Régine Crespin 1927-2007

Surnommée la Lionne et considérée comme la dernière grande diva française, Régine Crespin possédait un timbre clair et dense d’une grande richesse. Son phrasé unique et sa capacité à réaliser des nuances subtiles et de grandes qualités d’interprétations lui ont permis de réussir une carrière tant dans le domaine de l’opéra que du concert et du récital. Artiste complète, elle a brillé sur toutes les grandes scènes internationales dans des rôles aussi différents que Carmen (Georges Bizet), la Maréchale (Richard Strauss), Sieglinde (Richard Wagner), Tosca (Giuseppe Verdi) ou encore la comtesse de Gerolstein (Offenbach), et collaboré avec des chefs d’orchestre prestigieux tels qu’Ernest Ansermet, Georges Prêtre, Georg Solti et Herbert von Karajan.

Régine Crespin est née à Marseille le 23 février 1927. Lorsqu’elle était enfant, ses parents habitaient Nîmes. La jeune Régine se dirigeait vers la profession de pharmacienne lorsqu’elle s’aperçut qu’elle était dotée d’une voie souple et facile. C’est l’héritage d’une grand-mère italienne, Mannolini, qui avec amour, excès, théâtralité et abnégation, a nourri la passion pour le chant et la scène de la petite Régine. Véritable premier «metteur en scène» de la future diva, elle organisait pour le public d’amis au bas de sa fenêtre des récitals nocturnes avec ovations, saluts et fleurs. L’air chaud de la banlieue de Marseille en période estivale participait certainement au succès. Elle a concrètement encouragé sa «petite» à se mettre au piano et à chanter «pour de vrai». La mère de Régine aussi a toujours soutenu sa fille. Le père, plus méfiant, mettra du temps à croire en elle. Il voulait qu’elle ait un “vrai métier”.

Suzanne Cesbron-Viseur qui eut pour élèves Germaine Lubin, Irène Joachim et Régine Crespin

En 1947, encouragée par sa mère et sa grand-mère, elle participa au concours de la revue Opéra et remporta le premier prix. Elle intégra alors le Conservatoire de Paris où elle fut l’élève de Suzanne Cesbron-Viseur et de Georges Jouatte.

Suzanne Cesbron-Viseur (1879-1967) était la fille du peintre Achille Cesbron (1849-1913). elle avait étudié le chant au Conservatoire de Paris notamment avec Pauline Viardot. Elle y obtint les premiers prix de chant et de solfège en 1900, puis les premiers prix d’opéra et d’opéra-comique en 1901. Elle fut nommée professeur de chant au Conservatoire en 1927, et eut pour élèves Germaine Lubin, Irène Joachim et Régine Crespin.

Georges Jouatte eut pour élèves Régine Crespin, Alain Fondary, Mady Mesplé et Roger Soyer

Georges Jouatte (1892-1969), ancien baryton reconverti en ténor, fut professeur au Conservatoire de Paris, de 1949 à 1962. Ses principaux élèves furent Régine Crespin, Alain Fondary, Mady Mesplé et Roger Soyer. Après sa retraite, il s’installa en Charente-Maritime où il est mort sept ans plus tard, à La Rochelle.

La jeune Régine sortit du Conservatoire à l’âge de 22 ans, en obtenant 3 premiers prix, en opéra, opéra-comique et chant. Elle fit ses débuts dès 1949 à l’opéra de Reims où elle interpréta Charlotte (Werther), puis fut engagée dans la troupe de l’Opéra du Rhin. Elle incarna ainsi Elsa (Lohengrin) à Mulhouse en 1950.

Elle rejoignit ensuite la troupe de l’Opéra de Paris où elle fit ses débuts avec Elsa en 1951. Cette année-là, elle débuta également à l’Opera Comique, où elle interpréta le rôle-titre de Tosca, puis celui de Santuzza (Cavalleria rusticana). Suivront Les Noces de Figaro, l’Etranger (de Vincent D’Indy) et une des huit Walkyries. Tout se gâta avec Otello. Ayant fait toutes les répétitions, elle fut détrônée à huit jours de la première par Géorie Boué, qui tenait à faire sa rentrée à l’Opéra. Au printemps 1952, préparant Aida, Régine eut la désagréable surprise de ne pas être réengagée sous le prétexte d’un poids jugé trop important. 

Elle décida alors de quitter Paris en 1952 pour tenter sa chance dans les opéras de province. Sa prise de rôle en Desdémone se fit donc à Nîmes et non pas à Paris, et avec grand succès.  En province, elle aborda de très nombreux ouvrages dont Faust et Le Chevalier à la Rose à Marseille, Tosca à Nancy, Les Troyens à Lyon, Otello à Bordeaux, La Walkyrie (Sieglinde) à Nice, Ariane à Naxos à Aix…

Régine Crespin

Auréolée de ces succès, ayant perdu du poids et posant maintenant ses conditions, elle revint à l’Opéra en 1955 pour Otello avec José Luccioni, production dont il reste heureusement une trace dans le coffret microsillon «Régine Crespin 30 ans sur Scène» étrangement non repris dans le report CD. Ce retour par la grande porte verra une véritable consécration durant les années 1955 à 1958, avec en particulier trois rôles absolus: Amélia  (Un Bal masqué), Desdémone (Otello) et par-dessus tout La Maréchale (Le Chevalier à la Rose). Les distributions du Chevalier laissent songeur : Suzanne Sarroca en Octavian et Janine Micheau en Sophie! Mais l’Opéra de Paris allait mal; la crise couvait. Crise identitaire aussi, car on y chantait encore tout le répertoire en français. Ainsi Crespin enregistra encore en 1960 des extraits de Tosca, en français!

Puis eut lieu la création à Paris du Dialogues des Carmélites de Francis Poulenc. avec la distribution souhaitée par le compositeur, Denise Duval dans le rôle de Blanche, Régine Crespin dans celui de la seconde prieure et Rita Gorr en Mère Marie. Poulenc était personnellement venu proposer à Régine Crespin de chanter le rôle de la seconde prieure qu’il avait écrit «pour une soprano possédant un la aigu pianissimo». Elle resta ensuite active dans les maisons d’Opéra à travers la France et chanta notamment la première mondiale de Sampiero Corso de Tomasi dans lequel elle fut Vannina, à l’opéra de Bordeaux, en 1956. 

Régine Crespin en Elsa (Lohengrin) avec Lou, son époux

Après ces années françaises, Régine Crespin orienta la plus grande partie de sa carrière sur les scènes internationales les plus prestigieuses, devant dépasser sa peur de l’avion. Maintenant célèbre pour son timbre clair et sa délicatesse d’interprétation, le chef d’orchestre André Cluytens la recommanda à Wieland Wagner pour une audition qui eut lieu pendant l’été 1957. Et contre toute attente, le petit-fils de Richard Wagner proposa à la jeune Régine, âgée de 29 ans, l’un des rôles les plus complexes de Wagner: Kundry (Parsifal). André Cluytens était aux anges.  «Il m’a expliqué sa conception d’une Kundry claire, méditerranéenne et j’ai accepté pour quatre années consécutives», confiera-t-elle plus tard. réalisant qu’elle avait accepté ce rôle en toute inconscience car il lui fallut d’abord se mettre à l’allemand. Pour incarner le rôle à la perfection, elle mit les bouchées doubles et prit des cours d’allemand avec Lou Bruder qu’elle finit par épouser. 

Commencèrent alors des semaines de travail intense: répétitions avec un répétiteur de l’Opéra plusieurs fois par semaine, leçons d’allemand trois fois par semaine et cours avec la grande Germaine Lubin une fois par semaine. L’énergie dégagée par Régine Crespin fût surhumaine cette année là. Car outre cette préparation «diabolique» au rôle de Kundry, elle chanta deux à trois fois par semaine à l’Opéra et enregistra son premier récital pour EMI… Disque magnifique où sa voix est absolument inouïe. Elle y chante en français, en italien et en allemand !!! avec une diction tout simplement parfaite. Mais le succès fut au bout du chemin. À force d’un travail acharné, celle qui en 1957 n’avait jamais chanté en allemand, arriva fin prête et obtint un triomphe à Bayreuth dans le rôle de Kundry. Triomphe sans applaudissements, car c’est la tradition à Bayreuth de ne pas applaudir Parsifal, mais qui lui apporta la consécration. Régine Crespin était devenue la seule wagnérienne française invitée à Bayreuth depuis Germaine Lubin 20 ans plus tôt. Elle chanta Parsifal trois années de suite à Bayreuth en 1958, 1959 et 1960. On peut trouver des enregistrements de 1958 et 1960. Hans Knappertsbusch qui la dirigeait reconnut en 1960 qu’elle était «la meilleure Kundry qu’il ait jamais dirigée».

Régine Crespin dans Tannäuser le 15 juin 1963 à l’Opéra de Paris pour célébrer le 150e anniversaire de la naissance deRichard Wagner,

Elle participa à nouveau au Festival de Bayreuth en 1961, cette fois-ci dans le rôle de Sieglinde, autre rôle dans lequel elle fut inoubliable, sous la direction de Rudolf Kempe et dans celui de la Troisième Norne du Crépuscule des dieux

Herbert von Karajan, Thomas Stewart et Régine Crespin en studio lors d’une des sessions d’enregistrement de La Walkyrie, 1966 (Copyright: Siegfried Lauterwasser, Karajan Institute)
Le «Ring» de Karajan

En 1967 et 1968, elle fut invitée par Karajan pour interpréter Brünnhilde dans La Walkyrie au festival de Pâques de Salzbourg. Celle qui avait été et restait une merveilleuse Sieglinde s’est laissée convaincre de tenter Brünnhilde. il est vrai qu’on ne pouvait résister à quelqu’un comme Herbert von Karajan. Il avait dirigé Crespin en Sieglinde mais il voulait une Brünnhilde humaine et fraternelle. Il ne pouvait pas mieux choisir. Et c’est ainsi que Crespin devint pour l’éternité à la fois la plus féminine des Sieglinde dans la version de référence du Ring dirigée par Solti, et une Brünnhilde extraordinairement humaine dans la Walkyrie, tout en subtilité, de Karajan avec l’orchestre philharmonique de Berlin. De ce magnifique épisode, il nous reste l’enregistrement complet d’une légendaire tétralogie gravée avec un Berliner Philharmoniker de la grande époque et où Régine Crespin incarne une inoubliable Brünhilde, plus proche des humains que des Dieux, aux côtés de la cristalline Sieglinde de Gundula janowitz et du métallique Siegmund de Jon Vickers. Un enregistrement qui aura fait date dans l’histoire du disque.

Régine Crespin dans le rôle de Klytämnestre (Elektra)
Régine Crespin et Giuseppe DiStefano après une Tosca à Londres, en 1961

Dès lors, les plus grandes scènes la demandèrent. Elle fit des débuts fabuleux au Metropolitan de New-York en 1961 dans Le Chevalier à la Rose, mis en scène par Lotte Lehmann, qui avait été par le passé LA Maréchale adoubée par le compositeur lui-même. En toute simplicité Crespin fût son héritière, Lehmann lui avouant qu’elle était «la maréchale selon son cœur». Elle chanta souvent au Met, toujours avec un succès éclatant: Lohengrin, le Vaisseau Fantôme, la Walkyrie, Tosca, Le Bal Masqué, Werther, les Contes d’Hoffmann et Carmen. L’Opéra de Boston l’invita aussi très souvent pour Tanhäuser, Fidelio, Ariane à Naxos, Tosca. Elle eut avec l’Opéra de San Francisco des relations particulièrement amicales et y chanta Tannhäuser deux années de suite alors que cette œuvre difficile était inconnue du public, Le Chevalier à la Rose, La Walkyrie, Cavalleria rusticana.

Régine Crespin

L’Opéra de Vienne l’invita et lui fit son plus beau triomphe dans Le Chevalier à la Rose. Crespin fut couronnée dans la ville de la Maréchale! C’est d’ailleurs le rôle qu’elle décrit comme son porte-bonheur, celui avec lequel elle débuta dans de nombreuses maisons. En Italie elle chanta à Milan, Venise, Rome, Naples toujours avec le plus grand succès.

Mais c’est le Teatro Colón de Buenos Aires qui lui offrit ses rôles les plus rares et ses succès les plus fous. Cassandre et Didon (Les Troyens), Pénélope de Fauré, Iphigénie en Tauride, et ses grands succès: Parsifal, Le Chevalier à la Rose, Tosca, Werther, Carmen… Elle fut accueillie à sa descente d’avion sous des pluies de fleurs, accueillie à l’aéroport en limousine, précédée par deux voitures déployant une banderole: Vive Crespin, Vive la France! Le Teatro Colón monta pour elle la rare Pénélope et Les Troyens ainsi qu’Iphigénie en Tauride. Elle eut un tel succès en 1965 dans Tosca qu’à la sortie du théâtre il fallut que ses admirateurs portent la Peugeot dans laquelle elle se trouvait pour qu’elle puisse se déplacer aux cris de «Viva Régine! Viva la Diva !», les forces de police étant débordées. Mais c’est dans Carmen en 1976 que le délire fut à son comble: plus d’une heure d’applaudissement où la Diva seule sur une scène dépouillée des décors, le sol couvert de fleurs, salua dans la nudité et la fragilité de sa condition d’artiste toute offerte à son public. Cela se passait à Buenos Aires et non à Paris….

Le Teatro Colón de Buenos Aires
Régine Crespin recevant une ovation historique au Téatro Colón lors de sa dernière représentation en 1987

Régine Crespin développa parallèlement un talent extrême pour les récitals avec orchestre ou piano. Que de subtilités vocales reposant sur une diction parfaite! La mélodie allemande évidemment, mais aussi tout un répertoire français jusque-là négligé. En 1964, elle enregistra Les nuits d’été de Berlioz qui constituent une gravure de référence.

Régine Crespin

Puis vint une période de doutes: problèmes sentimentaux et de graves problèmes vocaux. Elle du suivre psychothérapie… Une de ses qualités était sa capacité, jusque dans les moments d’adversité, les crises personnelles ou vocales les plus graves, à se remettre en question, à affronter les situations, à réfléchir et à rebondir. Pour s’en persuader, la lecture de sa biographie est très éclairante. Alors, après vingt ans d’une carrière irréprochable, elle a sut prendre acte de sa crise vocale. La période coïncida avec son divorce et l’a guida vers un nouveau répertoire vocalement plus bas. Finies les Brünhilde, les Sieglinde, les Kundry. Elle abandonna les grands rôles de soprano dramatique et, au cours des années 70, se tourna progressivement vers les grands rôles de mezzo: Giulietta  (Les Contes d’Hoffmann), la Comtesse (La Dame de pique), Madame Flora (Médium de Menotti). Elle chanta les grands rôles d’Offenbach. Elle incarna par exemple La Grande-duchesse de Gérolstein avec Robert Massard, La Périchole avec Alain Vanzo et Jules Bastin et La vie parisienne (rôle de Métella). Elle incarna Didon avec Guy Chauvet dans l’un des plus beaux enregistrements des Troyens de Berlioz, sous la direction de Georges Prêtre.

Crespin dans Carmen de Bizet

Mais un rôle qu’elle va parfaitement préparer est Carmen. Elle s’y montra d’une féminité subtile et irrésistible, avec une voix étonnante, de soprano par la couleur, mais avec des graves non appuyés et incroyablement sonores… Elle y eut un succès incroyable.

En 1974, le réalisateur Gérard Oury lui proposa de jouer la femme d’un dictateur sud-américain (ou sud-européen), interprété par Louis de Funès. Enthousiaste à l’idée de rencontrer Louis de Funès et de jouer avec lui, elle accepta le rôle mais, le 21 mars 1975, ce dernier fut victime d’un infarctus, puis d’un autre le 30 mars 1975. Le projet du film fut abandonné. Régine Crespin n’aura donc jamais fait de cinéma.

Régine Crespin dans La grande duchesse de Gerolstein au San Francisco Opera House

A partir de 1976, elle commence à enseigner au Conservatoire de Paris où elle transmit son art jusqu’en 1992. En 1989, elle interpréta Carmen dans le feuilleton télévisé L’Or du diable, puis fit ses adieux à la scène à l’Opéra de Paris où elle incarna la Comtesse de La Dame de Pique. En plus du Conservatoire de Paris, elle donna des cours au Programme Merola de l’Opéra de San Francisco pendant une vingtaine d’années. Elle donna également des masterclass dans plusieurs universités et conservatoires d’Europe et des Etats-Unis. En 1994, son talent fut consacré lorsqu’elle reçut la décoration de commandant de la Légion d’honneur.

Régine Crespin s’éteignit le 5 juillet 2007 dans un Hôpital parisien des suites d’un cancer contre lequel elle s’était battue pendant de nombreuses années. Ses cendres ont été déposées au cimetière du Père-Lachaise.

Crespin parlait de ses cancers (le premier avait été diagnostiqué en 1978) avec une faconde qui n’était que l’envers du décor. Car cette rigolote de service, qui pouvait à l’occasion se révéler intimidante, était en fait une timide qui se cachait volontiers derrière ses poses de lionne, de diva à chapeaux, fourrures et caniches. Elle a publié des mémoires chez Actes Sud: «Régine Crespin, à la scène, à la ville».

Le regard sur Régine Crespin de certaines personnalités du monde musical:

Michel Plasson, chef d’orchestre

Michel Plasson

Ce qui me vient immédiatement à l’esprit, c’est que Régine Crespin, comme tous les grands artistes français internationaux, était une personnalité très singulière dans le monde lyrique. Les voix françaises sont des voix qui se différencient des voix italiennes, allemandes ou russes… La diction de Régine, en français et dans les autres langues, son timbre, sa tessiture étaient un miracle. Surtout elle possédait cette qualité unique: l’instinct. Qu’importe la technique! Si un chanteur n’a pas l’instinct et la singularité, il n’a rien, aujourd’hui encore plus qu’hier alors que le mot «mondialisation» gomme les particularités nationales. Régine possédait un rayonnement incroyable dans le domaine de la singularité française. J’avais pour elle une affection, une estime particulière. Nous avons beaucoup voyagé ensemble, partagé beaucoup de souvenirs. Elle avait tellement d’esprit. Je me souviens encore de son triomphe à New-York dans le Dialogues des Carmélites de Poulenc – elle chantait la première Prieure. Je suis aujourd’hui à la recherche du son perdu. L’art musical français est un art subtil qui mérite de nombreux égards et dépend pour l’essentiel de ses interprètes. Régine brûlait de cette flamme indispensable à notre musique.

Felicity Lott, soprano

Felicity Lott

J’ai découvert la voix de Régine Crespin quand j’avais 21 ans. J’ai passé une semaine à l’Académie Internationale d’Été de Nice et quelqu’un a chanté «Asie» de Ravel, la première mélodie de Shéhérazade. Je n’avais jamais entendu une telle musique! J’ai acheté l’enrégistrement de Régine et cette voix chaleureuse m’a bouleversée. J’adorais la langue française et j’adorais le chant, et elle réunissait mes deux amours. Après je l’ai découverte dans Offenbach, Messager et Poulenc avec tant d’humour, de sensualité et de sourire dans la voix. Je l’ai rencontrée en 1980 quand elle est venue chanter le rôle de Mme de Croissy dans Les Dialogues de Carmélites de Francis Poulenc pour Radio France. Je chantais la jeune Blanche et je devais faire une scène très émouvante avec Régine. J’étais bouche bée devant elle; elle a dû me trouver d’un ennuyeux! Après, nous avons interprété cette même œuvre sur scène à Covent Garden. Je ne peux pas dire que je l’ai bien connue car elle m’intimidait beaucoup – ma faute, pas la sienne. Ses élèves l’adoraient car c’était quelqu’un de très généreux. Quand elle a fait ses Adieux au Théâtre des Champs Elysées, j’étais fière d’être parmi ses amis qui chantaient mais pour moi elle demeurait inapprochable… Je ne sais pas si ce mot existe! Je regrette beaucoup de n’avoir pas osé lui demander plein de choses. J’aurais aimé qu’elle me raconte son travail avec Francis Poulenc…

Gabriel Bacquier, baryton

Gabriel Bacquier

Si Régine Crespin fut une condisciple au CNSM, puis une partenaire durant des années, nous n’avons pu parler vraiment ensemble qu’une seule fois après une représentation de Tosca, à New-York. Elle excellait dans cet ouvrage et était très aimée aux Etats-Unis: ce n’était pas le cas en France, ce dont elle a toujours souffert… Donc, nous sortions de scène tous deux, moi un acte avant elle qui m’avait occis à la fin du deuxième acte, mais étions convenus de nous retrouver pour boire le verre de l’amitié. C’est ce soir-là que j’ai compris l’inquiétude de cette femme: nous venions de connaître un franc succès (le ténor Gianni Raimondi avait eu sa part d’applaudissements) et, en sirotant son whisky, Régine m’a posé cette question – qui n’en était pas une, c’était plutôt un constat: «Pourquoi ce succès? Il doit bien y avoir quelque chose…». Elle en est restée à cette question et à ces points de suspension. Du coup, j’ai perçu ce qui était la cause de son angoisse, qui se traduisait parfois par une certaine brutalité dans les propos. Nous autres artistes sommes tous dans le questionnement perpétuel, mais le sien traduisait une inquiétude. Cela restera sa part de mystère, celle qui accompagnait ses interprétations, aussi bien de personnages d’opéras que dans ses récitals de mélodies et Lieder. Le timbre de sa voix traduisait cela, comme une autorité blessée, la soif d’un sentiment qu’elle n’a jamais vraiment partagé.

Anna Caterina Antonacci, soprano

Anna Caterina Antonacci

Je me surprends tous les jours à penser à Régine parce que, par un hasard de la vie, j’habite à Paris la maison qu’elle occupait, et j’ai conservé tellement d’objets d’usage quotidien. Ce «passage de propriété» m’a liée à elle pour toujours, d’un lien autre qu’artistique, et que je sens encore plus fort pour avoir parcouru souvent un répertoire similaire au sien. J’ai rencontré Régine sur le tard, à travers ses premiers enregistrements, de Wagner à Gluck, des Troyens aux Nuits d’été et de Shéhérazade à Debussy, à Sigurd et Pénélope, puis grâce à son ami André Tubeuf, qui nous a réunies chez lui lors d’un dîner inoubliable. Si ses albums et ses enregistrements sur le vif ont été une source d’inspiration et d’enseignement, la rencontrer en chair et os a marqué un moment vraiment important dans ma vie. J’ai rencontré une collègue – Régine fait partie d’une catégorie de chanteurs tellement au-dessus de la norme que j’hésite à l’appeler ainsi – d’une générosité et d’une ouverture d’esprit extraordinaires. J’ai rencontré une femme d’une humanité profonde et désarmante, vive et directe, curieuse et sympathique, avec un vif sens de l’humour. Malheureusement, je n’ai pas eu le temps ni l’audace de lui poser beaucoup de questions sur la manière dont vivent les artistes qui n’ont jamais le temps de vivre vraiment comme les autres. Instinctivement, j’ai senti que c’était un problème qui avait beaucoup assombri son existence, comme pour moi du reste, et là encore, je me suis sentie proche d’elle. Pour chercher la réponse à ces questions, j’ai lu son autobiographie, que je recommande à tous, et j’y ai retrouvé ses qualités de grande sincérité et de simplicité, cette même vérité que l’on perçoit immédiatement et infailliblement à l’écoute de son chant, pur, naturel et doré.

Jean-Philippe Lafont, baryton

Jean-Philippe Lafont

Parler de Régine Crespin, c’est entrer en une dynamique infernale d’amour, de force, de beauté, de talent, de grandeur, de générosité extrême et parfois – du moins avec moi – de mauvais caractère, de mots lâchés avec violence.  Nous nous aimions et formions une équipe de pieds nickelés avec Denise Dupleix et quelques amis en admiration devant l’énorme personnalité de notre Diva… C’est en effet comme cela que nous l’appelions. Nous riions, pleurions et refaisions le monde ensemble.
Elle avait le bon sens de ceux qui, sans connaître un sujet abordé par l’un d’entre nous, trouvent toujours le mot juste, la porte de sortie et la solution originale. Elle avait la grâce d’une des plus belles qualités vocales du siècle, non seulement dans l’Hexagone mais à l’international au même titre que Kathleen Ferrier, Renata Tebaldi ou Kirsten Flagstad… Elle fut et demeure notre gloire éternelle de New-York à Milan, de Vienne à Bayreuth, de Barcelone à Salzbourg, de Buenos Aires à Tokyo.
Elle ne nous a pas abandonnés, simplement, nous a précédés en un monde nouveau car, comme toujours, il fallait qu’elle nous montre la voie, elle qui était la première en tout. Ma Régine, ma diva, je t’aime…  Que le ciel résonne de ta voix, partout, en toutes étoiles aussi éloignées soient-elles, son écho se diffusera. . . toujours !

Karine Deshayes, mezzo-soprano

Karine Deshayes

En tant qu’élève-chanteuse, j’admirais énormément Régine Crespin, j’écoutais beaucoup ses enregistrements, mais pas seulement d’opéra, car elle pratiquait aussi le récital: grâce à elle, j’ai découvert quantité de mélodies, comme «Soir» de Fauré. A 13 ans, alors que je sortais de l’Opéra (j’étais déjà fan), j’ai vu sur le trottoir madame Crespin ! Je lui ai couru après car je voulais absolument un autographe, mais comme elle n’avait rien à me signer, elle m’a dit «Laissez-moi votre adresse», et elle m’a envoyé une photo dédicacée. Je lui ai rappelé cet épisode en 2002, lorsque j’ai eu la chance de suivre sa masterclass à Royaumont. Le travail portait avant tout sur Béatrice et Bénédict, mais j’ai pu travailler les Nuits d’été avec elle, ce qui a beaucoup compté pour moi, car c’était une personne d’une grande générosité. En septembre 2007, quelques mois après son décès, j’ai même reçu un petit colis contenant une paire de boucles d’oreille qu’elle me léguait. De ces huit jours à Royaumont, je garde donc le souvenir d’une belle rencontre musicale et humaine, et celui d’une dame qui savait profiter de la vie : pour son quatre-heures, tandis que nous sortions nos choco-BN, elle prenait un petit verre de whisky avec une cigarette !

André Tubeuf, écrivain et critique musical

André Tubeuf

Avant de devenir une femme qui se terre et qui se tait, avant d’adopter un masque de sophistication pour dissimuler les blessures de la vie, Régine avait en elle une simplicité, une immédiateté dans les rapports humains qui faisait d’elle tout le contraire d’une diva. Elle était belle et élégante, consciente de son talent, mais d’une grande modestie, et elle ne posait jamais. A Strasbourg pour Un bal masqué, pendant les trois semaines de répétition, elle venait souvent chez moi, bavarder et écouter des disques avec enthousiasme et gourmandise. Elle qui chantait La Walkyrie un peu partout en France, elle a changé de couleur quand je lui ai fait écouter Lotte Lehmann, car elle y trouvait exactement cette qualité d’émotion qu’elle voulait mettre dans son interprétation. Assise sur un coussin, par terre, elle accueillait ce qu’elle entendait comme la rosée du bon Dieu. Lorsqu’elle fut ensuite engagée à Glyndebourne pour Le Chevalier à la rose, elle nous invita, ma femme et moi, non seulement à une représentation où elle chantait, mais aussi pour Les Puritains avec Sutherland, en y ajoutant les billets d’avion et le logement. Et cela simplement pour nous faire partager son plaisir, pour nous remercier de notre hospitalité, car elle ne pouvait imaginer à l’époque que je serais un jour en mesure d’écrire sur elle.

Isabelle Masset, Directrice adjointe de l’Opéra national de Bordeaux

Isabelle Masset

Dix mille anecdotes ne suffiraient pas à «raconter» Régine. Mais ce que j’aimais chez elle entre autres, c’était son ouverture d’esprit. Elle ne s’est jamais confite dans le passé ni dans l’auto-dévotion. Elle me disait «si vous n’aimez que moi vous passez à côté de la nouvelle génération». Je l’ai entendue dire à ses élèves «Christa Ludwig donne des masterclass, mais allez donc la voir! Hans Hotter donne des cours d’interprétation…allez l’entendre…  Vous apprendrez autre chose que ce que je vous apporte.» 

Et elle n’aimait pas les pédants. Je l’ai entendue remettre à sa place un monsieur-je-sais-tout qui débinait une mise en scène. Je crois que c’était La Walkyrie de Chéreau. Et elle lui dit: «Ah bon…vous êtes si affirmatif, j’imagine que vous connaissez bien alors cet ouvrage…Racontez-moi alors ce qui se passe…». L’autre s’emberlificote. Régine l’a laissé s’enferrer dans ses approximations, et lui a suggéré de travailler un peu ses textes avant d’émettre des jugements hâtifs.

Quant à moi, j’avais 16 ans lorsque je l’ai rencontrée, ayant un avis définitif sur tout et tout le monde. J’écrivais à mon idole Régine mes passions. Lorsque je l’ai rencontrée réellement la première fois, elle m’a pris par le bras et m’a dit « Ma petite Isabelle, vos lettres me touchent beaucoup, mais si vous voulez que nous restions amies, ne me dites plus jamais du mal d’un tel ou d’une telle, car je sais tout le travail et les sacrifices que cela représente, le courage qui est nécessaire pour monter sur scène, et je pense que vous êtes trop jeune pour vous permettre ces jugements. Ah non… Ne pleurez pas… on tourne la page et on n’en parle plus ».  Et cette leçon m’a accompagnée toute ma vie professionnelle.

Gérard de Botton, ami proche de Régine Crespin

Gérard de Botton

Assez de collègues ont parlé des qualités et de la beauté de la voix de Régine Crespin. Moi qui l’ai connue personnellement, l’ai vue vivre et souffrir, je veux ajouter quelques mots sur ses principaux traits de caractère. Régine aimait rire : c’était toujours un plaisir de lui raconter une histoire drôle. Mais ce n’était pas une personne superficielle. Elle savait être sérieuse, grave même quand la situation le demandait. Elle travaillait beaucoup sur la psychologie de ses personnages avant d’interpréter un rôle. C’était aussi une personne d’une grande curiosité intellectuelle, très avide de connaître d’autres domaines que le sien. Dans le milieu professionnel, j’ai rarement vu une personne aussi respectueuse de la déontologie : elle n’a jamais accepté que l’on dise du mal devant elle d’une ou d’un collègue. Je l’ai même vue prendre publiquement la défense de tel ou telle collègue, car elle savait s’indigner. De même qu’elle ne s’est jamais laissé impressionner par les honneurs ou les distinctions. Outre son sens aigu de l’élégance vestimentaire, l’un de ses principaux traits de caractère était son courage. Courage dans l’adversité des mauvais moments de sa carrière, et surtout courage devant la maladie. Deux pathologies graves ont menacé sa vie. La troisième l’a emportée. Mais à chaque épisode, elle a gardé sa dignité, sans jamais se plaindre et en restant jusqu’au bout la grande dame lucide qu’elle était…

Alain Lanceron, Président de Warner Classics & Erato

Alain Lanceron

Je n’ai pas connu intimement Régine Crespin, mais je l’ai applaudie à de nombreuses occasions sur scène. A une époque où le chant français ne brillait guère, elle fut l’une des seules artistes françaises de sa génération à connaître une immense carrière internationale: Bayreuth, Salzbourg, New-York, Buenos Aires… Régine était une battante. Elle s’est battue pour imposer Gluck, Fauré, Poulenc et Berlioz – dont elle a grandement participé à la renaissance. Sur un plan personnel, elle s’est courageusement  battue contre la maladie.

Je suis heureux à travers ce coffret de dix CD – l’anthologie la plus complète de son art à ce jour – d’offrir à un nouveau public l’opportunité de découvrir les multiples visages d’une chanteuse légendaire, car Régine était  à la fois une interprète admirable du Lied, de la mélodie, de Wagner et d’Offenbach, de l’opéra italien et français. Mais pas seulement… Cette anthologie dévoile à travers trois bonus facétieux et inédits le côté Crespinette de la grande Crespin !

355 thoughts on “Régine Crespin 1927-2007”

  1. Pingback: chicesthetiq

  2. Pingback: laceydecks

  3. Pingback: friendpolis

  4. Pingback: hotelsamet

  5. Pingback: dominokirke

  6. Pingback: sftony

  7. Pingback: lilly cialis 5mg

  8. Pingback: dmealliance

  9. Pingback: generic cialis

  10. Pingback: cotobobby

  11. Pingback: gabrichmed

  12. Pingback: ekytalk

  13. Good day! I know this is kinda off topic nevertheless
    I’d figured I’d ask. Would you be interested in exchanging links
    or maybe guest authoring a blog post or vice-versa?
    My site goes over a lot of the same topics as yours and I think we could greatly benefit from each other.
    If you happen to be interested feel free to shoot me an email.
    I look forward to hearing from you! Superb blog by the way!

  14. I’m really enjoying the theme/design of your site.
    Do you ever run into any internet browser compatibility
    issues? A few of my blog visitors have complained about my site not working correctly in Explorer
    but looks great in Chrome. Do you have any ideas to
    help fix this problem?

  15. Pingback: drugs for ed

Leave a Comment

Your email address will not be published.