Dame Gwyneth Jones 1936-

Gwyneth Jones est une soprano dramatique galloise particulièrement connue pour ses performances de Turandot et les grands rôles wagnériens dont celui de Brünnhilde.

Gwyneth Jones est née d’Edward George et de Violet Webster Jones en 1936, à Pontnewynydd, au Pays de Galles, un petit village en pleine région minière, situé à 30 kilomètres de Cardiff. Elle connut une enfance en demi-teinte, dans une famille modeste. Elle perdit sa mère à l’âge de trois ans, et compensa ce manque par le plaisir d’écouter le piano dont le père jouait chaque soir. En bonne croyante, elle assistait aussi régulièrement aux réunions de la Paroisse locale où les chœurs d’enfants l’enchantaient. Elle dira: «À 5 ans, j’étais déjà sûre de monter un jour sur scène. Pour moi, il n’y avait aucun doute! Je ne savais pas si je serais tragédienne, comédienne ou chanteuse d’opéra, mais j’étais irrésistiblement attirée par la scène.» Pour l’heure, la petite fille aux cheveux auburn se contentait de prendre des leçons de chant et de participer aux Eisteddfods, sorte de concours de chansons où l’on côtoyait plus de supporters de rugby que de fins connaisseurs de l’art lyrique. Travailleuse assidue, elle faisait déjà le bonheur de sa maîtresse de chorale alors qu’elle n’avait que douze ans.

En 1956, peu après le décès de son père, elle obtint une bourse du County Council qui lui permit d’entrer au Royal College of Music de Londres où elle étudia avec Arnold Smith et Ruth Packer. Tout en multipliant les petits métiers pour vivre décemment, elle découvrit un monde nouveau: «C’est là que j’ai commencé à connaître et à aimer l’opéra, dit-elle. En allant au Sadler’s Wells ou, encore, à Covent Garden.»

Gwyneth va passer quatre ans au Royal College, travaillant tout d’abord un répertoire d’oratorios et de lieder et développant un timbre de mezzo-soprano. En 1960, elle partit pour l’Italie suivre les cours de la célèbre Accademia Musicale Chigiana de Sienne où, entre autres acquisitions, elle se familiarisa avec la langue italienne. De retour à Londres, elle remporta le concours de la Fondation Boise qui lui permit d’aller travailler en Suisse, notamment aux côtés de Maria Carpi.

Gwyneth Jones

En 1962, elle fit ses vrais débuts, toujours en tant que mezzo-soprano, dans le rôle d’Orfeo de Eurydice de Gluck, à la suite de quoi elle fut engagée dans la troupe de l’opéra de Zurich pour la saison 1962-63.  Très vite, Gwyneth se rendit compte de l’étendue de sa voix et d’un possible changement de registre. Elle hésita, mais Maria Carpi et d’autres la voyaient déjà devenir soprano. Le chef d’orchestre Nello Santi qui l’auditionna alors dans divers rôles de mezzo du répertoire allemand, trancha une bonne fois pour toutes: «Vous êtes une soprano; jamais je ne vous accepterai dans les rôles de mezzo.» Elle se mit alors à travailler l’extension de sa voix vers l’aigu, et aborda, dès 1964, Amelia du Bal masqué de Verdi.

La même année, la chance la propulsa sur le devant de la scène à Covent Garden. Prévue pour jouer les possibles doublures de Leontyne Price dans le rôle de Leonora (Le Trouvère) dans une mise en scène signée Luchino Visconti et sous la baguette de Carlo Maria Giulini, elle dut la remplacer au pied levé, le 19 novembre 1964, puis pour le reste des représentations. En 1964 également, elle remplaça Régine Crespin dans le rôle-titre de Fidelio de Ludwig van Beethoven, qui marqua pour elle une première approche des rôles de soprano dramatique. Le succès fut au rendez-vous. À partir de ce jour, Gwyneth Jones inscrivit à son répertoire les héroïnes de Giuseppe Verdi: Desdémone (Otello), Elisabeth (Don Carlos) et aussi Donna Anna (Don Giovanni), Santuzza (Cavalleria rusticana), et les rôles-titres de Médée, et d’Aida. Elle travailla ensuite des rôles plus complexes, tels que Lady Macbeth, qui joue astucieusement sur deux tessitures, Minnie (La fanciulla del West), Crysothémis (Elektra), Ariane (Ariadne à Naxos), La Maréchale (Le Chevalier à la Rose) et les rôles-titres de Salomé et d’Hélène d’Égypte, cinq opéras de Richard Strauss qui prouvèrent qu’elle était devenue devenue une grande soprano dramatique. En 1966, elle fit ses débuts à Vienne avec Fidelio, en remplacement de Birgit Nilsson.

Gxyneth Jones dans le rôle de Venus dans Tannhäuser

Gwyneth Jones fréquenta l’univers de Wagner dès 1963 et participera régulièrement au Festival de Bayreuth à partir de 1966. D’abord avec de petits rôles, puis Wellgunde, puis la troisième Norne dans Le Crépuscule des Dieux, Ortlinde et surtout Sieglinde (La Walkyrie). Elle travailla ce rôle de Sieglinde au domicile munichois du baryton Hans Hotter et le chanta pour la première fois à Covent Garden, le 23 septembre 1965, sous la direction de Sir Georg Solti. La critique acclama «une nouvelle Lotte Lehmann». Jusqu’en 1975, elle chanta dix fois ce rôle à Bayreuth puis à Buenos Aires en 1967.

Mais là-bas, le défi fut bien plus rude: il s’agissait d’enchaîner six cycles complets: «Je faisais Sieglinde, Gutrune et la troisième Norne, sous la direction de Ferdinand Leitner aux côtés de Nilsson et de Wolfgang Windgassen. On faisait six Rheingold pendant lesquels on répétait La Walkyrie, et ainsi de suite». Elle interpréta aussi Senta à Covent Garden. En 1966 Wieland Wagner, qui avait contribué à révolutionner les mises en scène à Bayreuth, l’appela pour une possible Elisabeth de Tannhäuser qu’elle apprit en un seul jour. Malheureusement, le projet ne se concrétisera pas suite au décès de Wieland. C’est son frère, Wolfgang, qui reprit les rênes de la maison et refit appel à elle, en 1965, pour le rôle de Senta dans une nouvelle mise en scène, conçue pour le centenaire des Maîtres Chanteurs de Nüremberg. Ensuite elle aborda Ortrude (Lohengrin) et Kundry, (Parsifal), deux rôles réputés dangereux pour la voix. Elle les chantera tous les deux à Bayreuth en 1968 et 1969. En 1972, elle réalisa l’exploit de chanter le même soir Elisabeth et Venus (Tannhäuser).

En 1976, à Bayreuth, elle interpréta les trois Brünehilde dans la fameuse Tétralogie dirigée par Pierre Boulez, dans la mise en scène (très discutée) de patrice Chéreau.

Le «Ring» de Boulez

Aux Jeux olympiques de Los Angeles, en 1984, elle interpréta le rôle-titre de Turandot pour la première fois et en fera l’une de ses plus grandes interprétations. Elle dut sans doute ce rôle à la cantatrice Eva Turner qui l’y a patiemment mais intensément préparée.

Eva Turner (1892-1990). Elle fut en effet une Turandot exceptionnelle. En 1924, engagée par Toscanini, elle chanta à la Scala les rôles wagnériens de Freia et Sieglinde. Elle se produisit beaucoup en Italie, et interpréta alors Turandot qui allait devenir son rôle fétiche, d’abord à Brescia en 1926, puis à la Scala en 1929. Par la suite, elle chanta dans le monde entier les grands rôles de soprano dramatique, qu’elle marqua de sa voix d’une intensité extrême. Elle se retira en 1948 et se consacra à l’enseignement jusqu’en 1966. Elle prépara Gwineth Jone en 1984 au rôle de Turandot.

En 1985, Gwyneth Jones aborda le rôle de la Teinturière dans La Femme sans Ombre, de Strauss. Ses cinq rôles majeurs de l’univers de Strauss incluèrent, aussi, une incroyable performance, lorsqu’un soir, elle chanta à la fois La Teinturière et L’Impératrice de La Femme sans Ombre. Condamnée malgré elle à demeurer dans le cercle Wagner-Strauss-Puccini, elle parvint à s’en évader avec le rôle d’Hanna Glawari, dans (la Veuve joyeuse), de Franz Lehar en 1979 ainsi qu’avec le rôle-titre de la Norma de Bellini.

Eva Turner, Gwyneth Jones, Ghena Dimitrova

Elle intégra à son large répertoire la Veuve Begbick dans Grandeur et décadence de la ville de Mahagony, opéra politico-satirique de Kurt Weill sur un livret de Bertolt Brecht au festival de Salzbourg en 1998. Vinrent ensuite Kostelnicka (Jenůfa) et la Kabanicha (Katja Kabanova), deux œuvres de Leoš Janáček. Elle a également interprété Ortrud (Lohengrin), ce qui fait d’elle la seule cantatrice à avoir chanté tous les principaux rôles féminins de Wagner, à l’exception d’Elsa. C’est à Paris, le 18 mai 1989 qu’elle apparaît seule en scène, pour La Voix humaine, de Francis Poulenc, long monologue d’une femme chantant son amour et son désespoir au téléphone. Un rôle d’actrice, plus que de cantatrice. S’ensuivra une étonnante composition de la femme perdue, affolée et, peut-être folle, dans Erwartung, d’Arnold Schoenberg, mini-opéra de 45 minutes.

Dame Gwyneth Jones

En plus de nombreux récitals d’air d’opéras ou de lieder, et de nombreuses masterclasses, Gwyneth Jones fit, en 2003, ses débuts en tant que metteur en scène et costumière pour une production du Vaisseau fantôme à Weimar. Toujours d’attaque, elle interprèta en 2007 la Reine de Cœur dans Alice au pays des merveilles, opéra de Unsuk Chin, d’après l’œuvre de Lewis Carroll. En février 2008, elle incarna Herodias, dans une production de Salomé signée Stephen Langridge, à Malmöo, en Suède, sous la direction d’Adrian Müller. Elle reprit le rôle pour une version de concert en août 2010 au Festival de Verbier, sous la direction de Valery Gergiev, avec Siegfried Jerusalem, Deborah Voigt et Evgeny Nikitin.

Gwyneth Jones habite depuis plus de trente ans sur les hauteurs de Zürich. Elle a une fille, Susannah Haberfeld, qui est mezzo-soprano.

Dame Gwyneth Jones en 2012

Gwyneth Jones a été promue Dame Commandeur de l’Empire britannique en 1986. Elle est également lauréate de nombreux prix et distinctions musicales et culturelles de nombreux pays et organisations y compris la Verdienstkreuz de 1ère classe de la République fédérale d’Allemagne, la médaille d’honneur d’or à Vienne, la croix d’honneur autrichienne de première classe, le prix Shakespeare et le prix Puccini. Elle est Kammersängerin au Wiener Staatsoper et à l’Opéra d’État de Bavière et elle a été nommée Commandeur de l’Ordre des Arts et des Lettres en France. Elle a également reçu des doctorats honorifiques de l’Université du Pays de Galles et de l’Université de Glamorgan. Elle est actuellement présidente de la Wagner Society of Great Britain.

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