Beniamino Gigli 1890-1957

Ténor d’origine italienne, Beniamino Gigli a été le plus célèbre ténor de l’entre-deux guerres. Beaucoup d’italiens l’ont considéré comme le successeur de Caruso.

Il est né le 20 mars 1890 à Recanati, dans la province de Macerata, région des marches, en Italie centrale. Encore enfant, il a commencé sa carrière de chanteur en se produisant pour des friandises et des pièces de monnaie dans un café local. Son père exerçait la profession de cordonnier. À sept ans, il entra dans le chœur de la cathédrale de Recanati, où son père était Sacristain. Quand il avait 15 ans et encore une voix de soprano, il fut recruté pour chanter l’héroïne dans une opérette dans la ville voisine de Macerata. À 17 ans, il s’installa à Rome pour vivre avec son frère, étudiant en sculpture. L’admission à la Schola Cantorum de Rome lui fut refusée en raison de son éducation insuffisante et de son âge; il avait en effet 17 ans et la limite d’âge était de 15 ans.  Les deux frères menèrent une existence bohème, se privant parfois de nourriture. Il travailla d’abord dans une pharmacie jusqu’à ce qu’il se vit offrir un poste de domestique dans une maison bourgeoise. Là, on lui a fourni la chambre et le couvert et on lui donnait l’après-midi pour pratiquer ou pour prendre des leçons avec une enseignante locale, Agnese Bonucci, qui a bien voulu lui donner des cours gratuitement.

En 1911, à l’âge de 21 ans, il obtint une bourse de 60 lires par mois pour étudier à l’Accademia di Santa Cecilia (alors Liceo Musicale) où il va travailler le chant avec Antonio Cotogni, le célèbre professeur et ancien baryton, puis avec le réputé professeur de chant Enrico Rosati. Il y étudia pendant deux ans et se présenta à un concours de chant à Parme en 1914. Il y avait 105 chanteurs de toutes catégories et Gigli arriva premier. Il y avait dans le jury le légendaire ténor Alessandro Bonci. Bonci a écrit dans le rapport du jury: “Abbiamo finalmente trovato il tenore!” ce qui signifie: Nous avons enfin trouvé le ténor. Pendant la Première Guerre mondiale, un colonel mélomane a veillé à ce qu’il soit affecté à un poste non-combattant à Rome pour pouvoir continuer à chanter.

Gigli dans I Pagiacci

Le 14 octobre 1914, Beniamino Gigli fit ses débuts avec succès dans le rôle d’Enzo de La Gioconda à Rovigo. En 1915, son Faust dans Mefistofele d’Arrigo Boito fut très apprécié à Bologne sous la direction de Tullio Serafin et à Naples sous celle de Pietro Mascagni en personne. Il fit des tournées en Italie et chanta dans tous les théâtres régionaux importants: 1914-15 à Gênes dans Manon et Tosca, Mefistofele à Bologne, Palerme et Naples (San Carlo) en 1915, Cavalleria rusticana et La Favorita à Naples, ainsi que Lucia di Lammermoor à Vérone et Mefistofele au Coztansi de Rome, le tout en 1916. Puis Iris et L’Amico Fritz à Turin en 1917, ainsi que Lodoletta de mascagni à Livourne.  L’Espagne fut le théâtre de ses premiers succès à l’étranger, en 1917, à Barcelone et à Madrid .

Le 19 novembre 1918 il fit ses débuts à La Scala de Milan dans Mefistofele, invité personnellement par le maestro Toscanini. Le spectacle était donné pour la commémoration du compositeur Arrigo Boito, décédé cette année-là à Milan. Le succès attira l’attention des principales maisons de disques du monde et HMV lui fit signer pour un contrat de disque exclusif en 1918, année au cours de laquelle il a également réalisé ses premiers enregistrements à Milan.

Portraits de Beniamino Gigli

Raoul Gunsbourg le fit débuter en 1919 à Monte-Carlo dans La Bohème aux côtés de Lucrezia Bori, Elvira de Hidalgo et Marcel Journet, puis dans Tosca et La Traviata avec Germaine Lubin. La même année, il chanta Lucrezia Borgia de Gaetano Donizetti au théâtre Colón de Buenos Aires et à Sao Paolo, au Brésil. À la fin de la tournée, il fut approché par le directeur du Met, Giulio Gatti-Casazza, qui souhaitait le voir chanter au Met. 

Beniamino Gigli

Le 26 novembre 1920, il fit un brillant début (à nouveau dans Mefistofele) au Metropolitan Opera de New-York, juste un mois avant la toute dernière représentation de Caruso au Met. Au début, il dut être intimidé par le règne long et inégalé que terminait Caruso, mais il gagna rapidement en popularité et en confiance. Après la mort de Caruso en 1921, les rôles que tenait ce dernier ont été en quelque sorte partagés entre Gigli et Martinelli, Gigli assumant dans une certaine mesure le répertoire plus léger et lyrique et Martinelli le répertoire plus lourd et dramatique. On lui a accordé la soirée d’ouverture en novembre 1921 en tant qu’Alfredo dans La Traviata, alors que c’était la première fois en 18 années consécutives que l’ouverture de la saison n’était pas assurée par Caruso. Gigli resta le ténor principal du Met pendant 12 saisons consécutives, ne chantant pas moins de 28 de ses 60 rôles. Son répertoire comprendrait notamment Andrea Chénier, Des Grieux, Roméo, Vasco da Gama (L’Africana), Lionel (dans Marta), Fenton (Falstaff), Don Ottavio (Don Giovanni) et Mylio (Le Roi D’Ys).

En 1924, il obtint un vif succès à Berlin dans La Bohème, Tosca et Rigoletto, et fut un étonnant Andrea Chénier pour ses débuts à Covent Garden en 1930. Trois ans plus tôt, en 1927, il avait eu l’honneur de chanter la partie de ténor dans le Requiem de Verdi au Met à l’occasion du 25ème anniversaire de la mort de Verdi. En 1928, il participa aux débuts américains de La Rondine de Puccini au Met et chanta Rigoletto à Vienne et à Budapest. En 1931, il triompha également à Londres dans le rôle du duc de Mantoue de Rigoletto. Il s’est assez peu produit dans des opéras en France, sauf à l’Opéra de Paris en 1934 où il donna Rigoletto et La Traviata. On le vit surtout en concert, à Paris (1930 et 1954), Nice et Marseille. 

Gigli, son épouse et sa fille Rina

Un différend sur son salaire devait mettre un terme à sa magnifique carrière au Met en 1932. La direction réduisait les salaires en raison de la récession économique conséquence du Krach boursier et le gouvernement augmenta radicalement les impôts sur le revenu, ce qui amena Gigli à résilier son contrat avec le Met en signe de protestation. Il retourna en Italie. Durant la fin de cette décennie, il chanta principalement en Italie, à l’exception de ses grands succès à Buenos Aires en 1933 débutant dans La Forza del Destino de Verdi, au Festival de Salzbourg en 1936, une saison complète à Londres en 1938 et un retour devant le public du Met lors de la saison 1938-39 pour une représentation de Lucia di Lammermoor, trois représentations d’Aida et une représentation de Rigoletto

En 1940, il enregistra la première intégrale de Cavalleria rusticana de Mascagni, sous la direction du compositeur, à la Scala. Il se produira pour son dernier concert au Carnegie Hall de New-York en 1955.

Gigli et sa fille Rina dans Traviata à Johannesburg en 1951
Sa fille, Rina Gigli, soprano

 En Italie, il afficha publiquement ses sympathies pour le nouveau régime fasciste. Mussolini l’admirait beaucoup et il est devenu le ténor préféré du Duce dans les années 30. Il avait d’ailleurs enregistré une version officielle de l’hymne fasciste Giovinezza.  Lorsque les Allemands occupèrent le nord de l’Italie, il chanta dans la zone occupée. Bien qu’il fut un ténor très populaire, sa sympathie pour les occupants nazis lui a été reprochée après la fin des hostilités ont pris fin. On l’a accusé d’être le «ténor du régime». Les autorités lui ont interdit de chanter par peur des incidents. Néanmoins, l’Italie pardonna et oublia, et déjà en mars 1945, il réapparut sur la scène de Rome, chantant dans Tosca et Forza del Destino. En 1946, il revint à Londres au Covent Garden pour La Bohème avec sa fille, Rina, qui chantait Mimi. Suivirent, en 1951, des tournées à Lisbonne, Buenos Aires et Johannesburg. En Italie, il réalisa un grand nombre d’enregistrements y compris des opéras complets et il s’est aventuré dans le monde du cinéma.

Sa dernière performance dans un opéra a eu lieu à Rome 1953, dans Fedora, et la toute dernière représentation d’opéra a eu lieu à Messine, le 22 août 1954, quand il joua dans la même soirée Cavalleria rusticana et Pagliacci. Les Américains, qui étaient très méfiants envers les artistes ayant travaillé sous les régimes ennemis allemand ou italiens, ne l’ont fait revenir qu’en 1955 pour une tournée de concerts d’adieu se terminant par son dernier récital à Washington le 25 mai 1955.

Funérailles de Beniamino Gigli

Il tourna dans une quinzaine de films, dont Ave Maria de Johannes Maria Riemann (1936), Forget me not de Zorda (1941), Tragic Destiny (I pagliacci) de Giuseppe Fatigati (1943), ou Le roman d’un génie Giuseppe Verdi, 1938), Marionette (1939) et Night Taxi (1950) de Carmine Gallone.

Gigli est décédé à Rome le 30 novembre 1957, à l’âge de 67 ans, après avoir subi une crise cardiaque à la suite d’une myocardite, après avoir contracté la grippe asiatique et sur un terrain diabétique. L’effondrement de aa santé l’a empêché de réaliser son rêve de terminer sa carrière avec Otello. De cet opéra, cependant, il a chanté trois scènes sur la scène du film Mamma.

Toujours avec succès, sa carrière a duré 41 ans, au cours desquels il enregistra plus de 400 disques, joué dans près de 20 films, incarné 62 rôles et réalisant un total de 2249 représentations d’opéra. Il était un grand ténor vériste pour les oeuvres de Puccini mais il s’est aventuré un peu tôt dans un répertoire plus lourd et a chanté des rôles Verdiens, peut-être à cause de la compétition artistique évidente avec le ténor Giacomo Lauri-Volpi.

Les obsèques de Beniamino Gigli
La tombe de Beniamino Gigli au cimetière civil de Recanati.
Le tombeau du grand ténor est situé dans le cimetière civique de la municipalité de Recanati. C’est le ténor, vers 1930 qui a commandé l’œuvre à son frère, le professeur Catervo Gigli, diplômé des Beaux-Arts et sculpteur, qui a conçu le mausolée familial inspiré des plus anciens monuments funéraires de l’histoire, les pyramides égyptiennes. Le monument a une forme pyramidale avec une base carrée et est entièrement fait de pierres de taille en travertin. Les restes de l’artiste sont conservés dans le sarcophage en marbre situé devant l’entrée. La pyramide repose sur un socle orné d’un grec sculpté en bas-relief avec des éléments phytomorphes inspirés de la peinture égyptienne. Les mêmes décorations sculptées sont présentes sur les 12 piliers en travertin qui délimitent le périmètre extérieur du trottoir. L’entrée du monument funéraire est soulignée par un magnifique portail en marbre de style égyptien, bas-relief aux symboles chrétiens et païens. A l’extérieur, sur les côtés du portail, deux statues en bronze, réalisées par Catervo lui-même, représentent les vertus théologiques: la foi (femme portant la croix) et la charité (femme avec enfant). L’intérieur du mausolée est entièrement peint à la détrempe sèche par le maître Recanatese Arturo Politi, sur des caricatures du maître Biagio Biagetti (1877-1948). Dans le mur en face de l’entrée, au-dessus du tombeau en marbre du ténor, à l’intérieur d’une amande de lumière colorée avec des détails de feuille d’or, se détache la figure du Christ ressuscité le jour du jugement flanqué de deux anges agenouillés tenant un puits de lumière chacun. Aux coins des deux parois latérales, quatre autres figures d’anges avec des lanternes et d’autres objets symboliques sont peints, reliées en bas par une inscription.

Il avait l’une des plus belles voix jamais entendues, à l’origine une voix de ténor extraordinairement lyrique et douce avec des qualités de spinto et avec un timbre tantôt rond et velouté, souvent appelé miellé et tantôt franchement solaire. Il a changé et mûri au fil des décennies dans une direction dramatique, sans jamais rien perdre de l’essentialité de son charme d’origine. En fait, il pouvait tout chanter et adapter sa voix à tous les styles d’opéra avec une voix veloutée chaude et suave, homogène dans tous les registres, étendue au-delà du contre-ut, au légato impeccable et à la mezza voce fascinante. C’est sa bonne technique, sa respiration correcte, son émission parfaite des notes aiguës et sa sage politique dans le choix de son répertoire qui ont contribué à la durée exceptionnelle de sa voix. Il n’a jamais chanté des rôles qui dépassaient ses possibilités vocales. Gigli a souvent dit des paroles de sagesse aux jeunes chanteurs, sur ce que le chant et le développement de la voix signifiaient à son avis. Sa technique lui permettait de contrôler parfaitement la respiration dans le style bel-canto tout en excellant dans les rôles véristes type Giacomo Puccini. Elle était infaillible notamment dans l’émission “mixte” du falsettone, dans laquelle il reste probablement sans égal. Il pouvait ainsi chanter, lors d’une même soirée des opéras de style très différents comme l’Elixir d’amour de Donizetti, Cavalleria rusticana et I Pagliacci. Il avait un timbre rare qui combinait émail et douceur, extraordinairement doté d’harmoniques naturelles.

La voix de Beniamino Gigli était un cadeau de la nature. Comme le disait Edgar Herbert-Caesari, sa voix était la voix pure de la nature, celle que “Mère Nature” lui avait donnée dans toute sa prodigalité. Selon Herbert-Caesari, Gigli restera éternellement comme le symbole vivant de tout ce que la vieille école italienne de chant représentait à son meilleur moment. Son crâne était également idéal pour la forme, car du point de vue de la physiologie vocale, il lui permettait de chanter de manière optimale.

Mais ses qualités vocales, si extraordinaires, ne sont pas seulement un don de Dieu. C’est aussi une étude assidue avec une discipline de fer. Beniamino Gigli disait à ses étudiants: “avant d’émettre une note haute, ne pensez pas à l’effort mais pensez à imiter le son d’un violoncelle, rond et velouté pour un ténor; une flûte pour une soprano, pour le baryton et pour la basse la contrebasse. Avant de chanter, vous devez réciter, toujours interpréter ce que vous chantez, ressaisir le caractère de l’œuvre et essayer de transmettre la souffrance, la joie ou la douleur au public, toujours en référence au rôle que vous jouez, toujours à la recherche d’une variété de couleurs dans les sons comme si un peintre peignait un tableau aux multiples couleurs.” Peu de chanteurs ont étudié six ans avant leurs débuts et encore moins ont continué tout au long de leur vie pendant de nombreuses heures chaque jour pour développer et maintenir leur voix. 

Sa façon de chanter a aussi été critiquée pour l’usage excessif des sanglots, des coups de glotte, des aspirations et de la sentimentalité. les sanglots venant après le “No, paso, son” sont passés à la postérité. Ces effets étaient en fait du goût de l’époque et ont contribué à sa popularité. De plus, ses talents d’acteur étaient médiocres; sur scène il ne jouait pas, il chantait.

Il fut l’artiste le plus apprécié de son temps, le plus applaudi et certainement le plus aimé. Il fut aussi un bienfaiteur: il mettait sa précieuse voix au service d’oeuvres charitables, en faisant bénéficier des millions aux pauvres de tous les pays, chantant dans les écoles, les prisons, les hôpitaux. Il a fait des dons considérables à la Croix-Rouge internationale.

Le prodige de l’émission de Gigli est resté intact jusqu’au jour de sa retraite, à soixante-six ans. Il a toujours su utiliser l’extraordinaire variété de sa gamme de couleurs de manière infaillible. Sa diction a toujours été parfaite et n’a jamais été sacrifiée aux difficultés d’émission.