans, il écoutera, fasciné, jusqu’à 24 fois de suite «Vesti la giubba» par Caruso sans bouger de son siège.

Puis un jour, à l’âge de 16 ans, il annonça à ses parents qu’il ne voulait pas devenir avocat, comme le souhaitait  sa mère, mais chanteur d’opéra. Et pour appuyer ses dires Freddie se mit à projeter des notes aiguës d’une pureté et d’une puissance incroyables. Ses parents découvrirent alors, interloqués, la voix du jeune Freddie. Son père qui s’y connaissait quelque peu en voix, dira qu’il en a pleuré d’émotion en entendant la beauté et la puissance de sa voix.

Ses parents lui firent alors prendre des cours de chant, d’abord avec Antonio Scarduzzo, un baryton du Metropolitan Opera, puis avec une ex-cantatrice, Irene Williams. Tous deux se trouveront rapidement désemparés devant les dons exceptionnels de leur élève. Consciente qu’elle détenait entre ses mains un prodige, Irène Williams va le faire auditionner devant le célèbre Maestro Serge Koussevitzky, directeur du Philharmonique de Boston, à l’occasion de son passage à Philadelphie pour une série de concerts. Sergueï Aleksandrovitch Koussevitski était un chef d’orchestre et compositeur russe (1874-1951) naturalisé américain, très réputé pour sa direction de l’orchestre symphonique de Boston et son nom est resté célèbre pour avoir été le mécène de nombreux jeunes compositeurs de son époque. Leonard Bernstein fut un de ses élèves. Lors de son audition à l’Académie Nationale de Musique de Philadelphie, Freddie chanta pour le Maestro le grand air de Paillasse «Vesti la giubba». A la fin de l’aria, Koussevitzky se leva d’un bond de sa chaise, prit le jeune garçon dans ses bras, l’embrassa sur les deux joues et s’exclama stupéfait : «Quelle extraordinaire voix ! C’est Caruso ressuscité !»

Koussevitzky va faire obtenir à Freddie une bourse pour étudier le chant à Tanglewood, ce haut lieu de la musique aux Etats-Unis, également fréquenté par d’autres célébrités, comme la soprano américaine Beverly Sills, et où il chantera en août 1942 lors du festival d’été, pour la première fois, sous le pseudonyme de Mario Lanza. Il prendra officiellement le nom de Mario Lanza le 7 octobre 1948.

Confié par le Maître, aux mains expertes de ses assistants les Maestros Leonard Bernstein et Luka Foss, Mario Lanza chanteale rôle de Fenton  (Les Joyeuses Commères de Windsor d’Otto Nicolaï), et celui de Rodolfo dans l’acte III de La Bohème de Puccini. A l’issue de ces représentations, le maestro Boris Goldovsky qui conduisait l’orchestre, déclarera : «La voix qui sortait de cette gorge était éblouissante, inoubliable… Elle semblait provenir d’un autre monde !» Koussevitzky ajoutera : «Ce garçon a une voix de celles que l’on n’entend qu’une fois par siècle!» Noel Strauss, sévère critique musical, écrira dans le New-York Times: «La révélation de la saison fut sans conteste le jeune ténor Mario Lanza, âgé de seulement 21 ans. Peu de chanteurs sont actuellement capables de rivaliser avec lui en termes de beauté de voix et de puissance. Il pourrait déjà, s’il le voulait, intégrer le Metropolitan Opera!»

Mais à cette époque l’Amérique était en guerre contre le Japon. Mario Lanza fut incorporé dans l’Armée de l’Air le 5 janvier 1943. Affecté au Théâtre aux Armées, il chantera de base en base de nombreux airs d’opéra pour les GI dans le spectacle «On The Beam» où il fera sensation. Il chantera aussi dans le Chœur de «Winged Victory» (Victoire Ailée) qui donna 212 représentations à Broadway. De passage à Hollywood où le show «Winged Victory» fut filmé par le réalisateur George Cukor pour la Twentieth Century Fox, le soldat Lanza, âgé de 23 ans, va se faire remarquer dans des soirées où il sera invité par des stars. Chez Frank Sinatra, il chantera un soir de 23 heures à 7 heures du matin devant des célébrités éblouies. L’acteur Walter Pidgeon, baryton de formation, dira: «La voix que j’ai entendue hier soir est exceptionnelle, bien supérieure à tout ce que j’ai entendu jusqu’ici, y compris Caruso et Gigli!» Maria Margelli, accompagnatrice de la grande basse italienne Ezio Pinza, dira: «J’ai entendu toutes les plus grandes voix. Mais le jour où j’ai entendu Mario Lanza, je sus que j’avais entendue la plus grande de toutes.»

Mario Lanza

Démobilisé le 29 janvier 1945, Mario Lanza épousera le 13 avril Betty Hicks, la sœur d’un camarade de régiment, qui lui donnera quatre enfants et mourra cinq mois après lui à l’âge de 36 ans le 11 mars 1960. Du 24 octobre 1945 au 20 février 1946, il chantera des arias et des duos d’opéra dans l’émission de radio « Great Moments in Music », diffusée dans tous les Etats-Unis, où il remplace le célèbre ténor Jan Peerce. Mario Lanza prendra des cours de chant à New-York avec le fameux Enrico Rosati qui fut, entre autres, le professeur de Giacomo Lauri-Volpi et de Beniamino Gigli. Lors de son audition, Rosati s’arrêtera de jouer et dira la larme à l’œil : «Vous recherchez un professeur de chant. Mais personne ne pourra vous apprendre à chanter, car vous avez déjà eu le meilleur professeur de tous… Dieu !». Sa formation avec Rosati fut courte (15 mois), mais intense et suffisante compte tenu des prédispositions et de la musicalité innée du jeune homme.  « Mario Lanza fut mon dernier élève, dira le Maître (72 ans); lorsque j’ai entendu ses aigus lors de sa première audition, j’ai failli avoir une apoplexie. Il avait la plus belle voix qu’il m’ait jamais été donné d’entendre!»

Mario Lanza, Betty et leur première fille Coleen
Mario Lanza

Engagé par les Concerts Columbia, Mario Lanza triomphera aux Etats-Unis, au Canada, au Mexique et en Europe. Il donnera dans sa courte carrière plus de 300 concerts à guichets fermés dans des salles immenses, dont 86 concerts avec le  Bel Canto Trio, de juillet 1947 à mai 1948, où il aura pour partenaires George London, baryton-basse et Frances Yeend, soprano, qui feront tous deux, et particulièrement George London, de grandes carrières à l’opéra. Mario Lanza fut le premier ténor à donner des concerts géants, comme les 6 et 7 juillet 1946 au Grant Park de Chicago où il attira, sur son seul nom, 130 000 spectateurs en deux soirées, et il n’avait que 25 ans! Voici ce qu’écrivit Claudia Cassidy, critique musical, dans le Chicago Sunday Tribune: «Mario Lanza est la plus sensationnelle découverte de l’année. Il chante pour l’incontestable raison qu’il est né pour chanter. Il a une voix de ténor naturelle splendide qu’il utilise par instinct. Tout ce qui émane de sa voix et de sa personnalité est impossible à apprendre. Il sait de façon innée accentuer une ligne mélodique pour l’enrichir et faire tressaillir le public. Il sait pourquoi l’opéra est un drame musical. Sa voix est extraordinaire. Quand il attaque Celeste Aida, l’intensité dramatique est présente telle que l’a écrite Verdi, avec un pianissimo qui enfle crescendo. Son interprétation est magnifique et la foule l’acclame, tandis que visiblement satisfait, mais sans plus, il s’essuie les sourcils.» Mario Lanza impressionnera si fortement le nouveau Président des Etats-Unis Harry Truman, lors de l’émission Great Moments in Music, que celui-ci l’invitera à trois reprises pour chanter devant ses invités de marque, dont une fois à Blair House, lors d’une réception de 1800 personnes.

A ce moment les portes des plus grandes maisons d’opéra du monde étaient prêtes à lui ouvrir les bras pour une carrière classique sur les scènes lyriques, comme tous les autres chanteurs. Mais c’était sans compter sur le destin qui allait orienter sa carrière différemment. Le 27 Août 1947, Mario Lanza chantait au Hollywood Bowl de Los Angeles, Temple mythique de la Musique aux Etats-Unis, où se produisent, en plein air, encore aujourd’hui, les plus grands chanteurs. Le Hollywood Bowl est le plus grand théâtre en plein air des Etats-Unis et peut loger plus de 17000 personnes.

Mario Lanza

Ce concert ne figurait pas dans son planning. Il avait été ajouté pour qu’il puisse remplaçer au pied levé le ténor Ferruccio Tagliavini, indisponible. Pour Mario Lanza, c’était un concert de plus qu’il allait entreprendre avec le même enthousiasme que les précédents. L’orchestre était dirigé par le grand Maestro de Philadelphie, Eugène Ormandy. Mais ce soir là, dans le public du Hollywood Bowl, il y avait un homme important. Cet homme était le fameux Louis B. Mayer, président-fondateur de la toute puissante Métro-Goldwyn-Mayer, le plus grand studio de cinéma d’Hollywood.  Mayer était par ailleurs un connaisseur et un fan d’opéra, et lorsqu’il entendit Mario Lanza, il fut subjugué, comme le public et la Presse, par la voix sublime qu’il venait d’entendre. L’interprétation du Un di all azzurro spazio de Andrea Chénier fut saluée par une standing ovation de 12 minutes. C’est long 12 minutes…

A la fin du concert, la larme à l’œil, Mayer se précipita dans les coulisses et proposa à Lanza de l’engager, lui disant enthousiaste: «Tu veux chanter l’opéra, mon garçon! Et bien tu vas le chanter, mais au cinéma, pour des millions de spectateurs que tu rendras heureux» et lui prédisant un fabuleux succès. Le contrat qu’il lui offrira trois jours plus tard était tellement avantageux qu’aucun artiste n’aurait jamais osé le refuser.  Le lendemain de ce concert on put lire dans le Los Angeles Daily News: «Mario Lanza a électrisé l’auditoire qui l’a longuement acclamé, il a une voix splendide qu’il utilise avec intelligence et un art consommé. Déjà correctement développée, elle apparaît comme une voix exceptionnelle.» La soprano Olivia Stapp qui chanta avec Carlo Bergonzi à la Scala de Milan, et qui était depuis 2007 directrice de l’Opéra de San José en Californie, dit: «Mario Lanza avait une voix extraordinaire, mais ce qui le distinguait des autres grands ténors, c’est la poésie qu’il mettait dans son chant. Et c’est cette poésie, véhiculée par une voix extraordinaire, qui électrisait instantanément les auditeurs.»

Dès lors, Lanza était perdu pour les grandes maisons d’opéras et était sous la coupe du système Hollywoodien. Il allait faire des films musicaux, des concerts et des émissions de télévision. D’une certaine manière, son destin avait basculé pour la prison dorée qu’il allait trouver au cinéma. Adieu Alfredo dans Traviata qu’il aurait dû chanter en 1949 à La Nouvelle-Orléans.

Avant la mise en chantier de son premier film That Midnight Kiss, (Le Baiser de Minuit), dont le tournage ne commencera qu’en novembre en raison de la grossesse de sa partenaire la soprano Kathryn Grayson, Mario Lanza chantera les 8 et 10 avril 1948 « Madame Butterfly » à l’opéra de la Nouvelle Orléans sous la direction du Maestro Walter Herbert. Courte intrusion dans le monde de l’opéra classique. Ces deux représentations seront saluées par des standing ovations. Les critiques enthousiastes déclareront «n’avoir jamais vu ni entendu un aussi beau ténor romantique! Mario Lanza a chanté avec panache. Il a une voix splendide, riche, resplendissante, qu’il utilise avec intelligence et qui donne de l’émotion».

Avec Mario Lanza, Hollywood découvrit une étoile de première grandeur. Pour la première fois dans l’histoire du 7ème Art, un ténor d’opéra va devenir une des têtes d’affiches les plus payées et les plus convoitées du monde du cinéma. Dès la sortie de son premier film «That Midnight Kiss», le succès fut immédiat. Ce fut la première fois qu’une aria, en l’occurrence Celeste Aïda, était chantée en entier dans un film. Toscanini dira: «On a l’impression que Verdi et Puccini ont écrit leurs opéras spécialement pour Mario Lanza!». Le film suivant, «The Toast At New Orleans» (Le Chant de la Louisiane), plus riche encore en séquences d’opéra, confirmera ce succès sans précédent.

Affiche du film “le Grand Caruso”

Si la MGM savait qu’elle avait engagé un ténor exceptionnel, personne n’avait imaginé un pareil impact sur le public. Aussi on s’empressa de réaliser un troisième film. En 1951, alors que son troisième film, Le Grand Caruso, qui lui donnera la gloire internationale, n’est pas encore sorti dans les salles, Mario Lanza entreprit aux Etats-Unis et au Canada, une nouvelle série mémorable de 22 fabuleux concerts à guichets fermés destinés à faire la promotion du film.  Voici ce que dit son accompagnateur, Constantine Callinicos : «A Philadelphie sa ville natale, la salle de l’Académie de Musique (le plus ancien opéra des Etats-Unis, 2 897 places) est comble elle aussi. Mario chante sans micro. Pour ce récital on a installé 400 chaises sur la scène et de nombreuses personnes se tiennent là aussi debout dans les coins et contre les murs de la salle. La police, pour des raisons de sécurité, refuse de faire entrer plus de monde.  Le prix habituel des places était de 5 dollars, mais de nombreuses places se sont vendues au marché noir à 40 et 50 dollars, soit 800 à 1 000 dollars actuels. Et il en sera ainsi durant toute la tournée de concerts. Partout où nous passions, ce n’était qu’ovations, ovations et encore ovations». A Omaha, dans le Nebraska, il chanta, toujours sans micro, dans un immense auditorium de 10 000 places plein à craquer. Constantine Callinicos dira: «Tous ceux qui ont entendu Mario ce soir là n’auraient jamais accrédité la rumeur selon laquelle la grande dimension de sa voix était due aux ingénieurs du son!» La critique fut dithyrambique. Aucun chanteur d’opéra n’avait jamais été autant acclamé, ni autant payé. En raison de sa popularité, il ne pouvait plus faire un pas dans la rue sans être assailli par des nuées d’admirateurs et d’admiratrices souvent hystériques qui le bousculaient, voulaient le toucher, l’embrasser. Parfois même il fut poursuivi en voiture. A chaque fois la Police devait intervenir pour l’aider à s’extirper de ces cohues. Et cette situation ne fit qu’empirer après la sortie de son film Le Grand Caruso.

Pour ces 22 concerts, Mario Lanza reçut la somme exorbitante de 177 200 dollars (près de quatre millions de dollars actuels). Simultanément, il reçut de RCA un premier chèque de 746 000 dollars de royalties pour une période de dix mois (le plus gros chèque jamais versé à un artiste en ce temps là). RCA vit ses ventes de disques et ses bénéfices voler de record en record. Quelques mois plus tard, Lanza allait recevoir de RCA un nouveau chèque de 1 100 000 dollars.

En cinq ans, Mario Lanza gagnera plus de 5 millions de dollars (environ 100 millions de dollars actuels). Des cachets et royalties considérables que seules les industries du cinéma et du disque pouvaient offrir à un artiste d’exception et qui étaient sans commune mesure avec ce qu’il aurait pu gagner en chantant au Met ou à La Scala. Selon Rudolf Bing, directeur général du Met de 1950 à 1972, et auteur de «5000 Nuits à l’Opéra», les cachets des plus grandes stars du Met ne dépassaient pas 1000 dollars par représentation.  De retour à Los Angeles, et avant trois nouveaux concerts à Honolulu où il comptait aussi prendre quelques jours de vacances avec plusieurs amis dont le grand acteur Tyrone Power et son épouse l’actrice Linda Christian, Mario Lanza va se montrer d’une grande générosité. Pour ses parents qu’il adorait et qu’il avait fait venir à Hollywood, il acheta une jolie villa toute équipée surplombant l’océan, dans le quartier huppé de Pacific Palisades. A Betty, son épouse, il offrit des bijoux et un superbe manteau en vison. Pour ses amis, il acheta deux douzaines de montres en or de 14 et 18 carats au dos desquelles il fit graver: With love, Mario. A ses amis les plus proches, il offrira même de superbes voitures. Enfin, il se fera plaisir en s’offrant une montre de collection qui s’ajouta à celles qu’il possèdait déjà, et, comme il adorait depuis toujours les animaux et en particulier les chevaux, il s’acheta un cheval de course.

Mario Lanza avait de nombreux points communs avec Caruso. Pas seulement par la voix, mais aussi par sa grande générosité et sa sollicitude envers les moins fortunés. Chaque fois que l’occasion se présentait, il chantait spontanément et gratuitement, sans calcul ni arrière pensée, comme ce fut le cas notamment, pour des gens modestes au Mexique et en Italie. On se souvient aussi qu’il avait envoyé à ses parents, l’intégralité de son premier cachet, soit 250 dollars. Ses revenus considérables de ténor superstar vont lui permettre de vivre sur un très grand pied. Sa dernière villa, louée à Beverly Hills, au cœur d’une pinède, 355 St Cloud Drive, dans le quartier des stars de Bel Air, n’avait pas moins de 32 pièces, et celle qu’il louera à Rome en 1957 dans un quartier résidentiel, 56 via Bruxelles, la « Villa Badoglio », entourée d’un parc, était un palais de quinze pièces assorti de huit domestiques.  Ce luxueux Palais est depuis plusieurs années le siège de l’Ambassade de Chine en Italie.

RCA Victor qui, pour la première fois de son histoire, avait signé un contrat avec un inconnu le 15 mars 1945, voit ses ventes de disques et ses bénéfices battre tous les records. Ses disques se vendront par millions. Mario Lanza vend plus de disques que tout autre, y compris son ami Frank Sinatra. Outre le single «Be My Love», qui en 1968 s’était vendu à plus de 11 millions d’exemplaires (un exploit pour un artiste classique!), de nombreuses chansons seront composées spécialement pour lui qui feront le tour du monde. Sam Weiler, son impresario dira: «Mario Lanza transformait en or tout ce qu’il touchait.» En cinq ans il remportera 11 disques d’or et de nombreux trophées. Sammy Cahn qui écrivit les textes de nombreuses chansons, notamment pour Frank Sinatra, dira: «Si vous n’avez entendu Mario Lanza qu’à travers des disques, des bandes magnétiques ou au cinéma, alors vous ne l’avez jamais entendu. Aucun appareil de reproduction ne peut retransmettre la beauté et la puissance d’une telle voix! Elle vous sort les tripes du ventre ! Même si sa voix nous parait magnifique au disque, elle n’est qu’une pâle copie de la réalité.»

La Première de son troisième film, « Le Grand Caruso », fut donnée au célèbre Chinese Theatre d’Hollywood le 29 mai 1951, en présence de la Presse et de tout le gotha d’Hollywood: Artur Rubinstein et les plus grands acteurs américains, Clark Gable, James Stewart, Lana Turner, Elisabeth Taylor, Jane Powell… La salle était comble. Le film fut salué par une interminable standing ovation. Dean Martin résuma en trois mots la sensation ressentie par le public ébloui: «Mario crève l’écran !» Le 10 juin 1951, Le Grand Caruso fut projeté au Radio City Music Hall de New-York, la plus grande salle de cinéma des Etats-Unis (5 882 places). 1 250 000 spectateurs verront le film dans cette salle au cours des dix premières semaines. La queue s’étendait jusqu’au Rockefeller Center. Le film sera distribué dans de très nombreux pays y compris dans les pays de l’Est et l’Union Soviétique. Selon Johnny Green, directeur musical de la MGM, en 1968 Le Grand Caruso avait déjà rapporté 40 millions de dollars de bénéfices à la célèbre compagnie. Et la carrière du film était loin d’être terminée. Le Grand Caruso fera plusieurs fois le tour du monde dans les salles de cinéma. De nos jours, il est encore parfois programmé à la télévision. Le Grand Caruso se révèla être un monument cinématographique et musical. C’est le film le plus chantant. On y dénombre pas moins de 27 séquences chantées, dont 16 arias et duos, interprétés par Mario Lanza avec un exceptionnel brio. Le Grand Caruso pulvérisa non seulement tous les records de recettes de l’année 1951, mais aussi tous les records au box-office du cinéma mondial. Ce film installa Mario Lanza au premier rang des plus grandes stars mondiales. Le fils cadet de Caruso, Enrico Caruso Junior, très conscient de l’hommage exceptionnel que Mario Lanza avait rendu à son père en le faisant revivre avec un spectaculaire éclat dans son film, écrira dans sa biographie (Enrico Caruso, My Father and My Family): «C’est Mario Lanza qui a fait le succès du film. Avant Mario Lanza et après Mario Lanza, aucun ténor n’aurait pu incarner avec un tel talent vocal et une telle justesse de jeu, la vie de mon père. Mario Lanza est né en même temps qu’une douzaine de très grands ténors. Sa voix naturelle innée est parfaitement placée, avec un timbre splendide, un infaillible instinct musical manifestement absent chez la majorité des autres grands ténors; sa diction parfaite n’était égalée que par Giuseppe Di Stefano. Il avait une façon de se donner entièrement dans son chant, un phrasé toujours juste et somptueux, des qualités avec lesquelles peu de chanteurs sont nés et que d’autres n’atteindront jamais. Nous ne devons pas oublier aussi que Mario Lanza excelle dans le double registre de la musique classique et de la musique populaire, un résultat bien au dessus du talent exceptionnel de mon père. Mario Lanza est mon ami.» Le Maestro Peter Herman Adler dira : «Si Mario Lanza avait abandonné le cinéma pour se consacrer à l’opéra, aucun ténor n’aurait jamais osé se comparer à lui!.» L’enregistrement du film Le Grand Caruso est aujourd’hui encore, le seul film d’opéra à s’être vendu à plusieurs millions d’exemplaires.

En juin 1951, Mario Lanza anima sa propre émission hebdomadaire de radio qui sera diffusée dans tout le pays jusqu’en septembre 1952: The Mario Lanza Show, sponsorisée par Coca-Cola. Au cours de ces 69 émissions enregistrées en public le dimanche après-midi devant 1 200 personnes, il chantera quelque 245 arias et chansons et gagnera 5 300 dollars par émission, soit plus de 100 000 dollars actuels, ou 25 000 dollars… par chanson ! Car lors de chaque émission il ne chantait que quatre chansons, ses invitées en chantant deux.

Après Le Grand Caruso, la MGM souhaita revenir aux comédies musicales qui étaient en vogue à l’époque. Le studio lui imposa un film au scénario ridicule qu’il ne voulut pas tourner: Because You’re Mine. Le scénario était tellement mauvais que Mario fit des pieds et des mains pour ne pas faire le film. Il retardera le tournage le plus longtemps possible et entrera ouvertement en conflit avec son employeur. Mais les chansons et arias du film qu’il a enregistrés étaient excellentes, qu’il s’agisse de Granada, de Because You’re Mine (la chanson-titre), d’Addio alla Madre (Cavalleria Rusticana), de The Lord’s Prayer… Finalement, le film sera réalisé, et sera même un succès. Il fera l’objet d’une «Royal Command» par la Reine Elizabeth.

A la suite d’un profond désaccord avec le metteur en scène de son cinquième film Le Prince Etudiant, Mario Lanza refusera, malgré l’insistance de ses proches de retourner aux studios et il sera révoqué par la MGM, dont Louis B. Mayer, son protecteur, avait été écarté. Voici ce que disait Louis Mayer en 1952: «Quand vous avez la chance d’avoir une orchidée très rare, vous ne la plantez pas au milieu de votre pelouse comme un pissenlit. Vous lui prodiguez les soins les plus affectueux et les plus attentifs. Sur la pelouse elle va mourir. Si j’étais resté à la tête de mon studio, studio que j’ai construit et développé pour en faire le plus grand du monde, il n’y aurait jamais eu de problème avec Mario Lanza.» Mario Lanza sera remplacé par l’acteur Edmond Purdom qui chantera en playback avec la voix de Lanza, celui-ci ayant préalablement enregistré, magnifiquement, les chansons du film. Malgré le talent de Purdom, le film ne sera pas un succès. Il lui manquait à l’évidence la présence physique et le charisme de Mario Lanza. En revanche, le disque RCA Victor du Prince Etudiant se vendra à plusieurs millions d’exemplaires et lui rapportera 3 disques d’or. 

Révoqué en septembre 1952 par la MGM avec un énorme procès à la clé, Mario Lanza se vit privé de toute source de revenus. Il lui fut interdit de tourner de nouveaux films, d’enregistrer de nouvelles chansons et de donner des concerts jusqu’à l’échéance de son contrat de 7 ans avec la MGM. De plus il découvrit que son impresario et homme d’affaires, Sam Weiler, avait perdu, à la suite d’investissements hasardeux, les sommes colossales qu’il avait gagnées et qu’il n’avait pas payé une partie des impôts du ténor (200 000 dollars). Incapable de s’acquitter de ce montant, le Fisc américain mit les royalties du ténor sous séquestre. Au bord de la faillite, Mario Lanza entra alors dans une longue période de dépression. Il compensera son stress par l’abus de nourriture, d’alcool et par des incartades extra conjugales qui seront amplement commentées et amplifiées par la Presse people d’Hollywood.

En 1956, après trois années noires, Mario Lanza fut sollicité simultanément par toutes les «Majors» (les plus grands studios de cinéma): United Artists, Columbia, Paramount, Warner Bros, Twentieth Century Fox. Il tournera Serenade  pour Warner Bros. Un film, d’une durée de deux heures. Le film le plus riche jamais réalisé à ce jour en séquences d’opéra. Mario Lanza aura notamment pour partenaire Licia Albanese, la grande soprano italienne du Met, qui avait chanté avec les plus grands ténors, Gigli, Di Stefano, Del Monaco,  et qui travailla sous la baguette de Toscanini. Elle donna la réplique à Lanza dans le duo du mouchoir d’Otello. Elle fut émerveillée par la puissance de sa voix et la force de son interprétation. Elle disait, parlant de Lanza: «Sa voix avait la puissance de Caruso et la douceur de Gigli. Mon cœur se brisa quand il mourut.» Elle ajoutera: «Mario Lanza était incroyable! Il pouvait imiter à s’y méprendre non seulement Sinatra, Louis Armstrong ou Dean Martin, mais aussi tous les chanteurs d’opéra, Martinelli, Schipa, Gigli, Caruso… et même la basse Ezio Pinza!» Drôle et plein d’humour, il s’amusait à imiter au téléphone des stars, des producteurs, des metteurs en scène et des journalistes, à qui il faisait des farces cocasses. Les anecdotes foisonnent à ce sujet.

Durant le tournage de Serenade, Mario Lanza recevra une proposition du producteur Mike Todd, troisième époux d’Elisabeth Taylor, qui souhaitait réaliser un film d’opéra avec son nouveau procédé «Todd-AO» (immense écran et son stéréophonique). Mais Mike Todd devait décéder en mars 1958 dans un accident d’avion.

La grande soprano Renata Tebaldi viendra lui rendre visite sur le plateau de Sérénade. Elle aura la larme à l’œil en écoutant son interprétation de Nessun dorma, et dira: «Mario Lanza avait la voix d’un ange, mais quand il chantait à pleins poumons ça déménageait !» 

Le 17 mai 1957, après avoir donné la veille une grande fête pour sa famille et ses amis au Waldorf Astoria de New-York, Mario Lanza, sa femme et leurs quatre enfants, embarquèrent sur le paquebot Giulio Cesare et quittèrent les Etats-Unis pour l’Italie. Onze jours plus tard, sur le port de Naples, Mario Lanza et sa famille furent accueillis par une foule en liesse. De grands calicots souhaitaient la bienvenue en Italie au successeur de Caruso. Le fils cadet de Caruso invitera Mario Lanza chez lui et l’honorera de la prestigieuse récompense «Enrico Caruso Award». L’Italie fêtera Mario Lanza comme l’enfant prodige qui revient au pays. Plusieurs récompenses lui furent décernées, dont « Il Maschero d’oro » (le masque d’or) qui honore l’artiste qui a le plus contribué à faire connaître dans le monde le Bel Canto et la musique populaire italienne. Mario Lanza fut fait «Citoyen d’honneur» de la ville de Naples. A Cinecittà, il tournera deux films: Arrivederci Roma (Les Sept Collines de Rome, 1957) et Come prima ou For The First Time (La fille de Capri, 1958). Il enregistrera dans les studios «Angelico» du Vatican et de Cinecittà, une soixantaine de chansons qui donneront naissance à de magnifiques albums dont deux «must»: Mario at his best et Mario Lanza sings Caruso Favorites. Ces deux albums deviendront des best-seller.

A Rome, il fut reçu par le pape: «Lors de l’audience privée qu’il m’a accordée, Sa Sainteté le Pape Pie XII m’a offert la possibilité d’effectuer des enregistrements et des prises de vues avec techniciens et cameramen,  dans l’auditorium ultra-moderne du Vatican. Même Toscanini n’a pas eu cette faveur. Moi je l’ai eue! ou plutôt, ma voix l’a eue!», dira Mario Lanza enthousiaste et fier à Sheilah Graham, lors de l’entretien qu’il lui donna le 18 août 1957. «Nous y avons travaillé pendant trois jours avec les 93 musiciens de Saint Pierre de Rome. N’est-ce-pas merveilleux!»

De Juillet 1958 à Septembre 1959, Mario Lanza enregistra pour RCA Victor, dans les studios de Cinecitta, plus de 60 titres qui donneront naissance à de magnifiques albums: The Desert Song, A Cavalcade of Show Tunes, The Vagabond King, Younger Than Spring Time, The Merry Widow, Rose Marie, The Firefly, Christmas Carols, The Student Prince (en stéréo)… 

Le 10 septembre 1959, à Cinecitta, Mario Lanza enregistra magnifiquement «The Lord’s Prayer» de Malotte (Le Notre Père). «La plus belle version qu’il ait jamais chantée dans toute sa vie» dira Callinicos sidéré. Ce sera le dernier air enregistré par Mario Lanza. Malheureusement cet enregistrement ne sera jamais retrouvé dans les coffres de RCA.

Lorsqu’il enregistra sur la scène de l’opéra de Rome des arias pour son film Come Prima  (Titre américain : For The First Time), il fit bondir d’enthousiasme et d’émotion les musiciens de l’orchestre, eux qui avaient tout vu et tout entendu et qui nourrissaient quelques préventions à l’égard de la «star américaine de cinéma», encore jamais entendue par eux en spectacle vivant. Riccardo Vitale, directeur artistique de l’Opéra de Rome, qui avait assisté à ces enregistrements, s’empressera de lui proposer de faire l’ouverture de la saison 1960/1961 à l’Opéra de Rome. Simultanément, il recevra du Maestro Victor de Sabata, directeur de la Scala de Milan, qui le sollicitait depuis plusieurs années, une proposition pour Tosca  ou pour tout autre ouvrage qu’il souhaiterait interpréter.

Mario Lanza et son épouse Betty

En 1957 et 1958, Mario Lanza donna une série de concerts en Europe: Angleterre, Ecosse, Pays de Galles, Belgique, France, Pays-Bas, Allemagne. Le 18 novembre 1957, il chanta au Palladium de Londres en présence de la Reine Elisabeth d’Angleterre, de la famille royale et de 2 300 spectateurs, pour le Gala de charité du Variety Club où il fut «la» star devant deux autres célébrités comme Judy Garland et Count Basie. Le public qui ne l’avait jamais entendu en direct fut stupéfait par la puissance et la qualité de la voix. La presse londonienne fut enthousiaste et unanime. Pour The News Chronicle: «La voix de Mario Lanza en concert n’est rien de moins que splendide» Pour le concert du 16 janvier 1958, au Royal Albert Hall de Londres, on vendit même des billets pour des places sur la scène. Mario Lanza chanta sans micro devant 8000 personnes entassées dans cette slle immense à l’acoustique déplorable où la voix peut se perdre et devenir inaudible, comme cela arriva à Dietrich Fischer-Dieskau. Pour l’anecdote, et s’agissant de puissance de voix et de l’Albert Hall de Londres, il faut rappeler la mésaventure de Fischer-Dieskau que le grand baryton raconte lui-même avec humour dans un livre sur le chant: lors de son propre concert dans cette salle immense et prestigieuse, sa voix se perdit en raison de la rotondité et de l’énormité du théâtre, et son épouse Julia Varady elle-même cantatrice de grand renom, lui dit qu’il lui avait fait l’effet d’un «poisson dans un bocal», aucun son ne semblant sortir de sa bouche. Ce concert de janvier 1958, le seul enregistré de cette tournée européenne, fut un triomphe: l’homme Lanza s’y révélait, en parlant avec intelligence, gentillesse et espièglerie, créant un lien évident et émouvant avec le public. Le ténor Nicolaï Gedda, présent dans la salle, déclara: «C’est la plus grande voix que j’aie jamais entendue !» Richard Bonynge, directeur de l’opéra de Londres, et son épouse, la soprano Joan Sutherland, qui assistaient à ce concert, déclareront : «Nous savions que dans les films la voix est amplifiée, mais nous ne nous attendions pas à entendre une voix d’une pareille dimension ni d’une telle musicalité. Nul doute que Mario Lanza aurait pu faire une fantastique carrière à l’Opéra». 

C’est au cours de cette tournée de concerts que la santé du ténor va se dégrader progressivement même si les spectateurs ne s’en rendirent pas compte car «sa voix était plus belle, plus sombre et plus riche que jamais», comme le dira Callinicos, son accompagnateur, qui ajoutera : «Elle me donnait le frisson !». On peut simplement constater, comme on peut le voir sur Youtube lors du concert au Palladium de Londres, qu’il n’arrêtait pas de se balancer d’une jambe sur l’autre, car une phlébite le faisait souffrir. Le professeur de médecine consulté à Hambourg confirmera la présence d’une phlébite dans sa jambe droite, constatera une hypertension artérielle avec une maxima à 29 et une insuffisance cardiaque. Il lui conseillera de se ménager d’urgence et très sérieusement, sous peine de mourir dans l’année. Mario Lanza vivait, c’est bien connu, à 100 à l’heure. Jeff Rense, un de ses biographes, dira: «C’est comme si deux ou trois hommes cohabitaient à l’intérieur du même corps.» Sa vie professionnelle était depuis dix ans un incessant tourbillon. Entre la promotion des films qui se succédaient, les tournages qui s’enchaînaient, les émissions de radio et de télévision, les très nombreux enregistrements pour RCA, et les tournées de concerts, il n’avait que trop rarement le temps de prendre du repos. A une journaliste, en l’occurrence la célèbre Hedda Hopper, qui lui demandait en 1956 pourquoi il n’était toujours pas propriétaire d’une résidence, il répondit: «Je n’ai jamais eu encore le temps de rechercher la villa de mes rêves !» A ce surmenage physique et nerveux, il faut ajouter les nombreuses cures d’amaigrissement, obligatoires avant chacun de ses films. Plus il perdait rapidement du poids, et plus il en regagnait, c’est un phénomène bien connu. Il pesait alors dans les 130 Kilos. Ces diètes trop souvent répétées étaient pour lui une violente torture physique qu’un être humain ne peut supporter longtemps sans mettre gravement sa santé en danger. Le concert de Paris sera écourté et ceux de Hambourg et de Baden-Baden seront annulés. Hospitalisé pour des examens médicaux à la clinique Valle Giulia de Rome, Mario Lanza mourra subitement d’un arrêt cardiaque consécutif à sa phlébite, probablement lié à une embolie pulmonaire, au moment où il s’apprêtait à quitter la clinique le 7 octobre 1959. Il avait à peine 38 ans. Une infirmière le découvrira inanimé. Il était assis sur un fauteuil à côté de son lit avec sur ses genoux un disque qu’il venait de dédicacer. Il attendait son chauffeur pour le conduire chez lui. La veille de sa mort, il avait chanté pour le personnel de la clinique et les malades, Come Prima et E lucevan le stelle. Puis, exténué il était retourné dans sa chambre s’allonger sur son lit.

Et pourtant son agenda pour l’année 1960 était bien rempli: deux nouveaux films étaient en préparation Granada et Laugh, Clown, laugh (Trois autres films MGM lui étaient proposés pour 1961 dont This is my Man avec la célèbre chanteuse Caterina Valente); trois concerts géants en Afrique du Sud, 1 concert en Israël, 1 concert en Hongrie et 1 concert en URSS. L’ouverture de la Scala de Milan avec Tosca, assortie d’un contrat de 2 ans lui était proposée par le Maestro Victor de Sabata qui ne cessait de le solliciter; l’ouverture de l’Opéra de Rome avec Paillasse, proposée par Ricardo Vitale était décidée: les répétitions devaient avoir lieu en Janvier 1960. Otello à l’Opéra de San Francisco était aussi envisagé. Gaetano Merola, directeur artistique de l’Opéra de San Francisco, qui l’avait entendu à Hollywood, ne cessait lui aussi de le solliciter. Simultanément, RCA lui proposait d’enregistrer en stéréo (nouveau procédé de l’époque), des opéras complets.

Malheureusement, sa mort fera annuler tous ces projets.

Mario Lanza et sa famille

Gigantesque dans la mort comme dans la vie, Mario Lanza aura trois funérailles grandioses à Rome, Philadelphie et Hollywood où il sera inhumé dans la crypte de la chapelle du Holy Cross Cemetery à Culver City. Son épouse Betty repose à ses côtés. Minée par le chagrin, elle ne surmontera pas la mort de son mari et mourra cinq mois après lui, le 11 mars 1960, à l’âge de 36 ans, d’une surdose de tranquillisants. Elle sera inhumée avec la modeste alliance que Mario lui avait acheté en avril 1945 pour 6,95 dollars et qu’elle n’avait jamais quittée. Ils avaient eu 4 enfants: une fille, Colleen, décédée en 1997 à la suite d’un accident de la route, un fils, Damon Anthony Lanza (1952 – 2008), puis une fille, Elisa,  et un fils: Marc qui est décédé d’une crise cardiaque en 1993 à l’âge de 37 ans. Leur fille aînée, Colleen, dira : «Maman est morte le 7 octobre 1959, le jour de la mort de papa.»

On peut décrire la voix de Lanza comme puissante et épanouie. Il émanait de sa voix un charme radieux, une impression réconfortante de solidité comme si aucune note ne lui était impossible, comme si les ronds de jambe du Duc de Mantoue dans Rigoletto ou les sanglots rageurs de Canio dans Pagliacci n’étaient qu’une simple formalité. Peu de ténors peuvent se targuer d’une telle quinte aiguë et peu de ténors disposent d’un tel métal, apparemment inflexible et incorruptible.

La puissance de la voix de Mario Lanza était telle qu’elle saturait les appareils d’enregistrement des années cinquante et ceux qui l’ont entendu en concert disent que le disque ne rendait pas suffisamment justice à la beauté et à la puissance de sa voix. Des techniciens l’expliquent en jaquette de certains CD et ceux qui l’ont entendu au cours de ses innombrables concerts (plus de deux cents) le confirment et disent le ravissement qui fut le leur, des maestri Giacomo Spadoni, coach de Caruso trente cinq ans plus tôt et accompagnateur de Fédor Chaliapine, à Enrico Rosati, professeur de Caruso et de Gigli, sans parler de Koussevitsky, chef du Philharmonique de Philadelphie qui lui donna sa première grande chance et l’invita à Tanglewood avec des jeunes comme Beverly Sills ou Léonard Bernstein, etc. Pour évoquer la puissance vocale de Lanza, un de ses biographes rappelle que lors de sa présentation à sa future belle famille, alors qu’il était encore inconnu, il lui fut demandé de chanter et qu’il s’exécuta par courtoisie mais dut être interrompu par la maîtresse de maison inquiète pour sa vaisselle et sa verrerie de réception, tant la voix était puissante et grandes les vibrations.

Mais il n’y a pas que la puissance dans une voix. Celle de Lanza, immédiatement reconnaissable comme toutes les grandes voix, était d’une grande musicalité naturelle, avec non seulement les aigus étincelants, presque perçants parfois, si célèbres, mais aussi des tonalités chatoyantes et cuivrées si rares, surtout chez un très jeune chanteur, et des médiums somptueux, vecteurs d’émotion (ce qui ferait la beauté de la voix de Caruso mais seulement à l’âge mûr, Caruso que Lanza idolâtrait, et dont le timbre était différent du sien). La voix de Lanza était, au naturel et sur le vif, d’une pureté supérieure à celle de Caruso, si l’on en croit le Maestro Giacomo Spadoni, avis également partagé par Peter Herman Adler, qui dirigea les partitions musicales du film MGM Le Grand Caruso. Et pour couronner le tout il avait une diction irréprochable. Mais la principale différence entre ces deux grands ténors était que Caruso arriva au sommet après des années de dur labeur alors que Lanza avait tout reçu de la nature (avec Dieu pour professeur…)

Mario Lanza était un grand artiste de concert et de scène, avec un charisme rare, un physique d’acteur (à condition de perdre 20 à 30 kilos avant chaque film), une immense présence scénique. Le concert est redouté par les chanteurs d’opéra pour la solitude de l’interprète et la fatigue de la voix (Pavarotti grand admirateur de Lanza, n’a cessé de le rappeler et son agent.

Or Lanza a commencé par le concert, d’abord avec le Bel Canto Trio avec la soprano Frances Yeend et le baryton Georges London qui allait devenir son ami et faire une immense carrière internationale aux États-Unis et en Europe. Devenu une star internationale de l’opéra grâce au cinéma, Mario Lanza allait continuer les concerts (qu’il s’était réservés par contrat).

Témoignages

En 1949, le Maestro Arturo Toscanini proclama haut et fort que « Mario Lanza était la plus grande voix du siècle”.

Le Maestro Serge Koussevitzky, directeur de l’Orchestre Philharmonique de Boston qui le découvrit alors qu’il avait 19 ans, déclara qu’il avait “Une voix de celle que l’on n’entend qu’une fois par siècle”.

Maria Callas déclara en 1973 à Giovanni Viglione: « Mario Lanza était le successeur de Caruso, et mon plus grand regret est de n’avoir jamais eu l’opportunité de chanter avec la plus grande voix que j’aie jamais entendue”. Un de ses proches amis, Alan Sievewright, ajoute : « Maria se consolait en chantant à l’unisson de Lanza à l’écoute de ses disques! » 

Monserrat Caballé, elle aussi admiratrice de Mario Lanza, dit : « Maria adorait profondément Mario Lanza. Elle considérait qu’il était le meilleur ténor qui ait jamais existé, qu’il était meilleur que Caruso, Corelli ou Di Stefano! » et ce n’était pas une personne à faire des compliments à la légère !

Cette admiration était d’ailleurs réciproque: Mario Lanza admirait Maria Callas, non seulement pour sa voix mais aussi et pour son personnage et ses sublimes et exceptionnelles interprétations. Il disait que lorsqu’il l’écoutait chanter «Casta Diva» (Norma – Bellini), il avait toujours la larme à l’oeil.

Renata Tebaldi: « Mario Lanza est le plus grand ténor que j’aie jamais entendu. Il est le seul avec Corelli à me donner la larme à l’oeil. »

La basse Nicola Moscona qui enregistra en 1950 avec Mario Lanza sous la direction du maestro Peter Herman Adler, le sextet de Lucia di Lammermoor pour le film Le Grand Caruso, déclara à l’issue de l’enregistrement: « C’est le plus grand ténor avec lequel j’ai jamais chanté ».

Placido Domingo dit: « Mario Lanza était le plus romantique des ténors lyriques. Sa voix avait un immense impact dramatique. Elle  est pour moi la référence absolue ».

Ou encore Lucciano Pavarotti: « La voix de Mario Lanza était sensationnelle, pas seulement magnifique, sensationnelle! Depuis que Mario Lanza est mort, Caruso n’a plus de successeur, il n’a que des apôtres. »

Pourtant, comme le souligne le musicologue Matthew Boyden, auteur de nombreux guides sur la musique classique et l’opéra, “Ni le talent, ni la vie, ni la carrière de Mario Lanza ne seront jamais salués par le monde de l’opéra dont le snobisme est, en l’espèce, impardonnable. Le nom de Mario Lanza est systématiquement omis des ouvrages de référence, dictionnaires d’opéra et autres. Toutefois le Baker’s Dictionary of Opera et le Baker’s Dictionary of Music, qui font référence, traitent Mario Lanza comme le grand ténor qu’il était.

Les excuses abondent quand il s’agit d’omettre la contribution sans pareille de Mario Lanza à l’opéra du XXème siècle. D’aucuns prétendent qu’il n’a jamais interprété un rôle entier à la scène (ce qui est faux) et que, dès lors, il ne mérite pas le titre de chanteur d’opéra (ce qui revient à dire qu’un peintre n’en est pas un si son oeuvre n’a pas été exposée). Mais la raison la plus affligeante (bien que la plupart des critiques s’en défendent) est que Lanza était un populiste, dont les films sont considérés comme une insulte à la sacro-sainte tradition du théâtre lyrique. La vérité naturellement, est que Mario Lanza a, plus que tout autre chanteur avant ou après lui, contribué à faire découvrir l’opéra au grand public».

 Domingo, Pavarotti et Carreras dénonceront, eux aussi à différentes occasions, l’ingratitude, la jalousie et le snobisme du monde de l’opéra envers un artiste aussi talentueux. Lors d’une interview à la télévision française le 12 décembre 1984, Pavarotti disait: « Pour moi, les trois plus grands ténors du monde furent, Caruso, Gigli et Lanza »

Le critique Charles Osborne écrira dans une étude intitulée « The Art and Voice of Mario Lanza: « S’il avait vécu ailleurs qu’à Hollywood, où à une autre époque, ou les deux, Mario Lanza aurait été un sérieux rival pour Corelli ou Gigli, où même Caruso. J’ai entendu sur de grandes scènes d’opéra et par de célèbres ténors, Nessun dorma… et Di quella pira, nettement moins bien chantés. »

Comme l’avait remarqué en 1956 l’acteur Vincent Price (grand amateur d’opéra), Mario Lanza était en avance sur son temps. En utilisant les moyens de communication de notre temps (le cinéma et le disque), Mario Lanza allait faire découvrir l’art du bien chanter à bien plus de spectateurs que ne le fit l’illustre Enrico Caruso au cours des dix-huit années où il sillonna le globe. Il allait démontrer avec un exceptionnel brio que l’on pouvait chanter l’opéra au cinéma, et qu’un ténor d’opéra pouvait aussi chanter l’opérette et la musique de variété et remporter dans ces domaines un immense succès. Derek Mc Govern universitaire néozélandais, montre dans un article récent intitulé « Mario Lanza: A Radical Reassessement » que l’attitude des critiques musicaux envers Mario Lanza est en train de changer radicalement. Il cite notamment la stupéfaction de l’éminent musicologue William Park en écoutant la prouesse vocale de Lanza chantant l’Improvviso d’André Chénier: « Je ne pouvais simplement pas en croire mes oreilles, superbe diction, beauté de la voix, incroyable phrasé, en bref une magnifique interprétation de cet aria pouvant être classée en tête des meilleures ».

Le 28 février 2013, lors de son concert «Little Italy» au Zénith de Pau, Roberto Alagna a rendu hommage au Grand Mario Lanza, en interprétant l’une de ses inoubliables chansons: The Loveliest Night Of The Year. Interviewé par Marc Olivier Fogiel le 8 février 2010 sur Europe 1, au sujet de son parcours professionnel, de son éclectisme et de son très grand succès (Ses albums «Sicilien» et «Roberto Alagna chante Luis Mariano» se sont vendus chacun à 300 000 exemplaires, ce qui est  remarquable pour un artiste classique), il affirma que les «inconditionnels» qui considèrent encore aujourd’hui qu’un chanteur d’opéra ne doit pas se commettre en chantant des chansons de variété, et que l’opéra doit toujours se chanter dans un théâtre, ne sont plus qu’une infime minorité. Dans son livre «Je ne suis pas le fruit du hasard» (Grasset, 2007), Roberto Alagna déclarera que Luciano Pavarotti, en apparaissant dans des shows qui n’étaient pas consacrés à la musique classique, a contribué à rajeunir l’image de l’opéra. Il dira lui aussi combien il a été «impressionné et touché au coeur» en découvrant, alors qu’il était adolescent, la voix somptueuse et le charisme de Mario Lanza dans le film Le Grand Caruso.

Roberto Alagna a dit aussi: «C’est en voyant des films comme Le Grand Caruso, tourné par le ténor superstar Mario Lanza que j’ai pris le virus de l’opéra.»

Mario Lanza et le ténor Richard Tucker (lui aussi un de ses admirateurs) qui faisait ses débuts au Covent Garden de Londres avec Tosca le 14 janvier 1958, deux jours avant le mémorable récital de Lanza au Royal Albert Hall.

Dans une interview donnée à Opéra Magazine (n°65 de septembre 2011), le ténor maltais Joseph Calleja, déclara que la découverte de Mario Lanza dans le film Le Grand Caruso fut un événement qui bouleversa sa vie: «Je n’avais jamais rien entendu d’aussi beau!»

«Si Mario Lanza n’avait pas existé, le monde moderne n’aurait jamais connu l’existence du Grand Caruso», se plaisait à dire à ses élèves le ténor espagnol Alfredo Kraus lors de ses masterclasses.

Invité par Olivier Bellamy dans l’émission «Passion Classique» sur Radio Classique le 16 octobre 2012, Joseph Calleja confirmera une nouvelle fois, lors de cette interview, l’énorme impact que Mario Lanza a eu sur lui. Il ne cesse depuis, à l’instar de ses célèbres prédécesseurs et contemporains, Carreras, Domingo, Pavarotti, Leech, Terranova, Rodriguez, Frangoulis et bien d’autres, de multiplier les hommages à Lanza. Après lui avoir dédié son dernier album «Be My Love, A Tribute to Mario Lanza», il lui dédie une série de concerts aux Etats-Unis et en Europe au cours desquels il interprétera une sélection des plus grands succès de Mario Lanza: airs d’opéra, chansons américaines et italiennes.

«Aimé autant qu’admiré, Mario Lanza défia les conventions et les préjugés qui régnaient à l’opéra avec une hardiesse et un talent sans précédent», souligne Matthew Boyden.

Et nous terminerons sur ce commentaire de la grande Licia Albanese: «La voix de Mario Lanza était exceptionnelle. Je peux le dire parce que j’ai chanté avec tellement de ténors. Pour moi elle était plus grande que celle de Caruso. Je les place tous les deux côte à côte sur le podium des plus grands ténors. Ensuite viennent les autres. Une voix comme celle de Mario Lanza appartient à Dieu. Quand il mourût, mon cœur s’est brisé».