Lucia Valentini-Terrani 1946-1998

Trop tôt disparue, Lucia Valentini-Terrani a été l’un des plus grands mezzo-soprano de l’époque moderne, particulièrement associée au répertoire rossinien.

Lucia Valentini est née le 29 août 1946 à Padoue. Elle étudia d’abord au Conservatoire de musique de Padoue, puis à l’Accademia Benedetto Marcello de Venise, avec Adriano Lincetto et l’ancienne soprano italienne Iris Adami Corradetti (1904-1998).

Iris Adami Corradetti

Corradetti avait un vaste répertoire qui comprenait quatre-vingts œuvres, dont trente-cinq étaient les premières représentations d’une pièce, et une centaine de rôles, appartenant principalement à des compositeurs du premier romantisme, tels que Mozart et Cimarosa, ainsi que Verdi, Puccini et Mascagni. Elle a également interprété des œuvres de compositeurs contemporains tels qu’Alberto Franchetti, Giuseppe Mulè et Ermanno Wolf-Ferrari. Les rôles les plus marquants de sa carrière furent ceux de Francesca, dans Francesca da Rimini de Riccardo Zandonai et Madame Butterfly de Puccini. Après sa retraite, Corradetti se consacra à l’enseignement du chant, d’abord au Conservatorio di Musica Benedetto Marcello di Venezia de Venise puis à Padoue. Parmi ses élèves les plus célèbres figuraient Katia Ricciarelli, Mara Zampieri, Lucia Valentini Terrani, Dunja Vejzovic et Wladimiro Ganzarolli. Elle a participé en tant que jury à de nombreux concours de chant, a donné des conférences et des master classes, en Italie et à l’étranger, et pour son expertise s’est vu confier des postes de direction artistique dans diverses institutions.

Dotée d’une voix capable d’une grande agilité, Lucia fut provisoirement considérée comme colorature. En 1972, elle triompha au Concours International des voix Rossiniennes, organisé par la RAI, assurant alors sa qualité de mezzo. L’année suivante elle épousa l’acteur italien Alfredo Bolognesi, dont le nom d’artiste était Alberto Terrani, et ajouta ce nom de scène au sien.

Elle fit ses débuts sur scène au Teatro Grande de Brescia, dans le rôle d’Angelina (Cenerentola de Rossini), enthousiasmant le public et la critique; un rôle auquel elle restera étroitement associée tout au long de sa carrière, notamment au Lyric Opera de Chicago, au Teatro Colón de Buenos Aires, au Staatsoper de Vienne, à Covent Garden, au Bolchoï de Moscou, au Fujiwara Opera de Tokyo, au Kennedy Center de Washington ainsi qu ‘en 1983 au Festival international d’art lyrique d’Aix-en-Provence.

Lucia Valentini-Terrani

Le 19 avril 1973, sous son nouveau nom de scène de Valentini-Terrani, elle eut l’occasion de débuter au Teatro alla Scala en remplacement de Teresa Berganza dans La Cenerentola, avec Luigi Alva et Renato Capecchi, sous la direction de Claudio Abbado. Cette date marquera le début d’une carrière internationale des plus brillantes et d’une longue collaboration avec le maestro Abbado.

Lucia Valentini-Terrani dans L’italienne à Alger

Son répertoire s’étoffa ensuite des grands rôles de mezzo rossiniens comme Pippo, dans La gazza ladra (La Pie voleuse). En 1974, elle fit ses débuts au Metropolitan Opera de New York avec Isabella, de L’Italienne à Alger. En 1981 elle interpréta, au Teatro Regio de Turin, son premier rôle héroïque travesti, Arsace de Semiramide, dans une mise en scène de Pier Luigi Pizzi avec Katia Ricciarelli et, en 1982, fit ses débuts au Festival Rossini de Pesaro avec Tancrède, de nouveau aux côtés de Katia Ricciarelli. Et c’est avec la même Ricciarelli, qu’en 1983, Lucia revint à Pesaro pour travailler Malcolm, de La donna del lago

Au Festival Rossini de Pesaro de 1984, sous la baguette de Claudio Abbado et dans une mise en scène de Luca Ronconi, elle participa, dans le rôle de La Marquise Melibea, à la re-création mondiale du Voyage à Reims qui n’avait plus été joué depuis l’époque de Rossini. Cette renaissance a été possible grâce au travail des musicologues Janet Johnson et Philip Gosset. Autour d’elle, la distribution comprenait Ruggero Raimondi, Francisco Araiza, Cecilia Gasdia, Samuel Ramey, Lella Cuberli et Katia Ricciarelli, entre autres. Cet opéra, composé pour les fêtes du sacre de Charles X à Reims est en effet rarement joué en raison des performances vocales exigées par la partition et du nombre de grandes voix nécessaires. La production fera le tour du monde; d’abord dans les pays de l’est puis au Japon et sera l’objet d’un enregistrement devenu culte.

En 1985, elle fit encore partie d’une autre re-création mondiale de l’opéra Maometto II de Rossini où elle interpréta Calbo, sous la direction de Claudio Scimone.

Lucia Valentini-Terrani

Même si sa vie ne peut être séparée de Rossini, Lucia Valentini-Terrani a, très tôt, fréquenté d’autres compositeurs. Dès 1973, à La Fenice de Venise, elle interpréta Adelma dans le Turandot de Ferruccio Busoni. L’année suivante, elle obtint au New-York City Opera le rôle de Bradamante, dans Alcina de Haendel. En 1975, elle chanta, encore sous la direction d’Abbado, l’Alexandre Nevsky que Prokofiev composa d’abord pour le film éponyme d’Eisenstein, puis le recomposa sous la forme d’une cantate pour mezzo-soprano, chœurs et orchestre. En 1978, elle incarna Marina de Boris Godunov avec Nicolaï Ghiuselev, et le reprit deux ans plus tard avec Ruggero Raimondi. De nouveau en 1981, elle interpréta Jocaste dans Œdipus Rex de Stravinsky, aux côtés de l’acteur allemand Maximilian Schell dans le rôle du récitant.

En 1980, elle aborda le rôle de Dorabella, de Così fan tutte au Fujiwara Opera de Tokyo. En avril 1982, à Los Angeles, elle devint Mrs Quickly du Falstaff de Verdi avec Renato Bruson et sous la baguette de Carlo Maria Giulini. En 1988, elle sera Didon du Didon et Enée de Purcell à Venise, et Orphée de l’Orfeo et Euridice de Gluck au San Carlo de Naples.

Lucia Valentini-Terrani
Alfredo Kraus et Lucia Valentini-Terrani
dans Werther

Lucia Valentini-Terrani aborda aussi l’opéra français et, surtout, l’œuvre de Massenet. En 1978, à Florence, elle incarna pour la première fois Charlotte dans Werther, aux côtés d’Alfredo Kraus, sous la baguette de Georges Prêtre et dans une mise en scène de Pier Luigi Samaritani. C’est cette même production qui marquera ses débuts au Palais Garnier en avril 1984.

Pour Jacques Longchampt du journal Le Monde: «Lucia Valentini-Terrani confère à Charlotte toute sa grandeur, surtout quand elle peut donner gratuitement cours à la mélancolie et à cette passion longtemps refoulée par le devoir; l’ampleur, la chaleur, la souplesse de ce timbre de mezzo, que le vibrato tourmente sans la brouiller, la richesse d’un lyrisme qui bouillonne au fond de l’être».

Du même compositeur, elle sera Dulcinée, la compagne des rêves de Don Quichotte, qu’elle chantera avec Nicolaï Ghiaurov à Chicago en 1981, puis en 1983, avec Ruggero Raimondi en Avignon. Lucia Valentini-Terrani tiendra également le rôle-titre de Mignon, d’Ambroise Thomas à Florence et deviendra la Carmen de Bizet à Turin en 1988. Pour Deutsche Gramophon elle sera Eboli dans la version française de Don Carlos de Verdi, enregistrement où l ‘on peut entendre le duo très rare avec Élisabeth, J’ai tout compris (précédant Don fatal), air très rarement enregistré.

Lucia Valentini-Terrani

Elle chanta en 1995, à l’Opéra de Marseille dans L’italienne à Alger, une production de La Scala avec Ruggero Raimondi, Rockwell Blake, Inva Mula, Renato Capecchi et Florence Katz, dirigée par Giuliano Carella. Sa dernière apparition sur scène date de 1996, où elle interpréta le rôle-titre de La Grande-duchesse de Gérolstein d’Offenbach au Festival della Valle d’Itria à Martina Franca. Cette même année, en pleine gloire, on lui diagnostiqua une leucémie pour laquelle elle s’est rendue au célèbre centre de recherche sur le cancer Fred Hutchinson à Seattle. C’est dans ce même établissement que son collègue et ami José Carreras avait été soigné avec succès pour la même maladie. Malheureusement, elle n’a pas eu autant de chance que lui. La maladie s’est avérée résistante à la chimiothérapie et Lucia Valentini-Terrani décéda des complications d’une greffe de moelle osseuse à l’âge de 51 ans. Pendant la durée du traitement, son époux, Alberto Terrani, n’ayant pas les moyens de se payer une chambre d’hôtel, avait alors dû dormir dans sa voiture. Pour éviter ce genre de situation, la chanteuse avait souhaité, avant de mourir, qu’un hôtel portant son nom soit ouvert dans sa ville natale de Padoue, pour héberger à un tarif préférentiel les patients suivant une thérapie à l’hôpital local ou les membres de leur famille. Ouverte depuis peu, la Casa Valentini accueille également les touristes. La ville de Padoue a aussi donné le nom de l’artiste à une petite place proche du Teatro Verdi.

Casa Valentini-Terrani, chambre d’hôtes à Padoue
Lucia Valentini-Terrani

Valentini-Terrani avait un timbre chaud, sombre et velouté associé à d’excellentes qualité techniques. Elle faisait preuve d’une virtuosité et d’une agilité dans la maîtrise des coloratures qu’elles soient liées ou staccato, digne de la plus belle tradition du bel canto du XIXème siècle. Représentante éminente du répertoire Rossinien, dont elle connaissait tous les secrets et avec lequel elle obtint un grand succès partout dans le monde, elle a eu la sagesse de ne pas s’aventurer dans des rôles trop lourds qui auraient pu détruire sa voix, comme cela est arrivé à beaucoup d’autres par le passé. Elle ne fut pas Amneris, Ulrica ou Azucena; seulement carmen à quelques reprises, mais fut une splendide Cendrillon, une Carlotta persuasive, une Isabella ponctuelle, une Rosina pétillante, une Arsace retentissante. Grâce à elle, des œuvres telles que Tancredi, La femme du lac, le voyage à Reims, Maometto II ont pu trouver une interprète idéale. Lorsqu’on lui parali de Wagner, elle répondait (en 1981): «J’adore Wagner, mais il est vraiment trop tôt pour dire ou penser à Wagner maintenant. Je pense qu’avant Wagner je devrais peut-être goûter du Verdi! C’est peut-être trop parce que j’ai déjà fait le Requiem à Los Angeles avec Giulini, et avec Abbado à La Scala. J’enregistrerai Eboli dans Don Carlo, mais c’est un gros point d’interrogation pour moi. J’ai tendance à beaucoup me faire peur en chantant, à ne pas trop me donner. Je fais donc très attention au type d’engagements et aux nouveaux rôles que je prends. Mais c’est un engagement et il deviendra une réalité. J’ai encore trois ans devant moi…»

Bien que sa vie ait été tragiquement écourtée, elle restera toujours dans les mémoires de ceux qui l’ont vue, et nous avons un héritage petit mais impressionnant d’enregistrements qu’elle a faits de ses rôles principaux. Tous ceux qui l’ont connue, même en dehors des scènes, ont fait l’éloge de ses grandes qualités humaines, de sa convivialité, de sa joie de vivre et de sa générosité.

Opéras chantés par Lucia Valentini-Terrani
Chronologie de ses enregistrements





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